APOLOGUE DB MOMENT
Guillot, conduisant sa charrette, Par trop négligeait d'aller droit.
Dans une ornière elle s'arrête,
Et s'embourbe an fatal endroit.
De manant-; un troupeau novice Veut relever le char crotté, Mais, loin de rendre un bon service, Le versent de l'autre côté.
— On a beaucoup parlé des prédictions d'une prophétesse de Munian en Périgord; elle se nomme Suzanne La Brousse, et jouit dans tout le pays, à juste titre, de la réputation de sainteté. Elle a de l'esprit, du jugement et de la prudence, elle est presque toujours aux pieds du crucifix, et répond en même temps à plusieurs personnes avec la plus grande présence d'esprit. Voici le jugement qu'en porte un professeur du séminaire de Périgueux :
c Je la connais beaucoup, et elle m'a même communiqué ce qui doit arriver, mais elle ne m'a pas permis de révéler la nature du phénomène céleste qui sera aperçu de tout l'univers, et qui doit faire rentrer tout dans l'ordre. Ce que je puis certifier, c'est qu'il y a six ans elle m'annonça, ainsi qu'à d'autres personnes, qu'il y aurait en France des états généraux ; il y a deux ans, elle me fixa l'époque, elle fit en conséquence dire aux religieuses de Périgord un A ce Maria tous les jours à cette intention. Elle annonça les troubles qu'occasionnerait cette assemblée, elle a dit que les Français s'armeraient les uns contre les autres ; que le Périgord se ressentirait de cette révolution, et que sa famille surtout serait persécutée ; mais qu'un phénomène aussi extraordinaire que le déluge et le jugement dernier rétablirait en vingt-quatre heures la paix et la tranquillité, et que la religion serait plus florissante que jamais. »
Le missionnaire ajoute que cette demoiselle a écrit au pape, à l'archevêque de Paris, au chartreux qui est député à l'Assemblée nationale, et qu'au milieu des troubles qui alarment toute la France, elle est dans la joie en voyant arriver l'époque de la révolution.
— Journal historique du voyage de M. Lesseps, consul de France, employé dans ï expédition de M. le comte de La Pey-
rouse, en qualité d'interprète du roi, etc. Deux volumes in-8°. A Paris, de l'Imprimerie royale. Avec deux cartes, l'une de la presqu'île du Kamtschatka et du golfe de Pingina; l'autre de toute la route de M. de Lesseps, depuis Avatscha jusqu'à Paris, et une gravure qui représente une caravane kamtschadale arrivant dans un village1. Ce sujet, dessiné avec beaucoup de soin, peut donner une idée des traîneaux, des diverses positions des voyageurs, de leur costume et d'un site.
C'est l'ouvrage d'un jeune homme qui compte à peine son cinquième lustre. Il s'annonce lui-même avec une modestie d'autant plus intéressante qu'elle paraît simple et vraie ; il ne promet à ses lecteurs ni des événements très-impoi Sants, ni des observations bien profondes, mais une exactitude scrupuleuse à leur rendre compte des connaissances qu'il a été à portée de recueillir, ayant cru se devoir à lui-même de ne laisser échapper aucune occasion de s'instruire. Ces occasions malheureusement n'ont pu être trop fréquentes dans une course si longue et si pénible, à travers les vastes déserts d'une nature sauvage, presque abandonnée de l'espèce humaine, et souvent, pour ainsi dire, entièrement morte.
Le port d'Avastcha, appelé par les Russes Petro-Pavlofskaia Gaven, est le lieu où notre jeune voyageur quitta la frégate l'Astrolabe, le 29 septembre 1787, pour porter en France les dépêches de M. de La Pey rouse. Ce ne fut que le 17 octobre de l'année suivante qu'il put arriver à Versailles après avoir franchi les plus grands obstacles, après avoir échappé aux plus extrêmes dangers, mais trouvant presque partout dans cette route de quatre mille lieues les secours de la protection la plus généreuse, de l'hospitalité la plus intéressante. Dans un climat si rigoureux, dans un pays si dépourvu de toutes les aisances de la vie, à l'une des dernières extrémités de notre continent, combien le cœur est soulagé de rencontrer un caractère aussi humain, aussi sensible, aussi rempli de toutes les vertus sociales que le brave M. Kaslof ! Combien l'on jouit encore d'apprendre que de si loin le mérite
1. Cette planche ployée, très-bien exécutée, est signée d'un monogramme où nous lisons les lettres OZ et gravée par Choffard. L'exemplaire de la IJibliothèque nationale en renferme quatre épreuves dont une tirée en bleu et l'autre en rouge. Brunet, qui signale cette particularité dans quelques exemplaires, ajoute que le livre est rare ; Quérard a fait la même remarque.
de cet excellent officier n'échappe point aux regards pénétrants de
son auguste souveraine, et que la récompense de ses services va le chercher de sa part jusqu'au tond de ces déserts !
lue des situations les plus affreuses de ce long voyage est le moment où notre jeune Français se voit forcé de se séparer de M. Kaslof, maigre la défense que lui en avait faite M. de La Peyrouse. Tout dans ce moment semblait leur manquer à la fois ; leur guide les avait égarés, leurs provisions étaient épuisées, ils n'avaient plus que de la neige pour se désaltérer; ils faisaient quelquefois une verste pour aller à la découverte d'un méchant arbrisseau ; à chaque pas l'on était contraint de s'arrêter pour dételer les chiens qui expiraient les uns sur les autres. Arrivés enfui à Poustaretsk, leurs recherches pour trouver du poisson, la seule nourriture qu'ils pussent espérer, sont encore longtemps inutiles. « Dans cet intervalle, dit-il, on avait dételé nos chiens pour les attacher par pelotons à l'ordinaire; dès qu'ils furent au poteau, ils se jetèrent sur leurs liens et sur leurs harnais, en une minute tout fut dévoré; en vain essaya-t-on de les retenir, la plus grande partie s'échappa dans la campagne où ils erraient ça et là, mangeant tout ce que leurs dents pouvaient déchirer. 11 en mourait à tous moments quelques-uns qui devenaient aussitôt la proie des autres ; ceux-ci s'élançaient sur ces cadavres et les mettaient en pièces ; chaque membre était disputé au ravisseur par une troupe de rivaux qui l'attaquaient avec la même furie; s'il succombait sous le nombre, il était à son tour l'objet d'un nouveau combat. A l'horreur de les voir ainsi s'entre-clévorer succédait le triste spectacle de ceux qui assiégeaient la
yourte f où nous demeurions Ces pauvres bêtes pouvaient à
peine remuer; leurs hurlements plaintifs et continuels semblaient nous prier de les secourir et nous reprocher l'impossibilité où nous étions de le faire. Plusieurs qui souffraient autant du froid que de la faim se couchaient au bord de l'ouverture extérieure pratiquée dans le toit de la yourte et par où s'échappe la fumée ; plus ils sentaient la chaleur, et plus ils s'en approchaient; à la fin, soit faiblesse, soit défaut d'équilibre, ils tombaient dans le feu sous nos yeux. »
1. Demeure souterraine qui représente au dehors le faîte élargi de nos glacières. (Ch.)
La nourriture des habitants de ce triste séjour se borne à de la chair ou de la graisse de baleine, à de l'écorce d'arbre crue et à des bourgeons arrosés avec de l'huile de baleine, de loup marin ou de la graisse d'autres animaux.
Les observations de notre jeune voyageur à travers tant de fatigues et de périls ne sont, comme on peut le présumer, que des aperçus assez vagues, assez rapides ; dans le nombre il en est cependant qui nous ont paru également instructives et curieuses. On nous permettra d'en citer quelques exemples.
Les Kamtschadales sont libres; ils ne sont assujettis qu'à payer à la Russie un tribut annuel qui consiste en fourrures de toute espèce; de sorte que le produit de leur chasse tourne presque entièrement au profit de l'Impératrice. Le nombre seulement des martres zibelines que fournit annuellement cette province est porté à plus de quatre mille. Les monnaies ayant cours sont l'impériale en or valant dix roubles, le rouble et le demirouble; on ne voit que très peu de monnaie d'argent au-dessous de cette valeur. On y trouve une grande quantité d'anciennes espèces en argent du temps de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'Elisabeth; on pourrait même en faire une branche de commerce, l'argent en est plus pur et à un titre supérieur aux monnaies communes.
Voici une fable yakoute traduite, dit-on, phrase pour phrase.
« Dans un grand lac il s'éleva un jour une rixe violente entre les différentes espèces de poissons. Il était question d'établir un tribunal déjuges suprêmes qui devaient gouverner toute la gent poissonnière. Les harengs, les menus poissons prétendaient avoir autant de droit que les saumons d'y être admis. De propros en propos les têtes s'échauffèrent, on en vint jusqu'à se réunir contre ces gros poissons qui piquaient et incommodaient les plus faibles. De là des guerres intestines et sanglantes qui finirent par la destruction d'un des deux partis. Les vaincus échappés à la mort s'enfuirent dans de petits canaux, et laissèrent les gros poissons, qui eurent l'avantage, seuls maîtres du lac. Voilà la loi du plus fort. »
Les chamans ou les sorciers sont encore plus libres et plus révérés chez les Yakoutes que chez les Kamtschadales. Notre auteur fait ainsi le portrait de celui qui voulut bien représenter devant lui :
« Vêtu d'un habit garni de sonnettes et de lames de fer dont le bruit étourdissait, il battait en outre sur son boubcn, ou tambour, d'une force à inspirer la terreur; puis courant comme un fou, la bouche ouverte, il remuait la tête en tous sens; ses cheveux épars lui couvraient le visage; de dessous sa longue crinière noire sortaient de véritables rugissements, auxquels succédèrent des pleurs et de grands éclats de rire, préludes ordinaires des révélations. »
La description que fait M. de Lesseps des danseuses kamtschadales n'est pas tout à fait aussi voluptueuse que celle que nous a faite l'abbé Raynal des bayadères de l'Inde, mais elle est peut-être plus véridique.
Que de rapports frappants subsistent encore entre les hommes qu'on croirait devoir se ressembler le moins! Le plus sauvage et le plus civilisé se trouvent toujours soumis aux mêmes besoins, sont dominés au fond par les mêmes goûts, par les mêmes folies.
— Tout abandonné qu'est depuis longtemps le théâtre de l'Académie royale de musique, le public y a été rappelé du moins pendant quelques représentations par le succès aussi brillant que mérité du ballet de Télémaque dans l'île de Calypso. Ce ballet, représenté pour la première fois le jeudi 25 février, est le premier essai des talents de M. Gardel le jeune, et peut-être le meilleur ouvrage qu'on ait vu dans ce genre depuis ceux de Noverre. Le sujet en est trop connu pour ne pas nous dispenser d'en faire l'analyse ; nous nous contenterons d'observer que ce qui distingue surtout cette nouvelle composition est l'art avec lequel, sans nuire à l'intérêt, à la rapidité de l'action, l'auteur a su varier les scènes de caractère et de passion, qui ne pouvaient être que de pure pantomime, par des fêtes et d'autres scènes épisodiques, qui, liées heureusement au sujet, prêtent encore davantage aux plus beaux développements de l'art même de la danse. Le rôle de Calypso a été fort bien rendu par M110 Saunier, celui d'Eucharis, avec infiniment d'intérêt et de grâce, par M"c Miller. Ce sont MM. Gardel et Huarl qui ont rempli ceux de Télémaque et de Mentor.