PROLOGUE DE LA COMÉDIE DU Joueur, PAR LE PERE PORÉE
Un jeu sage et réglé ne fut jamais un crime; Pour délasser l'esprit on peut jouer un peu;
1. On nous assure que cette pièce n'a jamais été imprimée. (Meister.) — Ce prologue ne figure ni dans l'édition des Vabulœ dramaticœ de Porée, recueillies
Mais ce plaisir permis devient illégitime Dès que le jeu n'est plus un jeu.
Les choses, dira-t-on, changent-elles d'essence? Le jeu n'est-il pas jeu dès qu'il en a le nom? Le jeu n'est bien souvent rien moins que ce qu'on pense, Le mot demeure, le jeu non.
Quand du jeu, par exemple, on se fait une étude, Qu'on en garde chez soi le frivole attirail, Qu'on le prend, qu'on le quitte avec inquiétude; Est-ce un jeu? Non, c'est un travail.
Quand on fait un comptoir d'une table bizarre, Où, voulant s'enrichir aux dépens du public, Plus on prodigue l'or, plus on se montre avare, Est-ce un jeu? Non, c'est un trafic.
Quand on change un cornet en une urne fatale, Où roulant ses destins et ceux de sa maison, On la livre aux revers que la fortune étale, Est-ce jeu? Non, c'est trahison.
Honteux d'avoir perdu quelque somme légère, Quand l';esprit s'obstinant à son propre malheur, Après le superflu risque le nécessaire,
Est-ce un jeu? Non. Quoi donc? Fureur.
Enfin sur une mer cent fois plus orageuse, Plus perfide cent fois que l'humide élément, Quand on ose compter sur une course heureuse, Est-ce jeu? Non, aveuglement.
Nous allons sur la scène aujourd'hui reproduire Les funestes excès d'un joueur emporté ; En vous divertissant nous voulons vous instruire ; Ce n'est point jeu, c'est vérité.
Comme avant nous la France, avant nous l'Italie A donné son Joueur sous masque différent, Nous ne prétendons point disputer la partie, Notre jeu n'est qu'un jeu d'enfant.
«n 1749 par le P. Griffet, ni dans le Théâtre européen (1835, gr. in-8°) où le Joueur a été traduit par Gourmez, avec préface par M. Saint-Marc Girardin.
LETTRE
DE M. LE COMTE DE L***. MARÉCHAL DE CAMP, A M. LE DLC DE B***, LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMEES DU ROI, SU! L A G L 0 R I EU S E C A M P A G N E DE M. LE MARÉCHAL DE BROGLIE EX 1789,
PAR M. DE CHAMFORT, de L'Académie française '.
Je viens d'apprendre, monsieur le duc, une nouvelle qui me comble de joie, et je me hâte de vous faire partager mon plaisir. M. le maréchal deBroglie a l'honneur d'être nommé généralissime des troupes françaises; depuis longtemps je m'affligeais de voir de si grands talents inutiles à la patrie. Eh quoi! disais-je, M. le maréchal de Stainville a pu, par sa belle conduite dans sa campagne de Rennes, obtenir le pardon de ses fautes et de ses disgrâces en Franconie. Nous avons vu mourir presque dans les bras de la victoire M. le maréchal de..., qui, loin d'avoir épuisé son génie dans ses travaux passés et dans la guerre de la Farine, semble l'avoir réservé tout entier pour sa belle campagne du faubourg Saint- Germain; nous avons admiré la savante manœuvre qui, par la jonction subite de deux corps de troupes, a pris en tête et en queue six mille bourgeois dans la rue Saint-Dominique, et a décidé du sort de cette grande journée. Ces grands hommes laissent une mémoire adorée, et le vaiqueur de Berghen est le seul à qui le sort refuse de rajeunir une renommée vieillie, et d'emporter au tombeau l'hommage des cœurs vraiment français? Non, monsieur le duc, les grands destins de M. de Broglie ne sont pas encore remplis, et c'est avec transport que je vois s'ouvrir devant lui une nouvelle carrière de gloire et de prospérité.
La première opération de M. le maréchal a été d'ordonner la formation d'un camp de trente mille hommes à quelques lieues de Paris; et, pour ne parler d'abord que de l'intention politique de ce camp, vous sentez l'avantage immense qu'il y a pour le bon parti de persuader au roi la grandeur du péril où nous
1. L'édition des OEuvres de Chamfort donnée par Auguis, en 1825, est la seule qui renferme cette facétie
sommes; et comment n'y serait-il pas trompé en voyant cet amas de troupes étrangères et nationales, ce train formidable d'artillerie, etc. ? De plus, vous voyez quelle abondance de numéraire va jeter dans Paris le voisinage de trente mille soldats qui arrivent chargés d'argent, fruit de leurs économies; cet abondant numéraire refluera vers le trésor royal, ranimera la circulation, rétablira la confiance et se répandra dans tous les canaux du commerce et de l'industrie. On objecte le danger de la disette, auquel ce surcroît de consommation expose la capitale; mais quel est le bien sans inconvénient? D'ailleurs ne connaît-on pas les intentions hostiles et dangereuses des capitalistes, des rentiers, et en général des bourgeois de Paris ? îN'est-il pas à craindre que cette ville formidable ne se déclare contre Sa Majesté? Et, dans ce cas, est-il si mal de tenir l'ennemi en échec et de lui donner de la jalousie sur ses subsistances?
Je passe, monsieur le duc, aux dispositions purement militaires. M. le maréchal a daigné me communiquer son plan : rien de plus beau et pourtant de plus simple.
Le corps de l'armée s'étendra dans la plaine à gauche,, entre Yiroflay et Meudon; l' arrière-garde, postée de manière à n'avoir rien à craindre de l'Assemblée nationale ; des gardes avancées, trop fortes pour être entamées par les escarmouches de la députation bretonne. Meudon sera occupé par deux régiments qui arrivent du fond de la Guyenne. On fait venir des hussards d'Alsace pour nettoyer le bois de Boulogne : on a mandé des dragons de Nancy pour fouiller les bois de Verrières, qui sont bien autrement fourrés. Deux officiers des plus braves et des plus intelligents répondent sur leur tète de Fleury et du Plessis-Piquet. Un détachement de grenadiers suffira, du moins on l'espère, pour contenir Fontenay-aux-Roses. Tout est fort tranquille à Clamart; M. le maréchal compte y établir son hôpital militaire. On s'est assuré des hauteurs de Saint-Cloud, et on ne négligera rien pour s'assurer de Chaville l. On est maître du pont de Neuilly. M. le baron de Besenval n'a pas le moindre doute sur Courbevoie, malgré l'insubordination de plusieurs soldats suisses qui chicanent sur les termes du traité de la France avec les Cantons. A la vérité, on craint que M. le duc d'Orléans ne remue dans sa presqu'île