MM. Foulon et Bertier. (Meister
étaient dans une troisième voiture qui suivait à une assez grande distance les deux premières. Ils étaient aussi précédés et suivis de gardes bourgeoises marchant tambour battant et drapeaux déployés. Les acclamations étaient aussi bruyantes au départ qu'à l'arrivée. 11 était trois heures quand le cortège quitta l'Hôtel de Ville.
Il n'est point de beau jour sans nuage, et cette belle journée eut aussi le sien. Peu s'en est fallu que du • sein même d'une joie si pure ne sortissent de nouveaux troubles. Pendant que M. Necker recevait à la croisée les hommages, je dirais presque les adorations du peuple, l'assemblée des électeurs, vivement émue par le discours du ministre, prenait l'arrêté suivant :
« Sur le discours vrai, sublime et attendrissant de M. Necker, l'assemblée des électeurs, pénétrée des sentiments de justice et d'humanité qu'il respire, a arrêté que le jour où ce ministre si cher, si nécessaire, a été rendu à la France devait être un jour de fête ; en conséquence elle déclare, au nom des habitants de cette capitale, certaine de n'être pas désavouée, qu'elle pardonne à tous ses ennemis, qu'elle proscrit tout acte de violence contraire au présent arrêté, et qu'elle regarde désormais comme les seuls ennemis de la nation ceux qui troubleraient par aucun excès la tranquillité publique ;
« Arrête en outre que le présent arrêté sera lu au prône de toutes les paroisses, publié à son de trompe dans toutes les rues et carrefours, et envoyé à toutes les municipalités du royaume ; et les applaudissements qu'il obtiendra distingueront les bons Français. Fait à l'Hôtel de Ville le 30 juillet 1789. »
M. Necker étant rentré dans la salle, M. de Clermont-Tonnerre lui lut cet arrêté : il en fut touché jusqu'aux larmes; il se prosterna d'attendrissement, et exprima la vive émotion et le bonheur qu'il éprouvait par quelques phrases pleines de ce trouble d'un cœur oppressé de sentiments divers. On jeta ensuite par les croisées de l'Hôtel de Ville un grand nombre de feuilles volantes, sur lesquelles on avait écrit à la hâte : Amnistie générale, pardon du passé, et qu'on faisait circuler dans toute la place en les portant au bout d'une épée. Ces expressions équivoques firent succéder une inquiétude subite à la douce émotion qu'on venait d'éprouver. Amnistie générale! Mais le roi, disait-on, a déjà manifesté ses intentions à l'égard des soldats. Pardon du passé!
pour qui? pour les citoyens? Mais ils n'ont l'ail qu'user du droit naturel de se défendre. Tour les ennemis de M. Necker? Mais on ne lui connaît d'ennemis que ceux de la nation, et ceux-là, la nation seule a le droit de leur pardonner OU de les punir, etc. Voilà, monsieur, ce que l'on disait dans la place même de Grève. Quelques-unes de ces feuilles furent portées au Palais-Royal. L'arrête des électeurs fut envoyé aux districts; on sut que ces électeurs avaient dépêché un courrier à Villenauxe pour faire relâcher M. de Besenval. Voilà tout à coup le Palais-Royal dans une fermentation pareille à celle des premiers jours de la révolution; les districts s'assemblent pendant la nuit, et prennent des arrêtés plus violents les uns que les autres contre les électeurs, dont ils déclarent la compétence et le jugement nuls et absurdes, etc. Le district de l'Oratoire dépêche deux de ses membres à Villenauxe pour s'opposer à l'élargissement de M. de Besenval ; celui des Rlancs-Manteaux envoie une députation à l'Assemblée nationale pour l'instruire de ce qui se passe et protester contre: enfin le feu se rallume dans la capitale. L'assemblée des électeurs prend le parti extrêmement sage de chanter la palinodie, et de dépêcher un second courrier qui porte un contreordre à Villenauxe; M. de Besenval est amené à Brie-Comte- Robert, et gardé à vue. L'Assemblée nationale, ayant entendu la lecture du discours de M. Necker, les griefs du ■ district des Blancs-Manteaux et les raisons des députés de la municipalité de Paris, ayant à leur tète M. Bailly, a pris, le 31 juillet, à quatre heures après-midi, un arrêté qui a été imprimé et affiché dans tout Paris.
— C'est le mercredi 12 août qu'on a donné au Théâtre-Français la première représentation des Fausses Présomptions, ou le Jeune Gouverneur, comédie en cinq actes et en vers, imitée de l'allemand, par M. Patrat, l'auteur des Méprises par ressemblance, du Fou raisonnable, etc.
Il s'agit d'une vieille folle qui se croit aimée par un jeune gouverneur ; d'un pupille qui devient amoureux de la sœur de son instituteur ; d'un duel entre l'élève et le maître, où celui-ci est entraîné par l'impétuosité du premier, et où il se comporte en homme généreux ; d'un duc qui s'extasie sur la conduite du gouverneur au point de consentir au mariage de son fils avec la
sœur de ce gouverneur, qui se trouve un homme très bien né, etc. C'est tout ce que nous avons pu démêler à travers la confusion d'un ouvrage dont l'ennui seul a décidé la chute. Le style en a paru aussi faible, aussi négligé que le fond en est insipide et romanesque.
— Nous ne croyons pas devoir nous étendre davantage sur Éricie, tragédie en trois actes et en vers, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français le mercredi 19. Cet ouvrage, imprimé depuis longtemps sous le nom de la Vestale, est de M. de Fontanelle, qui a été pendant plusieurs années le rédacteur de la Gazelle des Deux-Ponts, et qui l'est aujourd'hui de celle de France. Nous lui devons déjà une autre tragédie, mais dont le succès fut encore moins heureux que celui d'Éricie; c'est Lorédan, tombée en 1776 ; Éricie, ou la Vestale, a été accueillie, dit-on, sur quelques théâtres de province. On en a donné ici trois ou quatre représentations peu suivies, à la vérité, mais où l'on a cependant applaudi plusieurs beautés de détail, surtout clans la scène du premier acte entre Ericie et la plus jeune des Vestales. Le peu d'effet qu'a produit cet ouvrage tient au défaut même de l'action ; tous les personnages discourent longuement et demeurent pour ainsi dire immobiles. Il n'y a point de nœud véritable, et le dénoûment offre une catastrophe terrible, tous les apprêts d'un supplice affreux, le double suicide d'Éricie et de son amant.
La première représentation de cette pièce a été suivie d'une scène assez remarquable. Au moment où l'on a levé la toile pour commencer la petite pièce, il s'est élevé plusieurs voix du parterre qui ont demandé Charles IX, ou la Saint-Barthélémy . Le cri étant devenu assez tumultueux pour obliger les acteurs qui étaient sur la scène de se retirer, le sieur Fleury a reparu seul; alors un orateur du parterre s'est chargé d'expliquer plus clairement le vœu de son parti : « Nous demandons, a-t-il dit, pourquoi l'on ne donne pas Charles IX, tragédie de M. Chénier, qui doit être à l'étude depuis très-longtemps. — Monsieur, a répondu fort respectueusement l'acteur, cette pièce n'est point encore à l'étude, parce que jusqu'ici nous n'avons encore obtenu la permission de la donner. — ■ Plus de permission, a répliqué l'anonyme; il est temps que le despotisme qu'exerçait la censure des théâtres cesse. Nous voulons pouvoir entendre ce qu'il nous
plaît de penser. — Me dispenserez-vous, monsieur, ainsi que mes camarades, d'obéir aux lois que nous sommes accoutumés à respecter depuis plus de cent ans? — Ces lois sont abusives, et par là morne elles sont nulles. » Le dialogue allait devenir plus vif, il s'y mêlait déjà beaucoup de cris et de brouhaha, lorsqu'une voix dominant enfin sur les autres fit entendre le mot de municipalité : « Adressez-vous à la municipalité. — Eh bien, oui. — Et vous nous rapporterez sa réponse demain. » La réponse a été qu'on examinerait la pièce, et après l'avoir examinée, on Fa permise.
Il a paru quelques jours après1, dans le Journal de Paris, une excellente lettre sur la censure des théâtres ; elle est de M. Suard, et renferme des vues si justes et si modérées, que nous ne pouvons nous refuser au plaisir d'en transcrire au moins une partie.
« 11 serait étrange, dit-il, que la liberté civile consistât dans le droit illimité de rassembler dans de vastes théâtres les citoyens d'une grande ville pour y exposer à leurs yeux des scènes licencieuses ou atroces, pour y tourner en ridicule la religion, la morale et les lois, pour y insulter le souverain, les magistrats, les prêtres, les particuliers, pour y prêcher la sédition, et dénoncer aux vengeances du peuple des citoyens innocents qu'un méchant voudrait perdre. Ces excès sont exagérés, dites-vous, et la licence n'ira pas jusque-là. Je l'espère, mais si la liberté ne peut pas aller jusque-là, il y a donc une borne où elle doit s'arrêter ; là commence la censure
« Dans les démocraties les plus libres de l'antiquité, la police des théâtres était surveillée par des magistrats particuliers. Dans le seul gouvernement moderne où existe la liberté de la presse, les pièces de théâtre sont souvent soumises à une censure. Il est vrai que nous commençons à croire que les Grecs, les Romains, et surtout les Anglais, n'entendaient pas grand'chose aux principes de la liberté. Un de nos législateurs patriotes disait, il y a quelques jours, à un Anglais : « J'espère que vous allez enfin
apprendre de nous à être libres » Lorsque Solon vit des
théâtres publics s'élever dans Athènes, il s'écria : « Ces amu- « sements parleront bientôt plus haut que les lois. » Eh bien,