‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 133 sur 167 · LE FLEUVE ET LES RUISSEAUX FABLE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE ET LES RUISSEAUX FABLE

On dit que le monde est bien vieux; Qui pourrait nous dire son âge?

Mais quand Dieu fît ce grand ouvrage,

Croyez-vous qu'il fut tel qu'il se montre à nos yeux? Que l'on y vit d'abord ces riantes campagnes, Ces prés fleuris, ces forêts, ces vallons,

Ces champs dorés par les moissons, Ces fleuves descendus du sommet des montagnes, Contenus dans leur lit et réglés dans leur cours, Ces paisibles ruisseaux fécondant leurs entours? Non: l'univers avait alors une autre face :

Il fut longtemps eneor dans le chaos.

Le temps, qui toujours marche et jamais ne se lasse, Agissant sur le feu, l'air, la terre et les eaux, Mit insensiblement chaque chose à sa place; Le temps amène seul la règle et le repos.

Or, dans ces époques anciennes,

Quand la nature se réglait,

On dit qu'ici-bas tout parlait :

Animaux, végétaux, ruisseaux, fleuves, fontaines, Prenaient notre langue et nos formes humaines; Et de la vérité les premiers éléments

Nous sont venus de ces vieux monuments Avant qu'on écrivît l'histoire véritable. La vérité naquit peut-être de la fable.

Il était donc jadis un Fleuve dont les eaux,

Venant des régions lointaines, Recevaient le tribut de cent mille fontaines

Et celui de mille ruisseaux, Qu'il appelait à bon droit ses vassaux : De cent peuples divers il voyait les contrées Soumises à la fois à son cours souverain; Ses limites n'étaient nulle part arrêtées;

Il ne reconnaissait enfin

D'autre maître ni d'autre frein Que le vaste Océan où tout se précipite. Un fleuve cependant, s'il n'a point de limite,

Est sujet à bien des écarts; Celui dont nous parlons, dans les champs, dans les villes, Portait avec ses eaux l'abondance et les arts,

Lorsqu'en son lit elles coulaient tranquilles; Mais quand il excédait ses trop faciles bords, Il allait inondant tous ses vastes domaines, Ravageant les cités, les hameaux et les plaines;

Rien ne pouvait arrêter ses efforts.

Les Ruisseaux, retenant leur onde tributaire,

Devenaient fleuves à leur tour,

Et ravageaient aussi la terre.

Le Fleuve s'aperçut un jour,

Tandis que ses eaux étaient basses,

Que les habitants d'alentour

Sur la rive apportaient par brasses

Des pieux, des moellons, des poteaux,

Et du ciment et de la chaux.

Aussitôt des Ruisseaux la cohorte s'intrigue,

S'empresse, accourt chez le Fleuve, et soudain : « Seigneur, lui disent-ils, vous voyez leur dessein ;

Ils veulent construire une digue,

Laissez-nous arrêter leur bras;

Ordonnez, et ne souffrez pas

Que de ces peuples la licence

Ose borner votre puissance :

Elle vous vient du ciel, elle est de tous les temps. » Le Fleuve à longue barbe avait à ses dépens Appris à démêler le but et le langage

Des flatteurs et des courtisans; Ne prenant donc alors que les conseils d'un sage, Dont il s'aidait dans les cas importants :

« Amis, dit-il, laissez-les faire;

Ne voyez-vous pas qu'en mettant Sur les bords de mon cours une forte barrière, S'ils préservent leurs champs d'un écart malfaisant, Ils font aussi pour moi chose très-salutaire! La barrière sera pour moi comme pour eux, Je ne pourrai plus nuire, eh! ce sont là mes vœux; Mais aussi de mon lit l'enceinte limitée Sera par les humains à toujours respectée, Et mes eaux désormais à ces peuples nombreux

Portant par des routes certaines Le commerce, les arts et leurs trésors divers,

Du globe deviendront les veines

D'où le bonheur, libre de chaînes,

Circulera dans l'univers. »

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