QUINZE JOURS AVANT SA MORT, A M. DE CHAMPCENETZ, AU CHATEAU DE HAM
Tout le monde dit que j'ai perdu la tête; je crois, mon cher Champcenetz, que, par égard pour moi, tu déranges la tienne. Tu m'écris que tu t'ennuies en prison; tu n'as donc plus d'en-
1. Elles ont été publiées toutes deux dans le tome V (182G) des Mélanges de la Société des bibliophiles français, par M. S. Bérard, d'après le manuscrit autographe de Champcenetz appartenant au marquis de Chatcaugiron. Cet autographe n'a pas figuré dans la vente de son cabinet (P. Jannet, 1852, in-8°).
nemis? J'ai trop bonne opinion de toi pour le croire, et tu as tout ce qu'il faut pour n'en jamais manquer.
L'inimitié des sots est le noble apanage Des mortels sans frein tels que nous;
Avec notre talent, de l'encre et du courage, Les malheureux font des jaloux.
Tu as beau dire, ta situation vaut mieux que la mienne; tu as quelques chaînes, et j'en ai mille ; tu ne jouis pas, et je jouis : ainsi console-toi, et attends notre première entrevue pour revivre ensemble; nous nous entendons de trop loin pour qu'on nous sépare jamais, et l'on nous redoute trop pour cesser de nous redouter. Je mûris dans ma tête un plan de campagne pour ton retour; je te mènerai dans une contrée où l'on pense, où l'on jouit sans blesser l'autorité et la sottise; tu vois que c'est loin d'ici; ainsi force foin dans tes bottes, force plumes dans ton cornet. La base de mon projet est de nous faire aimer un mois de suite sans accident ; je te séduirai tous les maris, et tu me repasseras toutes les femmes. Le triomphe est sûr si nous sommes inconnus ; dans le doute il faudra triple masque à notre cœur, triple masque à notre âme; et, ma foi, si l'on nous découvre, nous serons moins attrapés qu'eux.
Va, nous ne perdrons jamais rien A nous montrer ce que nous sommes; Disons beaucoup de mal, faisons un peu de bien, Nous vaudrons mieux qu'un million d'hommes.
Je suis malade sans maladie, car je ne souffre qu'en réfléchissant. Ma femme me soigne pour irriter mon mal; mais quand elle se ferait recevoir médecin comme Arganl, je ne l'aime pas assez pour mourir bientôt. Tu évalues la dame ; tu sais ce que j'en voulais faire en l'épousant, et ce que j'en ai fait en l'enrichissant ; si tu l'ignorais, tu l'apprendras dans notre Encyclopédie, article Monstre : ce mot renferme tout; moral, physique, tout y est l. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que sa société me plaît
1. On ne se pardonnerait point de copier des imputations si odieuses si l'on n'avait pas le droit d'ajouter que toute la conduite de Mn'u de Louvois les a si bien démenties, qu'il est peu de femmes qui jouissent d'une plus grande considération et qui la méritent à plus de titres. (Meister.)
assez, aux coups de poignard près; elle est aimable; elle tire de g g dents tout le parti qu'une femme de quarante ans en peut tirer, elle déchire tout ce qui m'entoure; mais je lui pardonne, c'est de la besogne qu'elle m'évite. A l'égard de toi, elle t'exècre; tu vois qu'elle te fait assez joliment sa cour, mais je l'en punis bien, car je t'aime plus que jamais. Les désordres de ta vie m'attachent naturellement à toi; je suis cependant jaloux de tes disgrâces ; à vingt-cinq ans, je n'avais pas encore la plus petite lettre de cachet par devers moi. Aurais-tu plus d'énergie que moi? Non ; je vois d'où cela vient : j'ai eu affaire à des bêtes, et toi à des sots; j'ai corrigé, tu as irrité; j'ai été plus redouté, et toi plus persécute
Aujourd'hui la sottise a dégradé l'espèce ;
Honneurs, plaisirs, tout est honteux.
A l'aspect de tant de bassesse, Le satirique aspire à n'être pas heureux...
Il y consacre son esprit; D'un peuple d'ignorants il devient le supplice; On l'attaque, il résiste; on l'accable, il sourit,
Son triomphe est dans l'injustice.
En voilà plus qu'il n'en faut pour te tranquilliser : ainsi j'espère que tes lamentations vont se changer en chants d'allégresse. Je ne te demande rien de nouveau, je n'ai pas la platitude d'être au courant de ce qui se passe; les grands événements sont si petits, et les petits paraissent si grands, que j'ai pris le parti de les mépriser tous. Je ne vais plus aux pièces nouvelles depuis qu'on les siffle à la lecture; il est plus commode d'en faire justice au coin de son feu qu'entouré de canailles qui méritent elles-mêmes plus de sifflets que de bons ouvrages. Figaro tapisse toujours le coin des rues ; son succès ne m'entraîne ni ne me surprend. Ce gueux de Beaumarchais a fait un calcul de charlatan qui lui a réussi; il a insulté toutes les classes d'hommes, excepté celle qu'on ne respecte qu'en corps ; et, semblable à un fdou, la foule l'a favorisé. Le peuple l'a cru le vengeur de sa misère, la cour le peintre de sa stupidité, et tous deux lui ont fait trop d'honneur. Il a étudié le vice dans quelques antichambres de Versailles, a vécu à Paris avec des femmes faciles et des hommes médiocres, a transcrit tout ce qu'il a écouté, y a ajouté de son cru un peu
de grosse gaieté et beaucoup de mauvais goût, et du tout a fait une macédoine dramatique qui a sur nos comédies modernes l'avantage que le cabaret a sur le grand couvert. Mais je t'en parle trop pour quelqu'un qu'elle a ennuyé, et je finis ma lettre in-folio.
Je crois, malgré ma tranquillité, que je file une maladie sérieuse, mais je la méprise et la laisse faire ses progrès ou s'éteindre. J'ai renvoyé mes médecins; c'est une chance de plus pour moi, et si j'en reviens, je ne devrai la vie à personne. Si je rends ce que tant de gens perdent sans mourir, regrette-moi sans t' affliger, imite-moi sans te perdre, et meurs sans changer de vie; tu perdrais tout ton mérite, même aux yeux des sots.
Adieu, Champcenetz. Ne laisse faire mon épitaphe à personne; je ne crains pas d'être loué, encore moins d'être déchiré, mais je ne veux être nommé que par toi.
Signé : Louvois.