‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 158 sur 167 · A\EC M. LE BARON D'HOLBACH · texte numérisé non relu

A\EC M. LE BARON D'HOLBACH

« On n'imaginerait jamais la scène qui décida notre rupture. (C'est M. le baron d'Holbach qui parle.) Il dînait chez moi avec

1. Ceci est extrait d'une Lettre sur quelques passayes des Confessions, par Cérutti,

plusieurs gens de lettres, Diderot, Saint-Lambert, Marmontel, l'abbé Raynal et un curé qui, après le dîner, nous lut une tragédie de sa façon. Elle était précédée d'un discours sur les compositions théâtrales dont voici la substance. 11 distinguait la comédie et la tragédie de cette manière : dans la comédie, disait-il, il s'agit d'un mariage, et dans la tragédie d'un meurtre. Toute l'intrigue dans l'une et dans l'autre roule sur cette péripétie : Épousera- t-on, n'épousera-t-on pas? Tuera-t-on, ne tuera-t-on pas? On épousera, on tuera, voilà le premier acte. On n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte. Un nouveau moyen d'épouser et de tuer se présente, et voilà le troisième acte. Une difficulté nouvelle survient à ce qu'on épouse et qu'on tue, et voilà le quatrième acte. Enfin, de guerre lasse, on épouse et l'on tue, c'est le dernier acte... Nous trouvâmes cette poétique si originale qu'il nous fut impossible de répondre sérieusement aux demandes de l'auteur; j'avouerai même que moitié riant, moitié gravement, je persiflai le pauvre curé. Jean-Jacques n'avait pas dit le mot, n'avait pas souri un instant, n'avait pas remué de son fauteuil; tout à coup il se lève comme un furieux, et s'élançant vers le curé, il prend son manuscrit, le jette à terre, et dit à l'auteur effrayé : « Votre pièce ne vaut rien, votre discours est « une extravagance, tous ces messieurs se moquent de vous; sortez « d'ici, et retournez vicarier dans votre village... » Le curé se lève alors non moins furieux, vomit toutes les injures possibles contre son trop sincère avertisseur, et des injures il aurait passéaux coups et au meurtre tragique si nous ne les avions séparés. Rousseau sortit dans une rage que je crus momentanée, mais qui n'a pas fini, et qui même n'a fait que croître depuis. Diderot, Grinun et moi, nous avons tenté vainement de le ramener, il fuyait devant nous. Ensuite sont arrivées toutes ses infortunes auxquelles nous n'avions de part que celle de l' affliction. Il regardait notre affliction comme un jeu, et ses infortunes comme notre ouvrage. 11 s'imagina que nous armions le Parlement, Versailles, Genève, la Suisse, l'Angleterre, l'Europe entière conlre lui. 11 fallut renoncer non à l'admirer ni à le plaindre, mais à l'aimer et à le lui dire. »

publiée dans h-, Journal de Paris du 2 décembre 1789 et dans l'Esprit des journaux de janvier 1790. L'histoire du curé tic Mont-Chauvet est déjà rapportée, avec de plus grands détails, tome II, page 504 et tome III, pages 50 et 71.

— /.< lu d il cCÉpiménide à Paris, comédie en un acte, en vers, représentée sur le Théâtre de la Nation, le vendredi 1er janvier, est de M. de Flins, connu par quelques pièces fugitives, et l'un dos autours d'un nouvel ouvrage périodique intitulé le Modérateur.

La scène est aux Tuileries. Ariste apprend à sa fille Joséphine que c'est aujourd'hui qu'Kpiniénide, endormi depuis cent ans, va si1 réveiller. Ce singulier personnage peut avoir cinq ou six mille ans. mais on ne s'en douterait guère, car sa destinée est d'échapper à la vieillesse comme à la mort. Il court le chercher, et laisse sa tille avec le jeune d'IIarcourt, qui dans deux jours doit être son époux. Ce dernier lui rappelle que cet Ëpiménide esl depuis longtemps l'ami de sa famille, et dut épouser la fille d'un de ses aïeux; c'est, lui dit-il,

Celle dont le portrait charmant, Elle fut peinte alors au sortir de l'enfance, Nous présente avec vous beaucoup de ressemblance.

Il va m' aimer, répond-elle, en me voyant, et je saurai bientôt ce qu'était un amant au siècle de ma grand'mère. Ce mot amène une petite querelle entre les deux amants, dont l'auteur abrège encore les détails en les envoyant promener dans l'éloignement. Ariste reparait avec Ëpiménide, ravi de revoir le jardin enchanté

Que pour le grand Louis Le Nôtre avait planté.

On lui rend compte de tout le bonheur qu'a produit la révolution. Ëpiménide ne conçoit que difficilement de si grands miracles. « Les courtisans, s'écrie-t-il, ont donc bien changé? — Vous vous trompez ; ce ne sont point ses courtisans que consulte un monarque sage. — Mais ce sont donc les Parlements? — Les Parlements? pas davantage. — Quel est donc le conseil du prince? — Ce sont tous les honnêtes gens... » Pour arranger sa nouvelle existence, Ëpiménide désire de voir les descendants de son notaire, un procureur, un tailleur. Ariste se charge de lui procurer ce qu'il désire et le laisse seul. Après quelques réflexions sur son étrange destinée, il voit approcher Joséphine et la prend pour sa chère Amélie; il est aussi surpris xv. 37

que charmé de voir que le temps qui flétrit tout a respecté ses attraits.

J'allais vous épouser quand le sommeil me prit;

Jamais, lui répond Joséphine,

Jamais à mes côtés amant ne s'endormit.

L'intention de la scène est, comme on voit, assez comique; mais l'auteur n'en a pas su tirer un grand parti. La méprise expliquée, arrivent successivement une colporteuse de brochures, un journaliste, un avocat général, un abbé, un censeur royal qui ne sait pas lire, un maître à danser, un gentilhomme breton, un paysan, un capitaine, un grenadier et un soldat de la garde nationale. Toutes ces scènes à tiroir offrent quelques traits de critique plus ou moins heureux ; mais le dialogue en est souvent gauche et pénible, la satire commune ou sans mesure. M. Séguier a paru désigné beaucoup trop clairement dans le rôle de Fatras ; il finit par nous annoncer qu'il va faire un réquisitoire contre la nation, contre un monarque qui fut assez bon pour accorder sa sanction à des décrets de philosophes. L'abbé arrive en chantant sur l'air : J'ai perdu mon Eurydice,

J'ai perdu mes bénéfices, Rien n'égale ma douleur, etc.

Une des scènes dont les honnêtes gens sauront le plus de gré à M. de Flins est la scène du délateur, ajoutée depuis la première représentation ; c'est là que Joséphine dit :

Je suis fidèle démocrate, Mais j'abhorre le sang, et ne puis oublier

Que mon malheureux cordonnier Manqua d'être pendu comme un aristocrate

« 11 faut venger le peuple, s'écrie le délateur Damon. — 11 faut surtout l'aimer », lui répond Ariste.

La pièce est terminée par un vaudeville dont on nous permettra de citer encore un couplet fort applaudi, c'est celui de M. Cabriole, le maître à danser.

J'aime la vertu guerrière De nos braves défenseurs; Mais d'un peuple sanguinaire

Je déteste les fureurs.

A l'Europe redoutables,

S \ ons libres à jamais;

Hais soyons toujours aimables,

E gardons l'esprit français.

— Du Divorce, un volume in-8°. De l'imprimerie de Monsieur. Ce petit ouvrage, dont on a fait en peu de temps deux éditions, est d'un jeune homme, M. Hezmet, employé ci-devant dans les bureaux du contrôle général. L'auteur a divisé son travail en tnùs parties : la première contient, l'histoire du divorce; la seconde traite dos avantages et de la nécessité du divorce ; la troisième offre les questions à discuter pour faire de bonnes lois relatives a l'établissement du divorce.

On trouvera peut-être aujourd'hui qu'il nous importe assez peu de savoir que la loi de Moïse laissait au mari un pouvoir illimité de l'aire le divorce sur sa simple volonté, et qu'elle n'accordait pas à la femme le même droit; que Jésus-Christ semble déclarer le mariage indissoluble, qu'il dit au moins que quiconque répudiera sa femme, si ce n'est pour cause de fornication, et en épousera une autre, sera adultère : que, sur trente-deux canons des conciles qui traitent du divorce, treize seulement lui sont opposés et dix-neuf favorables,- qu'aujourd'hui, dans la chrétienté, l'Église grecque en a conservé l'usage, que, dans l'Église latine, la protestante l'a rétabli; que, dans la Pologne même, royaume catholique et dans lequel le pape a toujours un légat, le divorce s'obtient ouvertement. Nos Lycurgues du jour ne jettent guère sur le passé qu'un regard de mépris ou de pitié, iU ne consultent pas beaucoup plus le présent que le passé, et voulant refaire les lois et le genre humain de génie, l'érudition de notre auteur leur paraîtra du moins très-superflue. Tout ce qu'on en peut conclure en'effet se réduit à ceci, c'est que le mariage est un contrat sur les conditions duquel on a beaucoup varié dans tous les temps, qu'on a bien senti qu'il était de l'intérêt des mœurs et de la société de le rendre aussi durable que la nature pouvait le permettre, mais qu'on a toujours été fort embarrassé d'en fixer les moyens.

M. Hennet n'a pas eu besoin de grands efforts de logique pour prouver que le divorce est conforme à la nature, à la justice ; qu'il a même de grands avantages sous le rapport de la

religion, des mœurs et de la politique. Il est clair que le divorce seul prévient tous les crimes, tous les péchés qui peuvent naître d'une union malheureuse, que la division entre les époux mettra toujours beaucoup d'immoralité dans leurs actions diverses, que les époux mal unis rempliront difficilement leurs devoirs de pères, de fils, de parents, de citoyens, parce que le cœur flétri sur un sentiment se déprave trop communément sur tous les autres ; qu'enfin l'indissolubilité conjugale nuit à la population, puisqu'en rendant les mariages moins féconds, elle les rend aussi moins fréquents, etc. La dialectique de l'auteur nous a paru moins victorieuse lorsqu'il entreprend de réfuter des objections telles que celles-ci : « Le cœur humain, dit-on, s'accoutume à une nécessité qu'il ne peut changer; on s'efforce de rendre légère une chaîne que l'on sait être indissoluble... » Quand peut-on, répond-il, raisonnablement conseiller la résignation? C'est quand le remède est impossible. Cela est bien vague, cela ne touche pas même à la question. 11 suffit que le remède soit trop dangereux pour que l'on doive craindre d'y recourir. Ce qu'il s'agit d'examiner, c'est si l'inconstance naturelle du cœur humain n'a pas besoin d'un lien qui l'arrête et la réprime, s'il n'est pas en effet un grand nombre d'unions utiles à la société qui ne se sont maintenues, qui ne sont devenues supportables, heureuses même, que parce qu'on savait d'avance qu'il était impossible^ du moins extrêmement difficile de s'y soustraire.

Après avoir exposé tous les avantages qui résulteraient et pour le moment et pour l'avenir de l'établissement du divorce, le bonheur rendu à cette foule de maris et de femmes séparés par un ordre de police ou par un jugement légal, les mariages encouragés, les dissensions conjugales prévenues, les désordres arrêtés dans leur source, l'adultère rendu très-rare, la prostitution réprimée, etc., l'auteur ajoute : a Mais de tous ces avantages le plus grand, le plus précieux, celui qui seul pourrait faire décider la question, celui qui est reconnu par tous les moralistes, par tous les législateurs, celui qui est attesté par tous les peuples anciens et modernes, c'est que la loi du divorce est le plus grand préservatif du divorce même, que dès qu'il est possible il devienl inutile, que dès qu'il est permis il est très-rare, et qu'il s'anéantit par lui-même. »

11 ne s'agit donc que d'établir la loi du divorce sur de bons

principes; c'est L'objet du troisième livre, et M. Hennet déclare, avant d'entrer en matière, que s'il a été le plus zélé sectateur du divorce pendant sa prohibition, il en deviendra le plus grand adversaire après qu'on l'aura rétabli.

11 trouve qu'il y a douze motifs qui peuvent raisonnablement déterminer un des époux à demander le divorce : 1° la mort civile ; 2« la condamnation à une peine infamante; 3° la prison de longue durée; 4° la captivité dont on ne peut prévoir la fin; 5° l'expatriation forcée ou volontaire, ou la disparition d'un des conjoints dont on n'aura point de nouvelles; (5° l'infécondité d'un hymen pendant un temps déterminé, sans que l'on puisse en rechercher les causes (circonstance au moins fort délicate); 7° une maladie incurable et qui mette obstacle à la génération ; 8° la démence ; 9° un crime quelconque (ce motif ne comprend-il pas les trois premiers! ; 10° l'adultère; 11° le désordre extrême; 12° l'incompatibilité des caractères.

Ce qui me parait évident, c'est que si l'on doit craindre de détourner les âmes honnêtes et sensibles du plus saint, du plus doux des engagements, par l'idée effrayante d'un lien déclaré indissoluble en dépit de toutes les lois de la nature et du sort, il serait également dangereux de rendre ces séparations si faciles, que l'on put se croire moins intéressé à faire un bon choix ou à désirer de s'y tenir.

— L Honnête Criminel, drame en cinq actes, en vers, par M. Fenouillot de Falbaire de Quingey, a été représenté pour la première fois sur le Théâtre de la Nation le lundi h janvier. Cette pièce, imprimée depuis plus de vingt ans et jouée sur tous les théâtres de province, sans en excepter celui de Versailles *, est si connue que nous croyons devoir nous borner à rendre compte de l'effet qu'elle a paru produire dans ce moment sur le public de la capitale. D'abord, quelque annoncée qu'elle fût depuis plusieurs semaines, on a été surpris du peu d'afïluence qu'avait attiré la première représentation; avec quelque supériorité que la pièce ait été jouée, les représentations suivantes n'ont guère été plus suivies. Dans le temps où le mérite de la hardiesse aurait pu seul en décider le succès on a repoussé l'ouvrage ; aujourd'hui qu'on le permet, ce mérite est entièrement perdu. Que

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