‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 157 sur 167 · FIH DO S AI. ON 1>E · texte numérisé non relu

FIH DO S AI. ON 1>E

Fermeté de saint Louis (pour la cathédrale de Blois), par M. Robin, « Saint Louis prisonnier rejette avec mépris le traité honteux que les Sarrasins lui proposent de signer. Ils le menacent, lèvenl sur lui le sabre dont ils venaient de tuer leur Soudan, donnent la torture au patriarche de Jérusalem et maltraitent cruellement les autres chrétiens afin d'intimider le roi. »

Si le sujet de ce tableau est affreux, l'exécution en est plus affreuse encore; les incidents qui entourent l'action principale n'ont aucun rapport entre eux et n'offrent qu'un amas confus de convulsions et d'horreurs. 11 y a de l'effet et de la vigueur dans quelques parties, mais encore plus de négligence et d'incorrectiGiis.

Le portrait de M. le comte de LaUg-Tollendal, par le même artiste ne manque ni de couleur, ni d'énergie, mais la touche en est dure et sèche. Le comte de Lally est représenté soulevant avec une indignation douloureuse le crêpe qui couvre le buste de son malheureux' père.

Dans la liste nombreuse des tableaux exposés cette année par M. Demarne, le plus remarquable est celui qu'il a intitulé le Bon Ménage. 11 est dans le genre de Metzu. On a trouvé beaucoup de grâce dans la composition, le ton général en est suave et l'exécution précieuse.

M. Renou reproche aux ouvrages de M. Taunay un faire précieux qui tend un peu à la sécheresse ; il trouve que ses arbres manquent de rondeur, que l'exécution générale ne participe pas assez avec le ton local, que chaque objet se trouve isolé, mais il est forcé de convenir que ses tableaux sont riches de composition, que dans le grand nombre de figures dont ils sont ornés il y a beaucoup de mérite, qu'elles sont touchées avec infiniment d'esprit. C'est une justice qu'il rend plus particulièrement au tableau représentant une Messe célébrée dans une chapelle dédiée à saint Roi h, pour obtenir la guérison des malades épidémiques. Ce tableau appartient à M. Souri.

Hommage rendu au roi par la chambre de commerce de Normandie, par M. Le Monnier. On ne pouvait guère tirer plus de parti d'un sujet plus ingrat. Toutes ces figures debout et en habit noir ne prêtaient pas à une grande variété de ton,

mais elles sont groupées avec beaucoup d'art. On a reproché cependant au regard du roi, d'ailleurs fort ressemblant, de n'être pas à la scène et de se porter pour ainsi dire hors du tableau.

La Mort d'Antoine, du même artiste; de l'harmonie et de la netteté dans la disposition du sujet. Quelques personnes trouvent la figure de l'esclave supérieure à celle d'Antoine. Serait-ce donc un si grand tort ? Cet esclave n'est-il pas ici le personnage le plus intéressant? Antoine, sur la fausse nouvelle de la mort de Cléopâtre, le prie de le tuer ; ce fidèle serviteur se tue lui-même. Faut-il, s'écrie Antoine, que j'apprenne mon devoir d'une femme et d'un affranchi?

Nous nous dispenserons de parler de la Mort d'Agi», par M. Monsiau ; de l'Adoration des bergers, par M. La Vallée-Poussin; des Vues intérieures de plusieurs églises, de M. de La Fontaine ; ce dernier a cherché à imiter quelquefois Peter Neefs, mais ses efforts sont rarement heureux.

Ce que nous nous reprocherions d'oublier c'est un tableau d'autel de M. Suvée, représentant 3Jme de Chantai qui reçoit de saint François de Sales l'institut de son ordre. Il est composé avec simplicité, le style en est noble, le dessin pur et gracieux, le ton, quoique clair, harmonieux. Si ce tableau laisse quelque chose à désirer, c'est une expression plus vive et plus animée. L'élève de saint François ne devait-elle pas paraître plus pénétrée de l'amour divin? Le saint pasteur de Genève ne devait-il pas inspirer plus d'enthousiasme?

Deux jeunes artistes ont débuté dans cette exposition avec le plus grand éclat, ce sont MM. Vernet fils et Gaufïier. Nous devons au premier le tableau de Paul-Émile triomphant de Persée, dernier roi de Macédoine, qui suit avec sa famille le char du vainqueur. Cette immense production, de quatorze pieds de long sur quatre pieds et demi de haut, se distingue non-seulement par la richesse de la composition, mais encore par l'exécution et par l'effet local dont le ton est très-brillant et très- harmonieux. Une si grande machine effraye d'abord par le prodigieux travail qu'elle suppose, mais à l'examen on est tenté de croire qu'elle a coûté peu de peine, tant il y règne une grande facilité. Le seul reproche, pour ainsi dire, qu'on ait à faire à ce tableau, c'est l'embarras de sa forme. L'auteur l'eût évité sans doute si en commençant son ouvrage il en eût conçu d'abord toute 1 étea-

due; mais il m'a lui-même avoué que c'était après on avoir fait un tiers qu'il avait senti ([no la première toile ne pouvait sulïire à l'abondance de son sujet et qu'il s'était efforcé de l'allonger à deux on trois repria 9.

Un autre tableau du mémo artiste qui représente un Homme à cheval terrassant un lion n'est annoncé dans le catalogue que comme une ligure académique. 11 est on général d'un beau dessin et d'une belle couleur. Le mouvement du cheval annonce que l'artiste a t'ait de cet animal une étude particulière.

Depuis que ce jeune homme avait gagné le premier prix de l'Académie, livre d'abord à de grandes distractions, ensuite à une mélancolie profonde, il avait, presque laissé croire au public qu'il soutiendrait mal le poids du nom dont il est chargé. Le succès de ces doux tableaux passa toutes les espérances qu'avaient pu donner les dispositions qu'il avait annoncées d'abord, et ce qui doit lui rendre sans doute la jouissance du succès bien plus douce, c'est que son père, qui l'aimait avec idolâtrie, en ait été encore témoin; on a vu que la mort nous l'avait enlevé peu de temps après.

Alexandre et Ephestion, de M. Gauiïier, est un tableau de dix pieds de haut sur huit de large. « Alexandre étant à lire une lettre de sa mère dans laquelle elle lui reprochait de rendre ses amis trop puissants, Éphestion s' approchant lisait par-dessus son épaule. Alexandre ne l'empêcha point, mais, tirant seulement son anneau de son doigt, il le mit sur la bouche de son favori pour lui recommander le secret. » Cette action est simple, trop simple peut-être pour qu'il soit facile de la rendre intéressante et pittoresque ; c'est par l'intention qu'elle est ingénieuse, et cette intention a un caractère de finesse qui me paraît échapper au pinceau. Quoi qu'il en soit, la scène est bien conçue, les têtes ont beaucoup de noblesse, le dessin est pur et l'on voit partout que l'artiste est plein des beautés de l'antique.

C'est ce qu'on sent encore mieux, ce me semble, dans son tableau de cabinet qui représente Jacob venant trouver les filles de Laban. Ce tableau est de l'effet le plus piquant, le style convient parfaitement à la simplicité patriarcale du sujet, le ton en est vigoureux, les figures drapées avec grâce, les têtes sont d'un beau caractère, tout y est soigné sans recherche, jusqu'aux accessoires qui sont d'une grande vérité. Ce n'est pas une imita-

tion du Poussin, mais c'est le sentiment de ce grand maître qu'on croit retrouver dans cet ouvrage, dans la touche comme dans la manière de sentir et de concevoir.

Parmi les morceaux de sculpture exposés cette année, on a remarqué un grand nombre de bustes parfaitement ressemblants, et dans ce genre il n'y a guère que l'envie ou l'injustice d'une prévention personnelle qui puisse contester la supériorité de M. Houdon. On reproche à quelques-uns de ses portraits une exécution froide et maigre, mais était- il au pouvoir de son talent de donner à la figure pointue de M. Jefferson, à la tête pauvre et mesquine de feu M. Dupaly l'intérêt et la grâce qui distinguent celle de Mlh Olivier i ?

Le Paysan magistrat, ou V Alcade de Zalamèa. drame en cinq actes, en prose, représenté pour la première fois, le

1. Le manuscrit de l'Arsenal a été déchiré à cet endroit et le compte rendu se termine par deux lignes inachevées sur le buste de Boufflers. Malgré tous nos efforts et le bienveillant concours de M. J. Grot, qui a collationné pour nous le manuscrit des Archives de l'État, à Moscou, il a été impossible de combler cette lacune.

2. L'année 1790 n'existe pas plus que la précédente dans le manuscrit de Gotha, et celui de l'Arsenal renferme seulement deux ou trois fragments qui paraissent s'y rapporter : extraits des Actes des Apôtres, petits vers, comptes rendus de Bar* nevelt, de Jeanne Gray et du ballet de Psyché, le tout mutilé au début et à la lin. Le seul morceau important est une lettre de Garât à un de ses amis sur la Fédération : encore est-elle empruntée au Journal de Paris ; mais Meister y a ajouté des notes qui la complètent, et nous l'avons reproduite en tête du mois de juillet. Les absences du rédacteur principal de la Correspondance devenaient de plus en plus fréquentes et la collation du texte sur un manuscrit nous eût peut-être fourni la preuve de collaborations ignorées : Meister avait, en effet, passé à Londres plusieurs mois de 1789; la Préface de ses Premiers Principes appliqués à la révolution présente est datée de Nice, 28 avril 1790, et nous le retrouverons de nouveau à Londres en 1792. Ne pouvant tenir sa clientèle au courant des nouveautés il lui envoyait la majeure partie des lettres publiées depuis par lui sous le titre de Souvenirs de mes voyages en Angleterre, et il recopiait à son usage deux contes de Catherine II, dont l'un, le Czarewitz Chlore, avait été imprimé dès 1782. Voir au surplus les notes bibliographiques qui accompagnent chacun de ces emprunts.

lundi 7 décembre, au Théâtre-Français, qui s'appelle aujourd'hui Théâtre de la Nation, est de M. Collol d'Herbois. Cette petite pièce, imprimée depuis longtemps, avail déjà paru avec succès sur plusieurs théâtres de province: elle est tirée d'une pièce espagnole de don Pedro Galderon de La Barca1. On peut juger par le simple précis que nous allons en donner combien M. d'Herbois s'est permis d'altérer son modèle.

In jeune officier, le neveu du général, vient loger chez un riche et honnête laboureur nommé Crespo, qui a une fille et une nièce. Le jeune 1101111110 est d'abord très-empressé de voir l'une et l'autre, mais à ce premier mouvement de curiosité se joint bientôt un intérêt plus sérieux, lorsqu'il s'aperçoit que la fille du laboureur est une jeune personne qu'il a vue par hasard aux spectacles de Madrid et dont il a gardé le plus tendre souvenir. Son amour projette aussitôt un enlèvement, et, grâce au sergent qui l'accompagne, le projet s'exécute très-militairement. On les arrête aux portes de la ville. Dans l'intervalle, le laboureur a été fait alcade, ce qui lui donne le pouvoir de venger sa fille et son honneur; mais soumettant son ressentiment h la justice, ou plutôt cédant a la tendresse paternelle, il propose à l'officier d'anéantir la procédure s'il consent d'épouser sa fille. Le jeune homme s'y détermine sans peine, mais son oncle est moins docile; il finit pourtant par se laisser fléchir aux larmes de la jeune personne et à l'estime que lui inspire le caractère de son père. Il pardonne au fils de Crespo qu'il avait reçu comme volontaire, et qu'il voulait livrer au conseil de guerre pour s'être battu contre le ravisseur.

Quoiqu'il n'y ait dans la pièce française ni viol, ni meurtre, ni jugement capital, comme dans la pièce espagnole, on y a conservé cependant les principaux caractères, les effets les plus dramatiques de l'action. Il y a du mouvement et de l'intérêt, mais les scènes qui semblaient devoir amener les développements les plus attendrissants sont faibles; celle du père, devenu de simple laboureur juge du ravisseur de sa fille, est loin de remplir l'attente du spectateur : elle nous a paru manquer également de pathétique et de dignité. Ce qui a le plus réussi, ce sont quel-

I. Voyez le second volume du Théâtre espagnol, traduit par M. Linguet. (Meister.) — Voir tome VIII, p. 489 et tome XII, p. 108.

blh CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

ques détails du rôle de Crespo, dont la simplicité franche et courageuse étonne et embarrasse souvent le vieux général d'une manière assez piquante ; comment n'applaudirait-on pas dans ce moment tout ce qui semble fait pour humilier les prétentions du rang et de la noblesse? Des sarcasmes de ce genre n'avaient pas même besoin d'esprit et d'originalité pour être sûrs de réussir. En dépit de ce mérite, les représentations du Paysan magistrat n'ont pourtant pas été fort suivies. Quelque accueillis que soient les détails d'un ouvrage de théâtre, ce ne sont jamais ces détails qui en décident le succès.

— Le mardi 15 décembre on a donné sur le théâtre de l'Opéra la première représentation de Nephté, tragédie lyrique en trois actes. Le poëme est de M. Hoffmann, et la musique de M. Le Moyne, connus avantageusement l'un et l'autre par l'opéra de Phèdre.

Le sujet de Nephté est le même que celui de la tragédie de Camma, de Thomas Corneille ; mais on en a retranché l'amour de cette jeune reine pour le prince qu'elle veut placer sur le trône qu'occupe Sinorix, l'assassin et l'usurpateur de la couronne de son époux : on s'est encore permis de transporter la scène en Egypte, ce qui amène des cérémonies religieuses, un costume et des décorations dont la nouveauté sur ce théâtre a paru d'un effet très-imposant.

Le plus grand reproche que l'on ait à faire à cet ouvrage est de manquer de mouvement, de n'offrir qu'un même intérêt, prolongé par des scènes inutiles, ou suspendu seulement par des incidents qui ne changent rien à la situation des principaux personnages. Dès les premières scènes, Nephté sait que Phares est l'assassin de son époux. Combien l'action du poëme eût gagné d'intérêt, si la reine, ignorant d'abord le crime de Phares, eût consenti à lui donner la main pour conserver le trône à son fils, et n'eût appris qu'au moment de marcher à l'autel que c'était ce prince même qui lui avait ravi son père ! M. Hoffmann a eu raison de ne pas présenter, comme Thomas Corneille, Nephté amoureuse d'un prince qu'elle oppose à l'assassin de son époux, et qu'elle veut mettre sur le trône; mais n'eût-il pas rendu cette princesse plus intéressante, si, lui donnant une passion secrète pour Phares et qu'elle aurait vaincue jusqu'à ce jour, ignorant entièrement son forfait, elle ne l'eût découvert qu'au moment où le salut de son fils la déterminait à lui donner la main? Com-

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bien Nephté, s'immolant elle-même et son amour pour venger le meurtre de son époux sur un amant qu'elle aimait, n'eût-elle pas ajouté à la magnanimité desa vengeance! El quelle variété de mouvements, quelles transitions heureuses, quelles teintes opposées n'eût pas fournies le poète au musicien, s'il eût conçu l'action de son poème de l'une ou de L'autre de ces deux manières! 11 eût évité du moins cette uniformité, cette immobilité d'action, qui nuit encore plus à un poëtne destiné à être mis en musique qu'à tout autre genre d'ouvrages dramatiques.

Nous ne nous permettons ces réflexions que parce que le style de cet opéra nous fait regretter que ce poëme ne soit pas d'une conception plus favorable à la musique; il est écrit d'ailleurs avec une élégance que d'autres poëmes, dont le succès a oie plus éclatant, laissent trop à désirer. On peut reprocher seulement à l'auteur de ne pas couper assez souvent le style de son dialogue par des vers dont la mesure, le rhythme, le choix des mots appellent ces airs qui seront toujours le charme le plus puissant de toute composition musicale. Le récitatif de Nephté a paru fait en général avec soin, et plusieurs parties ont été trouvées clignes d'éloges ; mais un opéra ne vit pas seulement à l'aide d'une déclamation bien notée et soutenue par un savant orchestre ; c'est le chant qui l'anime, c'est celte expression sensible et puissante, même par son exagération, que l'on vient chercher au théâtre lyrique, et c'est à l'obtenir par des formes toujours nouvelles et toujours propres à la vérité du sentiment que doivent tendre tous les efforts du compositeur. On trouve ce mérite encore moins dans cette nouvelle composition de M. Le Moyne que dans son opéra de Phèdre; celui de IScplitc a réussi surtout par la pompe du spectacle et le grand intérêt du dénoûment; l'honneur en appartient plus au poëte qu'au musicien.

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