Publiée par le général Griraoard
plaisants que ce n'était plus qu'un vieux bouquin relie en venu1 .
— Encore des Savoyards, ou XÊcole des parvenus, faisant
suite aux Deux Petits Savoyards; c'est le titre d'une comédie, en un acte, en prose, représentée pour la première fois au Théâtre-Italien le vendredi *2."> septembre. Cette pièce est de M. Pujoulx, l'auteur du Souper de famille, donne avec succès sur ce même théâtre vers la lin tle l'année dernière.
11 n'y a que trois semaines que les deux petits Savoyards sont avec leur mère chez le bon oncle Micheli. La famille, nouvellement réunie, vient d'arriver à Paris. M. Micheli cherche pour y monter sa maison trois domestiques, dont une femme. Les deux enfants et leur mère jettent les yeux chacun séparément, et en secret, sur Antoine, sa femme et son fils ; ce sont d'honnêtes Savoyards qui les ont obligés autrefois lorsqu'ils étaient comme eux dans la peine. C'est de la manière dont s'y prennent les deux enfants pour placer leurs protégés que sort tout le comique et tout l'intérêt de ce petit drame. Pour faire réussir leur projet, ils se croient obligés de faire changer de costume à leurs anciens camarades. Les soins et les embarras qu'il leur en coûte donnent lieu à quelques scènes plaisantes ; mais tout cela huit par une moralité très sérieuse. L'oncle, toujours bon, toujours humain, piqué de ce que ses neveux ont cru que les rustiques habits de leurs anciens amis pourraient leur nuire dans son esprit, feint d'avoir déjà donné les trois places sollicitées. Il fait ouvrir en même temps une armoire où sont renfermés les anciens habits de ses neveux, le sien propre, avec le portrait de son frère dans le même costume. En leur montrant cette intéressante garde-robe, il leur dit que c'est toujours avec plaisir qu'il la contemple. Après cette leçon cependant, il tire tout le monde de peine, en acceptant la vertueuse famille qu'on lui aprésentée.
11 y a des longueurs dans cet ouvrage et même quelques niaiseries, mais on y a trouvé une foule de détails pleins d'esprit, de grâce, d'intérêt et de naïveté. L'auteur a retranché ce qui avait paru déplaire, et à la seconde représentation la pièce a parfaitement réussi.
— Harangue de la nation à tous les citoyens sur la ncecs-
1 . Ce mot est attxibuéauducdc Fronsac, lilsdu maréchal de Richelieu. (Meister.) xv. 34
site des contributions patriotiques. Par M. Cérulti. Brochure de 7h pages in-8°.
« L'orateur des subsides, dit M. Cérutti, n'est pas aussi bien écouté que celui des insurrections ; voilà pourquoi j'en ai choisi un accoutumé à tout obtenir. La nation, haranguant elle-même les citoyens, doublera, non leur richesse, mais leur zèle. Je me suis fait catéchiste du peuple dans un autre ouvrage, dans celui-ci je me fais son missionnaire. »
Le fond de cette harangue n'est pas neuf, ce sont h peu près les mêmes idées que l'on a vues dans l'Adresse, rédigée, au nom de l'Assemblée nationale, par M. le comte de Mirabeau, ou plutôt par son ami M. Duroveray, ancien procureur général de la république de Genève. Mais si le style de M. Cérutti est moins énergique, moins serré, il a, ce me semble, plus de douceur, plus d'âme et de vérité, autant d'éclat, quelquefois même autant de véhémence. On a été vivement frappé de l'apostrophe suivante : « On dit qu'il existe parmi vous, ô citoyens français ! des génies malfaisants qui sèment en tout lieu la méfiance et la discorde ; qui dirigent du sein des ténèbres les complots, les ravages ; qui, placés sur des hauteurs inaccessibles, ainsi qu'on peint les négromants, contemplent d'un œil voluptueux et féroce les orages qu'ils ne cessent de susciter ; de qui la voix tonnante invoque le crédit et le consterne et l'atterre ; qui attachent aux principes le fil de leurs trames ; qui dissolvent tous les nœuds, et n'en laissent refaire aucun; par qui le peuple est réduit aux révoltes pour tout travail, et aux fureurs pour toute subsistance ; qui portent l'incendie dans toutes les parties de l'administration, et sonnent le tocsin contre elle ; qui voudraient faire de la France un royaume sans roi, sans ministres, sans tribunaux, sans armée, sans trésor ; qui ont tué le despotisme pour en hériter ; qui ont affranchi l'imprimerie pour l'associer à leurs vengeances; de qui la plume acharnée boit le sang et l'imposture ; qui, par des explosions combinées, font une ruine à chaque fondation ; qui, comme Arimane, corrompent chaque germe de bien au moment qu'il se développe... On dit que ces génies malfaisants existent, on dit qu'ils existent dans le sanctuaire même de la Législation ; on dit qu'ils appuient sur elle le levier des complots pour soulever toute la France; on dit qu'ils portent en même temps la toge sénatoriale, la hache des licteurs et le poison de la satire...
On dit... Mais non, de pareils hommes n'existent pas, l'imagination effrayé ou le ressentiment exagérateur ont seuls forgé ces démons invisibles et invraisemblables. »
Quelque sujet que traite M. Cérutti, on peut compter qu'il a toujours de L'esprit el des idées de reste. Ce que le fond de l'ouvrage ae semble plus pouvoir supporter, il se permet de le rejeter dans des notes, et relies qui se trouvent à la fin de sa harangue ne paraissent pas moins intéressantes que le discours même. Nos lecteurs en jugeront par les citations suivantes :
« Aujourd'hui le pouvoir législatif est disséminé en cent mille assemblées discordantes; le pouvoir exécutif est éparpillé en cent mille corporations militaires; le pouvoir judiciaire est partout immobile, ou partout abusif. On dit que c'est le passage du désordre à l'ordre ; moi, j'ai peur que tout ne se brise dans le passage : ce qu'il importe avant tout, c'est de rasseoir le pouvoir exécutif. L'autorité sans loi est un monstre dévorant ; la loi sans autorité un impuissant fantôme.
« On reproche à M. Necker tout ce qui ne dépend pas de lui. Lorsqu'une révolution est dirigée par un grand homme, elle s'arrête à la borne de ses principes ; mais lorsqu'elle est conduite par un corps nombreux, elle suit à travers les événements la marche des passions ou celle des opinions tumultueuses. La métaphysique, la vanité, l'ambition, la vengeance se disputent alors un État : la métaphysique voudrait en faire un roman, la vanité un théâtre, l'ambition un champ de bataille, la vengeance un désert. »
— Les Actes des Apôtres, par M. Peltier et compagnie. Il en a déjà paru cinq ou six chapitres. C'est une espèce de feuille périodique, où l'on se permet de s'égayer un peu aux dépens de l'Assemblée nationale. Il serait difficile de donner une juste idée de cette rapsodie de sarcasmes, de plaisanteries et de calembours plus ou moins amers, plus ou moins heureux; mais il n'est que trop certain que le succès de cette folie doit déplaire à nos augustes législateurs. A l'occasion du décret qui vient de décider qu'il y aura deux séances par jour trois fois par semaine, l'historien des Apôtres observe qu'on a vu à Versailles, le !x août, quelle était l'influence d'un bon dîner, et que c'est avec reconnaissance qu'il apprend à la postérité que M. Pain, M. Perdrix, M. Salé-de-Choux et les deux MM. Fricot ont été de l'avis de la majorité.
Il dit ailleurs que l'ancien comité des recherches vient de trouver à Vincennes un fragment écrit de la main de Salluste, dans la chambre qu'a occupée M. de Mirabeau, lorsque le pouvoir arbitraire faisait de ces horribles cachots la retraite de la vertu et des mœurs ; que ce fragment n'est, à proprement parler, qu'une généalogie de Catilina, que l'historien romain fait descendre d'une branche de la dynastie des Pélopides, qui passa à Carthage, de là à Marseille, et s'établit enfin en Italie sous le nom de Riqueltus l. Le surnom de Catilina fut donné, ajoute-t-il, à ce chef de conjurés par allusion à sa voix et à sa figure, qui avaient beaucoup d'analogie avec le chat-tigre, nommé en langue punique catinlionac, ainsi que l'a savamment observé M. Yolfius, député de Dijon, in operibus ineditis.
Dans un autre chapitre, il rapporte une lettre du comte de Lauraguais à l'imprimeur Baudouin, dans laquelle il se plaint qu'on lui envoie je ne sais quel journal, sous l'adresse de M. le comte de Lauraguais, Américain. « Le décret, dit-il, qui prétend effacer entre les hommes la distinction du blanc au noir permet encore à chacun de porter son nom; et peut-être est-il assez probable que, dans sa sagesse, l'Assemblée nationale conservera notre costume, parce que nous mettant au blanchissage blanc, noir, jaune, comme des mouchoirs de toutes couleurs, ces mouchoirs doivent conserver leur marque jusqu'à ce que l'Assemblée détruise toute idée de propriété. »
— Correspondance secrète entre Ninon de Lenclos, le marquis de Villarçeaux et Mme de 31*** (c'est-à-dire Maintenon), deux petits volumes in-8°, par M. le vicomte de Ségur -.
Nous avons déjà des lettres de Ninon de Lenclos au marquis de Sévigné ; on les avait attribuées longtemps à M. Bret, l'éditeur de Molière, à d'autres écrivains plus célèbres, tels que l'auteur du Sopha- mais on a su depuis qu'elles étaient bien sûrement l'ouvrage de M. Damours, avocat au Parlement, mort, je crois, l'année dernière, dans un âge assez avancé. La nouvelle correspondance que nous avons l'honneur de vous annoncer n'appartient pas moins sûrement à M. le vicomte de Ségur. Tout le monde connaît, dit l'éditeur, les amours du marquis de Villar-
1. Riquetti est le nom de famille de M. de Mirabeau. (Meister.)
2. On connaît de lui d'assez jolies chansons et trois Proverbes dramatiques en yers qui parurent il y a deux ou trois ans. (Meisteu.) — Voir précédemment, p. 13.
ceaux et de M110 de Lenclos ; ils ne furent troublés que par la connaissance qu'elle lit de M'" Scarron, alors d'Aubigné, et si connue depuis sous le nom célèbre de M",c de Maintenon. Le marquis de Villarceaux ne pu( résister aux charmes de M"L' d'Aubigné. et sacrifia à des espérances frivoles le plaisir qu'il goûtait dans les bras de Ninon. C'est peu de temps avant cette époque que commence la correspondance. Les dix premières lettres, ajoute modestement l'auteur, ont peu d'intérêt; on ne s'est pas permis de les supprimer, et peut-être est-il piquant de voir successivement Ninon tendre, jalouse, inconstante et toujours aimable... il n'eût pas été moins piquant de savoir si M"u' Scarron a véritablement été maîtresse de M. de Yillarceaux ; mais comme les Mémoires du temps ne jettent qu'une faible lumière sur ce point, ces nouvelles lettres laissent aussi le lecteur, à cet égard, dans une grande incertitude. « Ninon dit bien qu'elle a prêté quelquefois sa chambre jaune à Villarceaux et à Mrae Scarron; » mais une seule phrase jetée au hasard, qui n'est peut-être qu'une gaieté de Mn« de Lenclos, doit-elle arrêter notre jugement ?
On trouve dans ces lettres de l'esprit et des prétentions, de la négligence et de la grâce ; mais le plus grand défaut qu'on ait à leur reprocher sans doute, c'est d'être beaucoup trop de ce siècle et trop peu du siècle passé, pour les mœurs comme pour le style. L'auteur a cependant eu le secret de rappeler quelquefois des mots et des anecdotes du temps, d'un caractère assez singulier; qu'il nous soit permis d'en citer un exemple. « Mon Dieu ! dit Ninon, que Lauzun a été aimable l'autre jour chez moi! On lui disait qu'une femme mettait du blanc : Tant mieux, dit-il, car si elle mettait du noir, ce serait épouvantable. »
Je ne crois pas que ce nouveau roman présente des vues bien neuves sur l'histoire du cœur humain; mais il me semble qu'il y a, par exemple, dans les réflexions suivantes beaucoup de finesse et de vérité ; c'est Ninon qui les adresse au marquis de Villarceaux.
« L'art ne fait point naître les sens, c'est un don de la nature. Vous ne pouvez donc devoir M11" d'Aubigné qu'à sa tête; oui, marquis, qu'à sa tête : écoutez seulement. Par le mot sens on ne veut peindre que cet attrait invincible pour le plaisir que les hommes cherchent toujours dans leurs maîtresses. Il en est cependant un autre qui peut porter le même nom ; celui-ci est
presque indéfinissable, il naît du désœuvrement, de la lecture des romans, de l'exaltation actuelle; c'est un vide, un besoin inexplicable qui règne dans la tête de quelques femmes, auquel elles sont aussi soumises qu'aux mouvements involontaires de leurs sens. Ce désir chimérique les domine d'autant plus qu'il n'a point de but réel ; un homme adroit le tourne toujours à son avantage : avec art il gagne la confiance d'un cœur qu'il veut séduire : connaissant sa faiblesse, il la plaint, il parle d'un bonheur qui lui est inconnu et qui fait le charme de la vie : aisément il monte une tête qui s'exalte d'elle-même ; elle croit voir sa chimère se réaliser; bientôt celui qui la lui fait entrevoir lui devient nécessaire. S'il a le sens commun, alors il s'éloigne, il augmente par là le désir, le besoin qu'on a de le voir ; si ce désir ne devient pas une passion, il est si vif qu'il porte souvent aux mêmes sacrifices, etc. »
— L'expédition de ces feuilles ayant été arriérée par plusieurs circonstances impérieuses auxquelles notre zèle n'a pu se soustraire, nous croyons devoir anticiper sur le mois de novembre, afin de ne pas différer plus longtemps l'analyse de la tragédie de Charles IX de M. Joseph de Chénier, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le mercredi h novembre. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu à ce spectacle un concours de monde aussi prodigieux : on le croit même encore au-dessus de celui qu'attira le Mariage de Figaro, c'est tout dire. Comme on craignait, non sans raison, les efforts de différentes cabales, quelques districts ayant déclaré qu'ils ne souffriraient point qu'on représentât sur le Théâtre de la Nation un pareil sujet, plusieurs autres ayant pris l'auteur et la pièce sous leur protection spéciale, un orateur du parterre, doué de l'organe le plus sonore, avant la toile levée, a demandé la parole pour proposer que le premier qui tenterait de troubler le spectacle fût livré à la justice du peuple. M. Palissot ' n'a pas manqué d'appuyer la motion, et le mot terrible à la lanterne a retenti dans quelques coins de la salle. Le comte de Mirabeau ayant été aperçu l'instant d'après dans une troisième loge avec son ami M. Le Cha-
1. M. Palissot, après avoir attaqué tant de réputations sans rien ajouter à la sienne, paraît aujourd'hui s'être imposé la tâche glorieuse d'élever la muse tragique de son jeune ami, M. J. de Chénier, au-dessus de celle de Racine et de Voltaire. (Meister.)
pelier, l'un des plus fougueux députés de Bretagne, a été vivement applaudi, du moins par différents groupes du parterre, favorablement disposés pouc le désigner à, l'admiration publique; L'enthousiasme cependant n"a pas gagné beaucoup plus loin.
La marche de la pièce nous a paru plus sage que dramatique. Excepté la fin terrible du quatrième acte, il n'y a rien dans cette tragédie qui soit d'un intérêt vraiment théâtral, et l'idée de cette situation, comme nous l'avons déjà dit, ne lui appartient pas; aussi l'effet nous a-t-il presque toujours paru au-dessous de l'impression que devait produire un sujet de ce genre. Mais il y a de beaux détails dans le rôle de l'ilospilal et dans celui de Coligny, un trait fort remarquable dans celui de Catherine, et, à travers beaucoup de lieux communs, des idées fortes et vigoureuses, quelques vers dignes de nos plus grand maîtres.
Ce qui n'a pas peu contribué, comme on peut croire, au succès de cet ouvrage, c'est la pompe du spectacle, la vérité du costume et des décorations, les souvenirs imposants que ce sujet rappelle, souvenirs assez présents pour que l'imagination des spectateurs y supplée souvent au travail du poète. Tous les rôles ont été assez bien rendus; et le sieur ïalma, l'un des derniers acteurs reçus, s'est distingué dans celui de Charles IX; il a joué surtout le dernier acte avec infiniment de chaleur et de vérité.