A BABET
Je souffre, ma Babet l'ignore.
Peut-être même en cet instant Au nouvel amant qui l'adore Sa bouche a souri tendrement.
Peut-être, hélas!... mais je l'ignore.
Ah! l'heureux sort que d'être absent!
Elle a passé la douce aurore Qui lui promettait mon retour; Babet sans y songer encore A su jouir de ce beau jour.
Combien l'absence sert l'amour!
Moi, pour Babet toujours le même, En la voyant je la croirai, En la croyant je l'aimerai; Tout s'excuse dans ce qu'on aime.
Mais je soutiens que tout amant, Comme moi sans être en délire, Plus d'une fois aurait pu dire :
Ah! l'heureux sort que d'être absent!
— On a donné au Théâtre-Italien, samedi 31 octobre, la première représentation de Raoul, sire de Créquy, comédie lyrique en trois actes, en prose, mêlée d'ariettes, paroles de M. Monvel l,
1. M. Boutct de Monvel, ancien acteur de la Comédie-Française, ensuite lecteur de Sa Majesté le roi de Suède, depuis enterré glorieusement dans le nécrologe de
musique du chevalier Dalayrac. Le sujet de cette pièce est tiré d'une Nouvelle de M. d'Arnaud. C'est plutôt une pantomime qu'une pièce, mais c'est une pantomime fort dramatique et surtout fort pittoresque.
L'analyse la plus fidèle ne saurait donner une juste idée de l'effet d'un ouvrage qui est tout en situations; si le premier jour on y a trouvé quelques longueurs, ce ne peut guère être dans les développements, car il n'y en a presque point; c'est uniquement dans le mouvement de l'action dont la vraisemblance exigeait sans doute, pour ne pas troubler l'illusion, que les temps fussent encore plus pressés. C'est ce qu'on a eu l'attention de faire aux représentations suivantes, et le succès de l'ouvrage s'est soutenu. Il y a dans le second acte un mérite très neuf et très-réel, c'est la manière adroite dont les deux scènes se trouvent toujours liées ; soit qu'elles se succèdent l'une à l'autre, soit qu'elles soient simultanées, l'effet de l'une ajoute toujours infiniment h l'effet de l'autre. La musique n'a rien de remarquable, mais elle est en général assez analogue au caractère des différentes situations, et sous ce rapport elle a été justement applaudie.
— Elle vient de paraître enfin, la seconde partie des Confessions de J.-J. Rousseau, en deux volumes in-8°, et c'est sur une copie déposée à Genève que paraît avoir été faite l'édition. Cette seconde partie, quant au talent de l'écrivain, est assurément audessous de la première ; elle est plus méprisable encore quant au fond ; c'est un tissu de bassesses, de folies, souvent même de phitises. le mot est de l'invention de Rousseau, et semble fait tout exprès pour caractériser une grande partie des détails contenus dans ce singulier ouvrage. Il y a cependant une sorte de charme attaché à cette lecture dont on ne saurait se défendre ; on se fâche, on s'indigne souvent contre l'auteur, on est tenté plus d'une fois de jeter le livre, mais on le reprend toujours, et quelque humeur que puissent donner ses injustices, ses préventions, ses extravagances, on finit par admirer le talent qui a pu
plusieurs journaux, puis marié, puis persécuté pour des goûts qu'on ne prête qu'aux héros, après avoir erré sur quelques théâtres de province, vient de reparaître, au grand étonnement de la capitale, sur celui des Variétés amusantes, où, malgré la faiblesse de ses moyens physiques, il n'a pas joué un seul rôle dans lequel il n'ait eu le plus grand succès. (Muister.)
jeter lant d'intérêt sur des inepties aussi bizarres, quelquefois même aussi odieuses'. Indépendamment de cette magie de style qui n'appartient qu'à Rousseau, l'on sent que tout homme capable d'impressions vives et qui se permettrait d'exprimer toutes celles qu'il a éprouvées clans le cours de sa vie, sans aucun ménagement ni pour lui-même ni pour les autres, offrirait toujours à la curiosité de ses lecteurs un attrait assez piquant; mais comment un homme qui a quelque moralité dans le cœur peut-il se déterminer à laisser un pareil ou\ rage après lui? Les Confessions de Jean-Jacques décèlent un motif qui le rend plus coupable; il paraît évident qu'il ne s'est déterminé à se peindre lui-même avec tant de franchise que pour acquérir le droit de consacrer ainsi la mémoire de tous ses ressentiments personnels, et dans l'espérance de faire croire le mal qu'il dirait des autres comme celui qu'il jugerait à propos de dire de lui-même. Mais Rousseau^, dit-on, voulait que cet ouvrage ne parût que vingt-cinq ans après sa mort, lorsqu'il serait à présumer que toutes les personnes compromises par ses aveux ou par ses préventions ne seraient plus... Ah! c'est en cela même que l'idée m'en parait mille fois plus révoltante ; se retrancher clans sa tombe pour déchirer, pour assassiner plus sûrement les objets de ses liaisons les plus intimes, n'est-ce pas ajouter à la plus noire perfidie la plus odieuse lâcheté? Si votre âme a besoin de haine et de vengeance, laissez du moins à ceux que vous voulez poursuivre le moyen de se défendre. « Ne voyez-vous pas, dit M. Cérutti, combien il est horrible qu'un homme, fût-il un demi-dieu, immole en mourant sur sa tombe les amis de sa vie, et force leurs mânes plaintifs à suivre avec opprobre les siens jusqu'à la dernière postérité? Des confessions de ce genre sont un héritage de fureur et des legs d'infamie. »
Ce qui peut consoler infiniment les personnes calomniées dans cet ouvrage, c'est que l'ouvrage même, tout séduisant qu'il est, n'en renferme pas moins toutes les preuves de la folie Je l'auteur et de l'absurde injustice de la plupart de ses visions. Un des hommes qu'il paraît avoir aimés le plus tendrement pour
I. Que penser, par exemple, d'un homme qui, après avoir annoncé qu'il envoya ses trois enfants à l'hôpital des Enfants-Trouvés, ajoute : « Si je disais mes rai- Isons, j'en dirais trop; puisqu'elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien i'autres. » (Meister.)
5hh CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
le haïr ensuite avec la violence la plus extravagante est M. de Grimm ; mais lorsque les plaintes qu'il se permet de répandre contre lui avec tant de fiel et d'amertume cessent d'être vagues, lorsqu'il cherche à le justifier en quelque manière des torts dont il l'accuse, il ne trouve à citer que les actions en elles-mêmes les plus indifférentes, des tracasseries, de véritables misères de société sur lesquelles son imagination, offusquée de sombres vapeurs, élève les complots les plus criminels, les conspirations les plus monstrueuses ; cette démence va jusqu'à lui persuader que M. de Grimm, du fond de son cabinet, s'était ligué avec les puissances pour faire entreprendre à M. de Choiseul la conquête de la Corse, uniquement afin d'empêcher Jean-Jacques d'en être le législateur.
S'il y a quelque chose de clair dans l'origine de ces terribles querelles de Rousseau avec Y Encyclopédie, c'est que toutes les têtes de nos philosophes, et surtout la sienne, avaient été étrangement brouillées par la coquetterie de Mme d'Lpinay et de Mme la comtesse d'Houdetot, sa belle-sœur. La première avait donné à Rousseau les preuves les plus touchantes de la plus tendre amitié, et n'en fut récompensée que par des procédés d'une ingratitude atroce. L'autre lui inspira un amour dont les transports sont peints comme il les avait sentis, en traits de feu. L'histoire de cette passion si bridante et si malheureuse forme la partie la plus intéressante des nouvelles Confessions ; en voici un détail exprimé tout à la fois avec tant d'énergie et tant de dé- I cence qu'on nous pardonnera de le citer.
« Il y avait une lieue de l'Hermitage à Eaubonne (où demeurait alors Mme d'Houdetot). Je passais parles coteaux d'Andilly, qui sont charmants. Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, à l'accueil caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser funeste, avant même de le recevoir, m'embrasait le sang à tel point que ma tête se troublait, un éblouissement m'aveuglait, mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir, j'étais forcé de m' arrêter, de m' asseoir; toute ma machine était dans un désordre inconcevable; j'étais prêt à m' évanouir. Instruit du danger, je tâchais en parlant de me distraire et de penser à autre chose. Je n'avais pas fait vingt pas que les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la suite revenaient m'assaillir sans qu'il fût possible de m'en dé-
livrer, et de quelque façon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit jamais arrivé de faire seul ce trajet impunément. J'arrivais à Eauboiine faible, épuisé, rendu, me soutenant à peine. A l'instant que je la voyais tout était réparé, je ne sentais plus auprès d'elle que l'importunité d'une vigueur inépuisable et toujours inutile, etc. »
CHANSON
Ur : Quand le bien-aimé reviendra.
R O M A N C i " B NINA
Le duc d'Orléans reviendra,
Tous les matins on nous l'annonce.
Le duc d'Orléans ne vient pas,
Sa fuite seule le dénonce.
Chacun l'accuse (bis), hélas! hélas!
Le duc d'Orléans ne vient pas. [bis.)
Aussitôt qu'il arrivera
Dans sa malheureuse patrie,
D'un seul mot il repoussera
Les soupçons et la calomnie;
Chacun l'espère (fo's),ha! ha! ha! ha!
Nous verrons comme il s'y prendra, (bis.)
Aisément il triomphera;
Mais pour que son destin s'achève,
Son cher La Clos le conduira
Aux Porcherons, puis à la Grève,
On l'y désire [bis); ha! ha! ha! ha!
Nous verrons s'il s'en tirera. [bis.)
— Lundi 16 de ce mois, l'Académie française eut l'honneur de présenter son hommage à Leurs Majestés et à Monseigneur le Dauphin. M. le chevalier de Boufflers, portant la parole en qualité de directeur, prononça les discours suivants.