‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 156 sur 167 · XV. 3G · texte numérisé non relu

XV. 3G

France, et ici même il est défendu à tous sujets de parler de la France, de la reine ni de l'Assemblée nationale, sous peine d'être enfermés, et aux étrangers, sous peine d'être chassés du royaume; si bien que moi, qui ai besoin de dire beaucoup de ces maudits états généraux, je suis obligée de me faire entendre de quatre cents lieues pour m'en passer la fantaisie. Mais dites-le-moi donc, quand pourrai-je retourner chez moi en sûreté? Quel infernal pays que toute cette Italie ! Pendant mon séjour à Rome on y reçut la nouvelle qu'à quinze lieues de là deux villages venaient d'être engloutis par un tremblement de terre ; ce petit accident ne fit pas plus d'effet que la promenade des tètes coupées n'en fit sur vous autres, messieurs les législateurs.

« Enfin, où en sont les choses? Ëtes-vous au bout de toutes vos extravagances? Combien de vos victimes dont vous avez précipité les jours et empoisonné la fin ! Un jour viendra où la nation entière verra combien elle a été trompée par des charlatans, s'apercevra que vous n'avez fait de votre effrayant pouvoir que l'instrument de vos haines et de votre ambition. Recevez ces tristes vérités, et ne doutez pas que je ne fasse tous les jours des vœux contre vous. »

— La représentation de Caroline, opéra-comique en trois actes, donné au Théâtre-Italien le mercredi 2, n'a pu être achevée ; les murmures du parterre et des loges ont forcé les acteurs de se retirer dès le commencement du second acte. Les paroles de ce malheureux opéra sont de M. de La Chabeaussière. Il en avait pris le sujet dans le joli roman de Caroline, et si le moyen qu'il avait imaginé pour son dénoûment n'était pas très-vraisemblable, il était au moins ingénieux: c'était de faire jouer à l'époux même le rôle de l'amant. Le public n'a pas eu la patience d'attendre le mot de l'énigme, et le caractère ridicule de la tante est ce qui a contribué le plus à lui donner de l'humeur. La musique a paru plus qu'insignifiante, on l'a trouvée plate et niaise.

— Voyage de M. Le Vaillant clans V intérieur de l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance dans les années 1780, 1781, 1782, 1783, 1784 et 1785. Deux volumes in-8°, avec gravures enluminées.

Ce nouveau Voyage est un des livres les plus remarquables dont notre littérature se soit enrichie celte année ; peut-être même est-ce le seul, après Anacharsis, qui ait mérité quelque

succès et qui l'ail obtenu; c'esl beaucoup, vu la foule innombrable de volumes et île feuilles sur les affaires du temps que chaque jour voit éclore, et qui par Leur objet du moins semblent solliciter exclusivement l'attention des lecteurs de toutes les classes. 11 faut avouer que ce n'est cependant ni par des découvertes bien importantes, ni par des observations bien profondes que l'ouvrage de IL Le Vaillant a pu intéresser; il n'a pas pénètre fort avant dans l'intérieur de l'Afrique, et nous savions, à peu de chose près, tout ce qu'il nous en dit. Le plus grand charme attaché à la lecture de ce Voyage tient au caractère même du voyageur, à l'active intrépidité qui marque toutes ses entreprises, à la prudence de ses moyens et de ses mesures, à la candeur naturelle de ses sentiments, à la vivacité de toutes ses impressions, et surtout à la simplicité attachante avec laquelle il a su les décrire. On sent qu'il a peu songé à rendre son style plus ou moins précis, plus ou moins élégant; mais ses descriptions ont beaucoup de netteté, sa narration est toujours claire, animée, elle entraine sans eiïort l'imagination de ses lecteurs; on croit moins le lire que l'écouter ; on partage ses plaisirs, ses dangers, ses succès ; il semble, en un mot, qu'on soit du voyage, et l'on finit par l'aimer comme si on eut réellemeat passé une partie de sa vie avec lui.

Pour donner une idée de la manière dont M. Le Vaillant sait peindre les objets qui l'ont frappé, nous citerons la peinture qu'il l'ait d'un jeune Gafre de dix-huit ans, à qui son adresse à lancer la sagaie et la massue courte avaient acquis une grande réputation.

« J'envoyai chercher, dit-il, un mouton, et, le montrant du doigt au jeune homme, je lui permis de le tirer. Il portait cinq sagaies dans la main gauche ; sur mon invitation il en saisit une de la droite, fait lâcher le mouton qui se met à galoper pour rejoindre le troupeau ; en même temps il brandit sa sagaie avec force, et, s' élançant en avant par quatre ou cinq sauts rapides, il la décoche ; la sagaie siffle, fend l'air et va se perdre dans les

flancs de l'animal qui chancelle et tombe mort sur la place

Je ne pus lui cacher ma surprise et ma joie; tant d'adresse unie à la force, à la grâce, enchanta tout mon monde. L'amour-propre est un sentiment universel, mais il se modifie suivant les mœurs et les climats ; en Europe il brille dans les yeux, dans

tous les traits d'une belle femme, et lui donne de la fierté ; il est l'âme des talents et fait naître des chefs-d'œuvre; il se cache même sous la bure et les haillons. En Afrique un sauvage ne sait point le déguiser; les témoignages d'admiration qu'excitait parmi nous mon jeune chasseur agrandissaient son regard et développaient les muscles de son visage; fier d'un pareil triomphe et de mes applaudissements, ses pieds ne touchaient plus la terre, il mesurait ma taille ; se rangeant à mes côtés, il semblait médire : Toi, Moi. »

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire le détail de ses chasses aux tigres, aux éléphants, aux rhinocéros ; quelque merveilleux que soient ses exploits, il en détaille si naturellement toutes les circonstances qu'il est impossible de n'y pas croire. Ce qu'on ne lira pas avec moins d'intérêt, ce sont les différents traits qu'il rapporte du caractère de son fidèle Klaas, un Hottentot qui lui avait été donné au Cap, et dont il reçut les marques d'attachement les plus touchantes. Les peintures qu'il fait de l'adresse, des charmes et de l'ingénuité d'une Gonaquoise, de la belle Narina, sont autant d'idylles d'un genre tout à fait neuf. C'est à la suite de ces riants tableaux qu'il cherche à prouver que les Hottentots ne sont ni pauvres ni misérables, et l'on conçoit aisément que pour démontrer de pareilles vérités il ne faut qu'un peu de métaphysique dans la tète et beaucoup de poésie dans le style.

Des vues plus sérieuses sont celles qu'il a développées sur la race des Basters (les hommes provenus du mélange des blancs avec les femmes hottentotes). Il estime que cette race deviendra quelque jour la race dominante du Cap. La copulation des femmes hottentotes avec les nègres, moins fréquente, vu le préjugé qu'elles ont contre les nègres, qu'elles méprisent, donne naissance à des individus bien supérieurs aux Basters ; ils sont d'une stature plus belle et plus distinguée, ils joignent à beaucoup d'activité sans turbulence le mérite d'une fidélité qui ne se dément jamais, et qui n'est guère le partage d'aucun Baster blanc

Notre voyageur, croyant que le scrupule sied mal où la nature n'a point placé de honte, avoue qu'il a fait le sacrifice de sa pudeur au progrès de ses études. En voici le résultat. Pour détruire l'opinion où l'on était généralement que les Hotten-

totes avaient été gratifiées exclusivement à toutes les autres femmes d'un tablier naturel <[ui servait à cacher le signe de leur sexe, un auteur moderne a avancé que cette singularité n'était autre chose qu'ut) prolongement considérable des nymphes, une infirmité occasionnée par la vie inactive, par la chaleur du climat... « Ce fameux tablier, ajoute M. Le Vaillant, D'est qu'une mode, une affaire de goût, je ne dirai pas dépravé, les signes de la pudeur n'en sauraient constituer l'essence, mais original, mais extravagant, mais, si l'on veut, absurde et tel que la seule vue suffirait au plus monstrueux libertin pour chasser de son esprit toute idée d'une atteinte profane; c'est une prolongation non pas des nymphes, mais des grandes lèvres des parties de la femme; elles peuvent arriver jusqu'à neuf pouces plus ou moins, suivant l'âge de la personne ou les soins assidus qu'elle donne à cette décoration singulière; d'abord ce sont les frottements, les tiraillements qui commencent à distendre, des poids suspendus achèvent le reste, etc. »

M. Le Vaillant juge assez sévèrement les voyageurs qui l'ont précédé. Il regarde le Voyage de Kolben comme un tissu de fables et d'inepties. Les observations intéressantes, les faits bien décrits par le docteur Sparmann lui paraissent noyés clans un déluge de récits très apocryphes de chasses de lions, d'éléphants, plus invraisemblables et plus maladroits les uns que les autres. M. Sparmann a cru trop légèrement, dit— il, tout ce qui lui était certifié par les colons, et entre autres par un M. Jean Kock, dont les rapports ne lui ont paru mériter aucune confiance.

M. Le Vaillant est depuis quelques années de retour à Paris, où il a formé un cabinet d'histoire naturelle fort curieux et fort intéressant. 11 nous apprend lui-même dans sa préface qu'il est né a Paramaribo, sur la rive gauche du fleuve Surinam, dans la partie hollandaise de la Guyane. C'est sa passion pour la chasse et pour l'histoire naturelle, surtout pour celle des oiseaux, qui l'a déterminé à entreprendre ses longs voyages ; il n'eut point d'autre goût, il n'eut point d'autre ambition depuis sa plus tendre enfance.

— Lettre de M. l'abbé Raynal à V Assemblée nationale. Marseille, ce 10 décembre. Brochure de 9/i pages.

On sait aujourd'hui que cette prétendue lettre de l'abbé Raynal est de M. le comte de Guibert. Elle contient de grandes

vérités et d'étranges vues politiques. De tous les travaux de l'Assemblée nationale, l'auteur n'approuve que celui de la division du royaume et de l'organisation de la puissance législative. Il se plaint de l'avilissement et de l'inertie où l'on a laissé tomber le pouvoir exécutif; cependant il ne veut pas qu'on se presse de mettre à exécution la formation des municipalités et des départements : le trône, dit-il, le trône doit maintenant vous occuper, et il ne veut pas qu'on laisse au roi le droit de faire la paix et la guerre, etc. Une des plus belles pages de cette lettre est celle où l'auteur ose reprocher à l'Assemblée nationale sa conduite envers le premier ministre des finances. *

— L'Esclavage des nègres, ou V Heureux Naufrage, drame en trois actes, en prose, par Mme de Gouges, représenté pour la première fois sur le Théâtre de la Nation le lundi 28, a eu si peu de succès et en méritait si peu, qu'on nous pardonnera volontiers de ne pas en donner une analyse ; la pièce d'ailleurs est imprimée depuis longtemps dans les œuvres de l'auteur. Toutes les situations, toutes les reconnaissances romanesques dont cet ouvrage est tissu sont amenées si maladroitement, l'intrigue en est si compliquée, le style si simple et si plat, qu'on n'a nul besoin de recourir aux efforts d'une cabale américaine pour expliquer comment il n'a pas mieux réussi.

— On continue de trouver dans les nouveaux Actes clés Apôtres plus d'esprit que de raison, plus de gaieté que d'esprit ; mais au travers d'un grand nombre de calembours, de sarcasmes, de mauvaises plaisanteries de tout genre, on distingue cependant quelquefois des critiques assez fines, des idées vraiment originales. Tel est, par exemple, le résultat du comité où l'on discute profondément à qui doit appartenir le droit de faire la paix et la guerre ; après beaucoup de discussions qui embarrassent infiniment l'éloquence d'un certain député nommé M. Cochon, mais dont il se tire toujours par un hon-hon très spirituel, on finit par décider que la paix et la guerre se feront d'ellesmêmes. Tel est encore l'emblème de la nouvelle constitution dans le ballet patriotique d'une fête donnée au club de la Révolution ; après avoir annoncé les danseurs de corde et l'équilibre sur un fil de fer, s'il faut croire notre historien, M. Targel s'est élancé vêtu en matelot blanc bordé de bleu, appuyé sur l'orteil du pied droit, la jambe gauche en l'air, les coudes arrondis.

M. l'abbé Sieyès lui a présenté une pyramide colossale et ren-

- «, en avertissant Rassemblée que M. Target allait la mettre en équilibre sur la pointe. M. Target a effectivement essayé longtemps de mettre la pyramide en équilibre sur le bout des doigts. M. Tallien, habille en Arlequin, chantait le joli air de Rose et Colas : Ah ! comme il y viendrai M. Target, ayantvoulu répondre : J'ai plus que vous le poignet ferme, a fait un faux mouvement, la pyramide l'a entraîné, il a roulé, et disparut comme un éclair. On l'a cherché longtemps; enfin M. Roussillon l'a déterré dans une cave, occupé à raccommoder ses pompons et sa fraise à dentelle derrière un tonneau de frontignan, etc., etc.

— La Journée des du/us. pièce traqi-polili-comique, représentée sur le théâtre national par les grands comédiens de la patrie. Brochure in-S° de &€ pages.

Ce n'est qu'une caricature, une ébauche au premier trait, mais dont l'idée est comique et l'exécution facile et gaie. L'auteur faii revenir M. de La Peyrouse en France dans les premiers jours d'octobre avec un jeune Indien, prévenu le plus favorablement du monde sur les délices de ce beau pays. « Tu vas surtout admirer, lui dit ce brave marin, l'urbanité, la douceur de ce peuple aimable, son idolâtrie pour son roi, cet esprit piquant et ingénieux qui fait de la capitale le temple des arts, des spectacles enchanteurs, une police plus étonnante encore, les plaisirs et la sûreté attirant de toutes parts des voyageurs curieux. Tu seras, touché surtout de l'accueil flatteur dont ce peuple généreux va récompenser mes travaux et mes dangers... » Un homme du peuple qui a saisi quelques mots de cette conversation ne manque pas de le prendre pour un aristocrate et court vite chercher du monde pour l'arrêter. Le peuple s'attroupe autour du voyageur et lui crie : A bas la cocarde blanche! on la lui arrache, on lui arrache ses boucles, sa montre, on dépouille de même le jeune Indien en lui disant : H faut que tu fasses un don patriotique. La patrouille survient, c'est M. Garde-Rue qui la commande. « Ah ! monsieur, lui dit M. de La Peyrouse, que vous venez à propos pour me tirer des mains de ces brigands! — Modérezvous, monsieur, répond l'officier de la garde nationale, ces brigands sont des hommes. Les droits de l'homme sont en vigueur, je n'ai que la voie de la représentation, jusqu'à ce que la loi martiale ait été publiée. » Le peuple cependant ne cesse de

crier : C'est un aristocrate, à la lanterne! — Patience, messieurs, dit M. Garde-Rue, je ne viens pas ici m' opposer à la volonté souveraine de la nation, mais vous ne refuserez pas sans doute d'entendre cet homme. Il l'interroge. Qui êtes-vous, monsieur? — Monsieur, je suis un voyageur. — Vous avez donc un passeport de votre district? — Que voulez-vous dire, monsieur? — Vous savez bien que, depuis que nous sommes libres, l'on ne voyage pas sans permission de sa paroisse?. » Les réponses de M. de La Peyrouse ne paraissent nullement satisfaisantes, M. Garde-Rue dit à la troupe : Messieurs les soldats, attention, je vous prie, au commandement : Faites-moi l'honneur d'envelopper cet homme... Un grenadier traduit le commandement en style plus clair ; et pour consoler M. de La Peyrouse, fort étonné de se voir emmené comme un criminel : « Que voulez-vous, dit M. Garde-Rue, vous êtes venu dans un mauvais moment, et vous voilà justement entre les droits de l'homme et la loi martiale. — Expliquez-moi ces énigmes. — Voici ce dont il s'agit. Nous avons obtenu les droits de l'homme ; dès ce moment tout ce que vous appelez en votre langage aristocratique brigands, canaille, règne et fait tout ce qui lui plaît ; quand cela devient trop fort, on publie la loi martiale: c'est une finesse des aristocrates, parce qu'alors on tue tout le monde, ce qui établit l'équilibre et fait une compensation, etc. »

Cette scène suffira pour donner l'idée de l'esprit dans lequel tout l'ouvrage est fait. Les personnages sont Bimeaura, Mirabeau, Peichelar, Chapelier, conjurés du grand collège ; Catepane, Castellane; Montmici, Montmorency; Mola, Malo de Lameth ; Almcnandre, son frère Alexandre, conjurés du petit collège; Mounier, citoyen vertueux ; Laibil, Railly, on ne sait pas bien ce que c'est encore; Yetafel, La Fayette; La Peyrouse; 0 Paria, indien; Mme du Club, maîtresse d'auberge ; M. Garde-Rue, sergent de la garde bourgeoise; troupe de brigands soi-disant nation.

Cette facétie a été faite, dit-on, dans une soirée à Petit-Bourg, chez M"* la duchesse de Bourbon, par MM. de Puységur et Bergasse ; on croit y reconnaître en effet le même ton de plaisanterie que dans la comédie de la Cour plcnicre, attribuée également à M. Bergasse.

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