Aristot., de Mor. lib. IV. cap. xii
2. Id., Magn. moral, lib. I. cap. xxxi. (Xotes du Voyage à" Anacharsis.)
sage et le plus heureux, ou sut l'être assez longtemps pour nous faire envier son sort.
J'ignore si l'on a jamais essayé de découvrir à quel enchaînement singulier de causes physiques et morales, à quel rare concours de circonstances le peuple d'Athènes fut redevable, nonseulement de l'étonnant degré de culture auquel il était parvenu, mais encore de la rapidité non moins étonnante avec laquelle il avait passé d'un état presque sauvage à celui d'une civilisation aussi perfectionnée. Tous les monuments qui nous restent et des premiers et des derniers temps d'une si longue époque de talents et de gloire n'attestent-ils pas qu'il n'y eut jamais de peuple doué par la nature d'une organisation plus parfaite, plus heureuse, d'une oreille plus sensible, d'un tact plus délicat, d'un esprit plus subtil et plus ingénieux, d'une imagination plus vive et plus mobile, d'un goût plus susceptible et plus sûr? Quand il n'en existerait point d'autre preuve, ne seraient-elles pas suffisantes celles qu'offrent la richesse et la précision, l'harmonie et la fixibilité, tout le mécanisme et tout l'incomparable génie de la langue de Démosthène et de Platon, d'Aristophane et de Sophocle ?
Les précieux avantages qu'une destinée unique semble avoir réservés au peuple d'Athènes n'appartenaient pas exclusivement aux classes les plus distinguées : paratî il que les plus communes en avaient obtenu leur part. Les tragédies d'Euripide et de Sophocle, les harangues d'Eschine et de Démosthène, les comédies de Ménandre et d'Aristophane, avaient ordinairement pour auditeurs et pour juges des hommes de tout état et de toute condition. Les plaisanteries même qu'Aristophane ne se permit sans doute que pour charmer et pour divertir la populace la plus populace d'Athènes, en blessant trop souvent le bon goût et les bonnes mœurs, ne prouvent-elles pas encore combien l'on osait compter sur la prestesse d'intelligence, sur la finesse d'esprit de la classe la plus nombreuse des spectateurs ?
Quel autre peuple de la terre peut se comparer à celui-là ! et comment imaginer que ce qui ne dut convenir qu'à un peuple aussi singulièrement distingué sous tous les rapports puisse jamais s'appliquer avec succès à la constitution d'aucun autre!
Parce qu'une fois, depuis cinq ou six mille ans, à l'extrémité d'une petite péninsule, sous un des climats les plus fortunés de
l'Europe, on vil durant quelques siècles un gouvernement démocratique illier aux éléments du système de liberté le plus orarau le plus huit degré de culture, beaucoup de richesses et de puissance, avec tous les genres d'ambition et de gloire, croirat-on qu'il soit facile de voir reproduire ailleurs le prodige d'un pareil phénomène moral et politique?
Il faut bien se garder encore de confondre la démocratie d'Athènes avec celle de quelques-unes de nos républiques modernes. Ne devait-il pas encore être fort loin des grands principes d'égalité proclamés par nos philanthropes du jour, le pays où il n'y avait qu'un petit nombre d'hommes libres et un très-grand nombre d'esclaves, où parmi ces hommes libres il n'y avait qu'un petit nombre de citoyens et un très-grand nombre qui ne l'étaient pas, de simples colons, des alliés plus ou moins dépendants, ou des tributaires chargés souvent d'obligations fort pénibles, d'impôts très-onéreux.
En comparant le nombre des habitants qui jouissaient du droit de citoyen au nombre infiniment plus considérable de ceux qui par leur condition ou par leur naissance en étaient exclus, on pourrait plutôt regarder Athènes comme une nombreuse aristocratie que comme une véritable démocratie. Ce qu'on appelait le peuple d'Athènes était bien réellement le souverain d'un assez grand empire, et les sujets, les tributaires, les alliés de ce souverain, dans plus d'une circonstance, durent même en trouver le sceptre fort dur et fort pesant. 11 n'en est pas moins vrai que cette espèce de polycratie, relativement à son régime intérieur, reposait tout entière sur des principes très-démocratiques, et qu'il n'y eut peut-être jamais dans aucun pays de la terre une démocratie plus démocratie que celle du peuple souverain d'Athènes, ni qui le fut d'une manière plus active, avec plus d'orgueil et de jalousie.
Ce qui n'est pas moins certain, c'est qu'il n'est guère possible de concevoir un gouvernement dont l'organisation fût tout à la fois plus étendue et plus compliquée. Tout fier, tout enivré que lût ce peuple de l'amour de la liberté, son ingénieuse imagination n'avait cru pouvoir trop multiplier ni le nombre de ses dieux ni celui de ses magistrats ; ce fut apparemment pour empêcher qu'aucun de ces pouvoirs réels ou imaginaires ne pût devenir trop redoutable, trop exclusif ou trop exigeant.
Eschine réduit à trois classes toutes les différentes magistratures qui composaient le gouvernement d'Athènes. 11 nous apprend en même temps que toutes trois étaient obligées à rendre des comptes. La première classe était les apicroi, les magistrats choisis par une tribu d'Athènes ou par un bourg de l'Attique, à qui la république enjoignait dans certaines occasions de les choisir pour les charger de quelque emploi ; ils composaient la classe inférieure de la magistrature. La seconde classe, >tX-/ip<oTol, était les magistrats tirés au sort par les thesmothètes dans le temple de Thésée. Le peuple désignait les candidats entre lesquels le sort devait décider. La troisième classe enfin, ^eipoTovijTOi, était les magistrats que, sur la proposition des thesmothètes, le peuple assemblé élisait à la pluralité des voix dans le Pnyx, lieu destiné pour cette élection près de la citadelle.
Tous les citoyens de l'Attique avaient été distribués par Solon en quatre classes. On était inscrit dans la première, dans la seconde, dans la troisième, suivant qu'on percevait de son héritage cinq cents, trois cents, deux cents mesures de blé ou d'huile. Les autres citoyens, la plupart pauvres et ignorants, furent compris dans la quatrième, et éloignés des emplois. Voilà donc d'abord une classe nombreuse de citoyens adroitement écartés de toute part au gouvernement, dont les droits politiques se trouvaient au moins suspendus, tant qu'un changement de fortune ne leur donnait pas le moyen de passer dans une des trois classes privilégiées.
C'est à la vérité dans l'assemblée générale de la nation, composée d'environ cinq à six mille individus, que résidait la puissance suprême, puisque c'est là qu'on statuait sur la paix, sur la guerre, sur les alliances, sur les lois, sur les impositions, sur tous les grands intérêts de l'État. Mais on n'y pouvait proposer aucune affaire qui n'eût été examinée et discutée à loisir par le sénat, d'abord de quatre cents, ensuite de cinq cents.
Les sénateurs, les députés et les représentants de la nation étaient tirés au sort des quatre tribus qui, depuis Cécrops, comprenaient les habitants de l'Attique ; elles furent portées au nombre de dix après l'expulsion des Pisistratides. Mais avant que ces sénateurs entrassent en charge, ils subissaient un examen rigoureux sur toute leur vie passée, <Wu[Aaoiav; lorsqu'il en mourait quelques-uns ou qu'on en excluait du sénat pour des
MAI 17 S'J. /t65
raisons particulières (exclusion qui ne diffamai! pas toujours), ou en Dommait d'autres à leur place.
Les archontes, au nombre de aeuf, exerçaient des autorités de plus d'un genre. Le premier de ces magistrats s'appelait proprement l'archonte : il était quelquefois nommé éponyme, parce que l'année était désignée par sou nom. La vanité des historiens grecs oe manquait jamais de le rappeler pour faire l'époque des plus grands événements de l'Asie et de l'Europe.
Ce premier archonte connaissait des querelles survenues entre maris et femmes : on déferait à sou tribunal ce qui concernait les testaments, les dots, les legs, etc. Il siégeait dansl'Odée, un des grands édifices d'Athènes. Le second des neuf archontes s'appelait le roi, (ia<yiXeùç, parce qu'il avait l'intendance des sacrifices qu'avaient eue les rois, à qui les archontes avaient succédé. Il siégeait dans le portique royal et jugeait principalement les causes des prêtres et des familles sacerdotales. Sa femme s'appelait reine; il devait l'avoir épousée vierge et d'une réputation intacte ; elle était chargée de quelques sacrifices secrets et recevait le serment des prêtres de Bacchus. Le troisième des archontes était nommé polémarque; le nom qu'il portait annonce qu'il était chargé de la guerre et que les causes militaires ressortissaient à son tribunal. Il paraît néanmoins, comme l'observe M. Auger, qu'il n'avait en général conservé que le nom de ses premières fonctions, et que c'étaient les statèges, ou dix généraux qu'on élisait tous les ans, qui étaient les véritables ministres de la guerre. L'autorité du polémarque s'étendait principalement sur les étrangers. On donnait ordinairement à ces trois premiers archontes des assesseurs, icàpe^poi, pour les éclairer et les aider dans l'exercice de leur charge.
Les six autres archontes étaient appelés thesmothètes. Gomme l'indique ce nom, gardiens et conservateurs des lois, ils étaient chargés du soin de les revoir et d'empêcher qu'il ne s'y glissât des abus. (C'était, sous plus d'un rapport, le sénat conservateur de la république d'Athènes.)
Outre les magistratures que l'on vient d'indiquer, il y en avait encore beaucoup d'autres ; les logistes ou juges des comptes, les questeurs ou les trésoriers, les ex-déceinvirs, qui avaient l'intendance des prisons. Ils avaient le droit de faire arrêter les brigands, les voleurs, les filous, et de leur faire subir la mort, s'ils
xv. 30
la méritaient et s'ils avouaient leur crime ; sinon ils les dénonçaient aux juges.
L'ordre judiciaire était composé à Athènes de dix tribunaux, sans compter l'aréopage, qui, par la haute considération dont il jouissait, planait en quelque sorte sur tous les autres1. De ces dix tribunaux, il y en avait quatre qui jugeaient les causes criminelles, les causes pour meurtre : on les appelait éphètes. Les six autres, sous différentes dénominations, jugeaient les causes civiles.
Le premier et le plus important de ces tribunaux était l'hélizé, ainsi appelé parce que ceux qui le composaient jugeaient en plein air, dans un lieu exposé au soleil ; il était composé de cinq cents juges. 11 paraît que d'autres tribunaux renfermaient un pareil nombre de juges, car nous voyons par les harangues d'Eschine et de Démosthène qu'on réunissait quelquefois deux ou trois des principaux tribunaux, et qu'alors on avait un tribunal composé de mille ou quinze cents juges.
Il eût été facile d'entrer encore à ce sujet dans plus de détails ; mais peut-être n'en avons-nous déjà rappelé que trop pour prouver qu'il n'y eut jamais une polycratie plus polycratie que celle d'Athènes, une démocratie dont l'organisation fût tout à la fois plus faiblement et plus ingénieusement combinée. Ne semblet-elle pas plutôt avoir été conçue pour satisfaire l'active vanité d'une foule de gouvernants que pour assurer le repos et le bonheur d'aucune classe de gouvernés, tout considérable ou tout borné qu'on veuille en supposer le nombre? Ne dirait-on pas qu'on a bien moins songé à diviser les pouvoirs pour établir entre eux un équilibre convenable que pour être à même d'en distribuer à chaque individu qui voudrait y prétendre une part quelconque, dans l'espérance de contenter son amour-propre ou de prévenir du moins sa mauvaise humeur à force d'amuser ses
1. Solon, dit M. l'abbé Barthélémy, l'ayant chargé de veiller au maintien des lois et des mœurs, l'établit comme une puissance supérieure qui devait ramener sans cesse le peuple aux principes de la constitution, et les particuliers aux règles de la bienséance et du devoir. Cette institution, dont les premiers fondements avaient été jetés par Cécrops, après avoit été consolidée et perfectionnée par Solon, trop belle pour subsister longtemps, ne dura qu'environ un siècle. Périclès entreprit d'affaiblir une autorité qui contraignit la sienne... il eut le malheur de réussir. (Meistek.)
Loisirs? Encore fallut-il, pour atteindre un but aussi frivole, changer el modifier à tout moment l'ordre établi.
La classe des non-propriétaire-, sagement exclue par Solon des assemblées publiques, où son influence ne pouvait qu'être dangereuse, s'y vit appelée par Aristide, qui, quelque éminentes qualités qu'il pût avoir d'ailleurs, ne justifia guère, ce semble, par une mesure aussi populairement imprudente, le beau surnom de Juste que lui donna son siècle, et qu'il conserve encore de nos jours. On sait qu'il ne tarda pas à se voir convaincu luimême à ses propres dépens que cette mesure n'était pas plus juste qu'elle n'était raisonnable.
Quel est aussi le monarque absolu, quel est le tyran dont le caprice osa punir avec plus de légèreté, d'injustice et d'ingratitude ceux qui le servirent avec le plus de dévouement et de gloire, que ce même peuple d'Athènes, si vanté, si gâté par ses orateurs, et (ne faut-il pas encore en convenir?) par plus d'une raison si bien fait pour l'être !
Ce qui put maintenir aussi longtemps, si ce n'est le bonheur réel, du moins l'éclat et la gloire d'une république comme Athènes, même au milieu des plus grands dangers, des plus folles entreprises et des plus cruels revers, ce fut d'abord, comme nous l'avons déjà remarqué, le caractère même de ce peuple vraiment unique parmi tous les peuples dont l'histoire nous a transmis le souvenir. 11 est prouvé par plusieurs traits incontestables que ce qu'on peut appeler avec raison la populace d'Athènes y partageait cependant, à certains égards, les avantages de ce degré de culture, d'ambition, de vanité, de point d'honneur, qui chez d'autres peuples ne paraissent appartenir qu'aux classes les plus privilégiées. On ne peut nier encore qu'avec tous ses défauts et tous ses inconvénients, le génie de leur constitution politique ne fût très-propre à développer, à entretenir, à exalter ce genre de dispositions et de penchants.
La position géographique du pays, l'heureuse température de son climat, la facilité des rapports que lui assurait sa situation péninsulaire avec toutes les îles de l'Archipel et les riches côtes de l'Egypte et de l'Asie Mineure; toutes ces circonstances furent singulièrement favorables aux progrès de son industrie, de son commerce, et par là même à l'accroissement de ses richesses et de sa puissance maritime.
Pour s'expliquer comment avec tant de germes de désordre et d'anarchie cette république put subsister et s'élever même à un si haut degré de considération et de pouvoir, il ne faut pas oublier premièrement que le caractère imprimé aux lois par une législation aussi sévère, aussi terrible que le fut celle de Dracon, dut conserver longtemps du moins une partie de son influence sur l'imagination du peuple, même après que cette législation eut été modifiée, adoucie par la sagesse et la modération des lois de Solon.
Il ne faut pas oublier encore à quel point cette merveilleuse démocratie fut neutralisée successivement par la tyrannie des Pisistratides, par l'imposante autorité du génie de Miltiade, de Thémistocle, de Périclès, par celle de l'éloquence d'un Phocion, d'un Démosthène. A l'époque la plus brillante des destinées d'Athènes, la puissance qu'avait su conquérir l'adroite sagesse de Périclès ne le cédait guère à celle du monarque le plus absolu.
Il est donc permis de dire que la démocratie la plus démocratique qu'il y ait eu peut-être au monde n'eut point de moyen plus sûr de se soutenir que de cesser souvent de l'être, et que c'est toutes les fois qu'elle fut le moins démocratique de fait qu'elle jouit aussi du sort le plus brillant, le plus véritablement digne d'envie.
Pour avoir essayé de dévoiler aux philanthropes de nos jours les vices et les inconvénients d'une constitution politique sur laquelle on s'est fait de si fausses et de si brillantes illusions, je n'en conçois pas moins vivement l'extrême charme que dut avoir le séjour de l'immortelle patrie de tous les arts du génie et de l'imagination, où l'on vit réunis tant de grands philosophes, tant d'illustres poètes, tant d'excellents orateurs, tant d'habiles artistes, les hommes de guerre et les hommes d'État les plus distingués, un Socrate, un Périclès, un Phidias, une Aspasie. Est-il de plus forte preuve de l'irrésistible attrait de ce séjour d'enchantements que la faiblesse touchante avec laquelle le plus sage des hommes, au moment même où il se voyait en butte à la plus injuste des persécutions, avoue à ses amis qu'il lui en coûte moins de quitter la vie qu'il ne lui en coûterait de s'éloigner d'Athènes ?
— Le Destin et les Parques, pièce épisodique en vaudevilles