‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 3 sur 167 · RÉPONSE DE M. CHAMPCENETZ · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. CHAMPCENETZ

Tu as bien raison, mon cher Louvois, de t' attendre, après ta lettre, à mon changement d'humeur ; je m'assoupissais sur le mépris que tout m'inspire; tu m'écris, ton esprit ranime le mien. Tu te trompes cependant sur la cause de mes ennuis, tu me soupçonnes d'oublier mes ennemis, c'est le contraire qui m'endort; j'estime leur haine, mais leur souvenir me fatigue.

Berner les sots est un plaisir stérile; En être craint n'est pas fort glorieux;

Les mépriser est bien facile,

Les oublier vaut encor mieux.

C'est le parti que j'ai pris en leur souhaitant le réciproque; alors ma tranquillité sera digne de ton génie ; alors tu pourras comparer mes chaînes réelles avec tes chaînes idéales, et peutêtre préférer ma position. Je brûle cependant d'aller perdre à tes côtés cet avantage, car je suis moins philosophe que toi sur notre séparation. Je sens bien toute la valeur de notre correspondance ; notre intelligence est un porte-voix dont nul mortel n'a l'embouchure, mais qu'est-ce que s'entendre quand on se sait par cœur? C'est jouir du passé, c'est-à-dire d'une vieille mai-

tresse; maintenant je suis le triste amant du futur. Ton plan de campagne me ravit, mais j'opine pour que nous combattions sans être plastronnes ; il est temps de nous faire aimer par tout ce qui nous faisait craindre. L'espèce est maintenant si dupe! on séduit les hommes sans les tromper, et l'on a les femmes sans les séduire.

Les hommes, en s'abrutissant,

Deviennent méchants sans malice;

Les femmes, en s'avilissant,

Perdent jusqu'au charme du vice.

Fuis-les, crois-moi, car autrement

A leurs ennuis tu participes.

Pour vivre avec nous dignement,

Il faut des hommes sans principes,

Des femmes à tempérament :

Les uns sont aimables sans crainte,

Les autres tendres sans pudeur :

On a de l'esprit sans contrainte,

On a du plaisir sans langueur.

Pardon si je renchéris sur tes idées, mais tu t'avoues malade imaginaire; ainsi je puis, sans t'offenser, saisir ce qui t'échappe. Ce que tu me mandes de ta femme serait surnaturel pour tout autre que ton confident; je la connais assez pour te plaindre. Tu ris de ses noirceurs; c'est très-bien fait, mais quand on joue avec les lions, il faut être cuirassé, sans quoi les caresses sont meurtrières. Conviens, au surplus, que tu n'as que ce que tu mérites ; quelle extravagance à toi, après avoir eu le bon esprit de prendre tes maîtresses au b...el, d'avoir pris ta femme au couvent! tu as fait comme Louis XI, qui tirait son chancelier et son cuisinier de la même école, mais au moins il les faisait pendre quand ils abusaient de leur pouvoir ; mais toi, tu encourages l'audace en la méprisant. Crois-moi, prends un milieu entre ta douceur et sa cruauté, et renvoie ta mégère. Ce n'est pas la vengeance qui m'inspire ce conseil, tu sais bien que sa haine resserre notre liaison; c'est ton intérêt, peut-être le sien. Tant que je lui déplairai, je ne lui voudrai jamais de mal; il faut faire le bien pour le bien.

Je désire trois choses pour ton retour : te trouver heureux, guéri et isolé. Je te compare à un gros diamant, tu es trop brillant pour être entouré. Si mes désordres t'attachent à moi,

l'aversion que ton génie inspire m'enchaîne à ton existence. Tu es jaloux des disgrâces que j'essuie, je le suis de toutes celles que tu mérites. A l'égard de ma fermeté, tu me l'as rendue tout

entière.

Puis-je craindre mes ennemis Quand je suis affranchi du malheur de leur plaire? Plus ils sont acharnés, plus ils me sont soumis; Ma plume est le ressort de leur faible colère; Je vois d'un œil content leurs complots ténébreux,

Ma tranquillité les irrite ;

Leurs outrages font mon mérite,

Leur bassesse me venge d'eux.

J'espère qu'en faveur de ce petit paquet de vers tu me pardonneras mes jérémiades ; mon apathie était naturelle, tu m'oubliais, et sans ta lettre je tombais dans le matérialisme ; ton style électrise le mien, et le disciple, éclairé par le feu du maître, fait rejaillir sur lui quelque étincelle.

Puisque tu immoles au coin de ton feu la valetaille littéraire, et que tu comptes autant de victimes que d'imprimés, je ne te demanderai rien, de peur de f embarrasser, et ne te parlerai de rien, de peur de t'ennuyer; seulement je te ferai remarquer que tu es bien généreux d'accorder à Beaumarchais les honneurs de l'analyse. Je crains que son monstre dramatique ne t'ait plu, et que tu ne t'en venges en l'écrasant ; alors le pinceau du dépit serait devenu dans tes mains celui du dieu du goût. Mais non, l'énergie et la justesse te sont naturelles; et si tu as daigné examiner Figaro avec soin, c'est que tu l'as jugé comme ces grands criminels dont on fait traîner les procédures. J'ajouterai à ce que tu en as dit, que la comédie qui opère la plus petite réforme me semble bien au-dessus de celle qui obtient un grand succès ; il manque bien des choses à l'écrivain qui ne fait que plaire, voilà Beaumarchais; il a frappé à toutes les portes et n'a réveillé personne.

Peindre le vice est un faible mérite, Quelquefois c'est le faire aimer;

Un plat fripon que le théâtre imite Se reconnaît pour s'estimer...

Ainsi veut-on réussir parmi nous,

Pour chaque vice il faut de l'indulgence; Beaumarchais, en les flattant tous, A rassemblé toute la France.

Jeté dirais le plan d'une comédie moins attirante et peut-être plus vigoureuse que celle de Figaro, si ton esprit n'avait pas besoin d'inaction. Je t'avouerai que ta maladie m'alarme ; ton indifférence réfléchie sur ce qu'elle peut devenir augmente encore mes craintes. Crois-moi, mon cher Louvois, méprise la vie, mais ne fais rien pour la perdre : garde même un médecin, ne fais que la moitié de ses remèdes, tu auras pour toi le hasard et la nature ; surtout éloigne ta femme, je crains ses bouillons. Es-tu fou de me commander une épitaphe? Est-ce que je sais comment cela se fait? Je n'ai jamais regretté personne, et je n'apprendrai pas à en faire pour te regretter ; ainsi, pour te punir de ton impertinence, j'ai essayé de rimailler la tienne de ton vivant. Je te

l'envoie.

Ci-gît qui possédait, dans ce siècle stérile, Le cœur de Lovelace et l'esprit de Piron ;

En charmant la pudeur, il la rendit facile; ^« JVf,

En chansonnant le vice, il le rendit poltron.

Attrape. Adieu, Louvois; daigne, par complaisance pour moi, t'occuper de ta santé ; réfléchis que tu es le seul être qui me connaisse, que je suis le seul qui t'évalue, et qu'absent l'un de l'autre

nous sommes expatriés.

Signé Ghampcenetz.

— Les Comédiens italiens ont donné, le jeudi 8 février, la première représentation du Comte Albert, comédie en deux actes, en prose, mêlée d'ariettes, avec la suite en un acte. Le poëme est de M. Sedaine, la musique est de M. Grétry l.

Ce qui a fait naître à M. Sedaine l'idée du sujet de ce nouveau drame est un fait arrivé en 1721. Un comte Albert, seigneur flamand, fut condamné en France à perdre la tête pour s'être battu en duel ; il eut le bonheur de se sauver des prisons en faisant scier, pendant un bal qu'il eut la permission de donner dans son appartement, les barreaux de ses fenêtres, contre lesquelles on avait établi l'orchestre.

Cette composition, toute singulière qu'elle est, a eu du succès. Le style est toujours celui de M. Sedaine, plein de négligences,

1. Cette pièce avait d'abord été représentée sur le théâtre de la cour à Fontainebleau, le 13 novembre 1786. Voir tome XIV, p. 487.

mais semé de ces traits de vérité, de ces mots heureux qu'il semble que lui seul sache trouver. Quant à la musique, c'est peut-être l'ouvrage le plus faible de M. Grétry ; le vaudeville du premier acte, deux duos entre les filles du comte, sont les seuls morceaux où l'on puisse reconnaître le faire heureux de son talent.

— On avait donné, le mardi 6 février, sur le même théâtre, la première représentation de Saint-Preux et Julie d'Étanges, drame en trois actes et en vers, de M. Aude, dont le nom se trouve déjà dans plusieurs recueils de nos pièces fugitives.

Ce drame, tiré dû roman de J.-J. Rousseau, a excité, dès la fin du premier acte, des signes non équivoques de mécontentement, et ce n'est qu'avec peine que les acteurs ont obtenu d'en achever la représentation. L'auteur de cet ouvrage semble n'en avoir conçu et disposé le plan que pour mettre en dialogue, et, qui plus est, en vers, quelques morceaux de la prose la plus éloquente et la plus harmonieuse qui soit dans notre langue ; cette entreprise était peut-être au-dessus du talent de tous nos poètes, et les vers de M. Aude ont trop prouvé que c'était une témérité dont il aurait dû s'interdire même la pensée. L'intérêt que fait éprouver la lecture de ce roman appartient plus aux développements d'une grande passion, à l'analyse profonde des sentiments, et surtout à l'énergie du style de l'auteur, qu\à la variété ou au mouvement dramatique des situations, rapport sous lequel cette production ne peut pas même être comparée à celles de Richardson et de Fielding. Un génie fort supérieur à celui de M. Aude eût peut-être également échoué dans un sujet de ce genre.

— Le mardi 27 février, on a donné sur le Théâtre-Italien la première représentation des Auteurs [de qualité, comédie en un acte et en prose de M. Pompigny, connu par quelques pièces jouées sur nos théâtres forains.

Un baron d'Ostende qui avait promis sa fille au marquis de Saint-Far cherche à rompre parce qu'il a appris que ce jeune homme cultive les lettres. Le baron a jadis sacrifié lui-même aux Muses, mais depuis la chute d'une pièce de sa façon, il ne veut plus rien avoir de commun ni avec la littérature, ni avec les littérateurs. Saint-Far, pour vaincre ce préjugé, lit aux comédiens sous un titre nouveau la pièce silllée et oubliée ; elle est reçue,

jouée el a le plus grand succès. Un garçon de théâtre vient annoncer que le public en demande l'auteur à grands cris. Le baron, qui croyait que la pièce était de Saint-Far, apprend qu'elle lui appartient ; il découvre au même instant que c'est aux sollicitations de l'amant de sa fille qu'il doit encore le gain d'un procès dont dépendait presque toute sa fortune ; le baron s'empresse alors d'accorder la main de sa fille à celui qui lui a fait gagner le même jour deux procès si différents.

Ce petit ouvrage, écrit sans esprit et dénué de toute espèce d'intérêt, a excessivement ennuyé; ce n'est qu\à travers beaucoup de murmures que les acteurs sont venus à bout d'en achever la première et dernière représentation.

— Il y a déjà quelque temps que les papiers publics nous ont annoncé la découverte d'un nouveau procédé pour frapper la monnaie, inventé par M. Droz, de Neufehâtel1, cousin de celui à qui nous devons la construction ingénieuse de plusieurs automates que le génie des Vaucanson et des Kempelen n'eût pas désavoués. Voici quelques observations sur la nouvelle machine de M. Droz qui nous ont été communiquées par M. Bishof, jeune homme que S. A. M>r le margrave d'Anspach fait voyager pour son instruction, et qui, par les dispositions distinguées qu'il annonce pour les hautes sciences et surtout pour la partie des mécaniques, nous a paru justifier à tous égards les bontés de son auguste protecteur.

« L'avantage de la machine de M. Droz consiste à frapper à la fois les deux côtés et le cordon d'une pièce de monnaie. La pièce frappée ainsi obtient cà la vérité une forme plus régulière et plus arrondie, mais il en résulte aussi des inconvénients que cet avantage ne semble pas pouvoir compenser. La grande différence qu'il y a de l'effigie d'un écu ordinaire à celle de l'écu frappé par M. Droz tient essentiellement à ce que ses carrés sont gravés avec beaucoup plus de soin que ne le sont ceux que l'on emploie ordinairement pour la monnaie. Sa machine ne diffère de celles dont on se sert communément que dans quelques parties accessoires ; la vis de pression et le pressoir n'ont absolument rien qui les distingue. Ce qui est particulier à la machine de

1. Le procédé de la virole brisée a été adopté, après quelques perfectionnements, par la Direction des Monnaies en 1831, et il est encore aujourd'hui en usage.

M. Droz, c'est une virole en acier brisée de six pièces et entourée d'une autre forte virole entière, à laquelle chacune des six pièces est adaptée par une charnière. Sur la tranche de la virole brisée sont sculptées les lettres de la légende. La capacité de cette virole contient les deux carrés et la pièce qui doit être frappée. La virole s'ouvre pour recevoir la pièce destinée à être empreinte, après quoi l'on procède comme à l'ordinaire. Mais ce qu'il paraît impossible de faire par ce moyen, c'est de donner au portrait et aux caractères tout le relief qu'il convient de leur donner. Quelle que soit la force qu'on puisse employer, on ne parviendra jamais à empreindre suffisamment d'un coup de balancier les deux côtés et le cordon de l'écu. Lorsque la vis du balancier commence sa pression, elle chasse la matière du milieu ou du centre de la circonférence ; cette matière étant pressée ainsi tout à la fois par les carrés et par la résistance de la virole, le tour de la pièce devient plus dur que le centre et oppose aux carrés une résistance qui empêche la vis d'achever une pression suffisante pour bien empreindre le milieu. C'est ce qui empêche M. Droz de donner plus de relief au portrait et aux caractères de ses écus ; ils en ont en effet si peu qu'en les touchant on le sent à peine, et pour peu qu'on les porte mêlés avec d'autres pièces, l'effigie et les caractères ne tardent pas à s'effacer.

« Le procédé de M. Droz d'ailleurs n'est pas nouveau ; il a été connu sous Henri IV ; c'est avec une machine semblable à la sienne qu'on frappa sous le règne de ce prince les pieds-forts qui avaient pour légende : Perennitati Principis Galliarum restitutoris ; et sous Louis XIII pour ceux dont la légende était Perennitati Justissimi Principis-, et aussi sous Louis XIV pour les pieds-forts qui portaient pour légende : Exemplar probatœ monetœ ou exempîum probati numismatis1.

« Le procédé de M. Droz conviendrait mieux pour la fabrication des pieds-forts, parce que leur poids étant ordinairement quadruple de celui des monnaies ordinaires, leur épaisseur per-

1. Le pied- fort est une monnaie d'or ou d'argent, quadruple de la valeur réelle de la pièce qu'on émettait : on en faisait hommage aux grands personnages de la province ou de la ville où la monnaie était frappée. A partir de la jeunesse de Louis XIV, ces sortes de jetons furent remplacés par des redevances. Le musée de l'Hôtel des Monnaies de Paris renferme quelques beaux exemplaires de divers pieds -forts.

mettrait d'appliquer plusieurs coups de balancier avant que l'on eût à craindre que la matière ne fût encrouée. »

— Proverbes dramatiques, brochure in-8°. C'est le titre modeste que M. le vicomte de Ségur a bien voulu donner à deux petites comédies en vers qui peignent nos mœurs et nos amours à la mode avec autant de finesse que de franchise et de gaieté. La première de ces pièces est intitulée le Parti le jjIus sage. Excédé des caprices et de l'exigence d'une présidente dont il s'était cru fort épris, le marquis s'avise, pour s'en débarrasser, de la réconcilier avec le président ; grâce au caractère sensible, facile et doux de ce modèle heureux des bons maris, il y réussit sans peine. La moralité de cet ingénieux sermon, c'est que mieux fait cloueeur que violence. On n'assurera point qu'un moraliste austère approuve beaucoup cette manière de corriger les mauvaises mœurs, mais on ne croit pas du moins qu'on puisse refuser au poëte le mérite d'avoir su les peindre quelquefois avec une vérité assez piquante. Voici les derniers traits du tableau de nos liaisons du jour dans un monologue du marquis :

Enfin se croire amant et n'être qu'un mari, Ah! quelle duperie! et que nous sommes bêtes De vouloir être aimés de ces femmes honnêtes!

Cet avantage est peut-être flatteur, Mais on nous fait payer bien cher un tel honneur.

Dans le second proverbe, intitulé le Parti le plus gai, ou A bon chat bon rat, c'est un mari qui désole l'amant de sa femme et trouve sans cesse le moyen de le brouiller avec elle ; tous les rendez-vous que la marquise donne au chevalier, il a l'adresse de les rompre, tantôt en l'entraînant avec lui dans une société où il lui gagne son argent, tantôt en le faisant courir tout Paris pour lui rendre service, tantôt en reparaissant lui-même au moment et dans les circonstances où on l'attendait le moins. 11 a su que le chevalier faisait faire le portrait de la marquise, il envoie dire au peintre de l'apporter à l'instant où il se trouvera chez la marquise avec le chevalier. On le croyait bien loin à la campagne, on avait destiné cette soirée au pauvre chevalier qui, après toutes les courses faites pour obliger le mari, avait grand besoin de souper, mais le mari en sortant avait dit qu'on ne souperait point, le cuisinier en conséquence ne se trouve point ; au

\h CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

lieu du souper, le marquis propose au chevalier une partie d'échecs et le force à prendre le thé; il se plaignait tout à l'heure de la migraine, il est gourmand, il doit être au régime. Cependant le peintre arrive et tire le portrait de sa poche; le marquis le prend des mains du peintre avec empressement : « Quoi ! madame, et c'est votre portrait? Quel moment pour mon âme!... » Le peintre veut lui en expliquer l'heureuse allégorie : « Vous voyez que l'Amour renversant son carquois... — Mais quel aimable tour! dit le marquis au chevalier. Comment c'était pour moi, pour un époux qu'elle aime?... — Eh quoi ! lui dit tout bas le peintre, c'est son mari?... — Butor! oui, c'est lui-même, répond le chevalier. — En ce cas, je m'enfuis; » et il sort. Après les plus vifs transports que paraît lui inspirer une attention si tendre et si délicate, le marquis finit par demander avec une sorte d'impatience quelle heure il est :

Il est tard, chevalier, tu ferais prudemment De ne pas trop veiller... D'ailleurs, confidemment Je te dirai, mon cher... qu'une brûlante flamme Vient de se rallumer en mon cœur pour ma femme, Tiens, regarde-la bien, et conviens entre nous Qu'un tiers pourrait le soir gêner un tendre époux.

Et il se retire avec la marquise en lui disant :

Adieu donc, chevalier, ménage-toi; bonsoir.

Le pauvre chevalier seul reste un moment accablé de douleur. Nérine revient lui demander si demain dans la journée madame le verra? — Je te jure que non :

Ruiné, persiflé, fatigué par un homme Dont l'affreuse manie à chaque instant m'assomme, Que le diable inventa pour me persécuter, J'abandonne un bonheur qu'il faut trop acheter.

Si ce dernier proverbe n'offre pas des mœurs plus estimables que le premier, l'idée en est infiniment plus théâtrale et plus développée ; ce serait sans doute le sujet d'une excellente comédie. Quant au style de ces deux ouvrages, on ne saurait dissimuler qu'il a paru souvent tout à la fois pénible et négligé; mais ce défaut est racheté, autant qu'il peut l'être, par une foule de traits

pleins de grâce et de vivacité. C'est, je pense, la première fois qu'on s'est permis en France de divertir les maris aux dépens des amants; ce n'est pas sans beaucoup d'esprit qu'on pouvait se tirer d'une entreprise si nouvelle, et, quelque sévèrement qu'on veuille juger les moyens employés par l'auteur, j'ose douter qu'il en existe d'autres plus surs de réussir.

— Éloge de Frédéric II, roi de Prusse. Électeur de Brandebourg, par M. Laureau, écuyer, historiographe deMgr le comte d'Artois. Brochure in-S° de soixante-cinq pages.

C'est une amplification de collège sur les événements les plus remarquables du règne de Frédéric II, mais il faut avouer que l'espèce d'exagération qui distingue le talent oratoire de M. Laureau ne pouvait s'appliquer à un sujet qui en fût plus heureusement susceptible. Il lui est arrivé assez souvent de s'arrêter comme malgré lui à l'expression la plus vraie, quoique l'on ne puisse douter qu'il ait toujours eu la prétention d'aller fort au delà. Pour donner à nos lecteurs une idée de la sublimité des efforts où se perd notre panégyriste en voulant s'élever à la hauteur de son héros, nous ne citerons que le morceau suivant :

« Ce mouvement, animé du beau feu de la gloire, entraîna les cœurs vers lui, et fit rouler tous les esprits dans un seul orbe dont il était le centre. Ce fut cette flamme attractive, principe de tous succès, qui fit périr sur le champ de bataille les généraux Schesverin et Kleit (c'est-à-dire apparemment Schwerinet Kleist), qui fit tomber Maupertuis dans les mains des Impériaux, qui ramena sous ses drapeaux les soldats qui avaient défendu Schweidnitz... » Ce mouvement est expliqué dans le paragraphe qui précède; c'est le mouvement d'impulsion donné par Frédéric qui, en recommandant à ses armées le courage, la sobriété, la subordination, joignit l'exemple au précepte; mais cela suffît-il pour faire comprendre l'étrange galimatias d'un mouvement qui devient une flamme attractive, an principe de tous succès, qui fait tomber Maupertuis dans les mains des Impériaux? etc.

M. Laureau n'est pas toujours aussi précieusement obscur; voici comme il s'exprime sur les prodiges de la guerre de 1757 : « Cette guerre étonnante, dans le cours de laquelle le roi renversa pendant sept ans les forces des puissances les plus formidables, répara par les prodiges du génie et du courage les plus grands malheurs, soutint seul l'effort constant des plus grands

potentats dans un pays ouvert, sans défense, sans autre rempart que ses armées, a rendu ce siècle muet d'étonnement et sera pour les suivants un prodige inconcevable, surtout quand, rapprochant cet incompréhensible événement de l'époque où il s'est passé, on le trouvera placé dans le siècle éclairé où l'honneur a partagé l'air avec l'aigle, en a fait son domaine, a forcé le feu à être son guide dans les plaines aériennes, a désarmé le ciel et bravé sa foudre, a exercé sa puissance et ses arts dans les profondeurs de la mer, où, s'élançant hors de sa sphère, il a découvert de nouveaux astres et connu le mécanisme des rouages célestes, dans ce siècle enfin où il a pris possession de tous les éléments, approfondi la nature et perfectionné les arts. »

Il y a sans doute encore dans ce morceau beaucoup d'idées vagues, de l'emphase, de l'incorrection, des rapprochements gauches ou forcés; mais on y trouve du moins une sorte de chaleur, quelque sentiment du style propre au sujet.

La raison pour laquelle M. Laureau pense que le Poëme sur l'art de la guerre doit faire regarder l'auteur comme l'Homère de la Prusse est encore assez curieuse pour ne pas être oubliée ; c'est pour avoir su, comme ce poëte sublime, se tracer une route nouvelle en jetant un coup d'oeil de dédain sur ces machines usées et ces moyens sans cesse répétés depuis le père de l'épopée. Cela est très-fin, il est l'Homère de la Prusse, parce qu'il a dédaigné tout ce qui caractérise ce poëte; c'est parce qu'il ne lui ressemble en rien qu'il lui ressemble. Et quel rapport devait avoir un poëme didactique avec Y Iliade ou Y Odyssée?

— Voyage philosophique d'Angleterre, fait en 1783 et en 1784, en forme de lettres. Deux volumes in-8°.

Esquisses poétiques de l'aspect des campagnes; notices détaillées des bâtiments les plus remarquables de Londres et des environs; vues philosophiques sur le gouvernement, les mœurs et les usages du pays, ses manufactures, son commerce et ses finances; observations critiques sur l'état actuel des lettres et des arts en Angleterre ; tableaux piquants des nuances du caractère national dans les différents états et dans les différentes situations de la vie; contes moraux, anecdotes sentimentales à la manière de Sterne ; instructions minutieuses sur les grands chemins, les postes et les auberges, mais qui peuvent n'être pas sans quelque utilité pour les voyageurs, il n'est rien qu'on ne

trouve dans ces deux volumes ; mais ce qu'on a sans doute été plus étonné d'y remarquer, c'est la réunion de deux choses qu'on avait cru jusqu'ici tout à fait incompatibles, beaucoup de manière dans le style, quelquefois même une affectation ridicule, avec un grand fonds de candeur et de vérité dans les idées et dans les sentiments. Il faut que l'auteur, que nous ne connaissons point personnellement, mais à qui l'on ne refusera point, après avoir lu son ouvrage, et beaucoup d'esprit et beaucoup de sensibilité, se soit laissé séduire à la fantaisie d'imiter un modèle qui ne convenait ni à la nature de son talent ni au génie de sa langue. En lui pardonnant ses néologismes, ses afféteries sentimentales, « la philanthropie qui taille ses plumes, lVquilibre des humeurs qui monte ses affections morales au ton de l'expansive bienveillance, la multitude des êtres environnants qui sont les doigts rapides du facteur qui inventa l'instrument homme, le langage grossier, mais français , des matelots qui vibre doucement ses fibres, etc., » vous trouverez, dans sa manière d'observer et les hommes et les choses, de la finesse, de l'intérêt, très-souvent même une vérité simple et naïve.

Tout ce que nous avons pu apprendre de l'auteur, c'est qu'il se nomme M. de Lacoste, et qu'il a fait le voyage d'Angleterre à la suite de M. le duc de Chaulnes, dont il a sans doute eu fort à se plaindre ; car il y a plus d'un endroit de son livre où ce seigneur français est infiniment maltraité ; voici les derniers traits sous lesquels il s'est plu à le montrer à ses lecteurs :

«.... Dans le même hôtel (à Douvres) logeait aussi un grand seigneur de nom et armes. Cet homme, trop connu, avait amené de Londres une fille enlevée aux porteurs de chaise de Covent- Garden; les caprices entre deux amants de cette trempe ne sauraient être de ces aimables bouderies qui sont- autant d'anneaux ajoutés à une chaîne de fleurs... A la suite d'un de ces passetemps, un coup de pied dans le ventre ayant jeté à croix-pile la fugitive amante ; cette fière beauté se relève, saisit un balai, et d'un bras exercé sous les portiques et dans les bagnes de bière de son quartier elle charge son auguste amant. Un homme de qualité, un pair de France pirouetter sous un manche à balai, cela n'est pas soutenable; celui-ci court à ses pistolets, la princesse s'effraye, se sauve, saute les escaliers et gagne la rue en criant à l'aide; son amant, l'œil égaré, bouche ouverte et écuxv. 2

mante, langue paralysée, la poursuit un pistolet à la main, et parvient sans opposition jusqu'à la porte; mais, ô revers! quelques matelots rassemblés et causant devant 1- hôtel s'indignent de voir un homme poursuivre un être faible et sans défense ; l'un d'eux se détache, croise l'étranger, et, un coude en arrière, l'autre élevé à la hauteur des yeux, lui offre le combat; celui-ci le fixe, l'évalue, ne juge pas la partie avantageuse et lui présente le pistolet. Cette détermination était un peu ducale ; l'Anglais, qui n'apercevait en lui qu'un homme, se croit dégagé des lois du combat seul à seul, écarte l'arme à feu d'un revers du bras qu'il tenait élevé pour la défense, et d'un coup de pied dans le ventre envoie dans le ruisseau la lourde masse de son adversaire. La jeune fille avait eu le temps de disparaître; le vainqueur la recherche des yeux, ne la voit plus, jette un froid regard sur le vaincu, qui se débat dans la boue, et rentre à pas lents dans le cercle d'où il s'était détaché. Le grand seigneur n'ayant plus à craindre que les huées des spectateurs, qui cependant ne daignèrent pas en accompagner sa retraite, le grand seigneur se releva, ramassa son pistolet, son faux toupet et ses dents postiches, rentra, et remonta dans son appartement, en passant devant plusieurs groupes d'Anglais qui souriaient avec dédain, et de Français qui baissaient les yeux, humiliés de l'opprobre dont se couvrait un de leurs compatriotes. »

Au lieu de recueillir ici quelques observations du nouveau voyageur, qui perdraient infiniment de leur prix détachées de l'espèce de tableau qui sert à les faire valoir, qui leur prête du moins le plus grand intérêt, nous préférons de rappeler à nos lecteurs un précis des réflexions de M. le baron d'Holbach sur l'Angleterre, tel que nous l'avons trouvé dans la lettre d'un de ses meilleurs amis l.

« Ne croyez pas, dit cet ami, que le partage de la richesse ne soit inégal qu'en France. 11 y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas ; des commerçants d'une opulence exorbitante : jugez du peu qui

1. Diderot. Cette lettre, adressée à Mlle Volland, est du G octobre 17G5.

reste aux aunes citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien, et liées pour le mal; mais il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là elle corrompt et fait ce qui lui plait, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges, sompiueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'ennuient une partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L'or, qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre, porte la main -d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et fait tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, le peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobé et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des tombeaux. Un particulier opulent fait planter un grand espace de cyprès; il a disposé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques sur lesquels on lit : Dus Manibus : aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Elysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Egyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche, le peuple n'est pas moins serré dans les rues qu'à "Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de notre ami Garrick, c'est que Londres est bon pour les Anglais, mais Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un

souterrain à la pointe d'une terrasse arrosée par la Tamise ; là il trouva une coupole élevée sur des colonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakespeare : « Voilà, lui dit-il , le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent. »

« L'Anglais est joueur, il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie; rien n'est plus commun que de trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents, etc.

« Après cela, voyez combien un voyageur et un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des Anglais ; le Baron en est revenu bien désabusé. »

Il ne faut pas dissimuler que le Baron ne passa que fort peu de temps à Londres, et que c'est en 1765 qu'il y fut, époque où il était difficile à un Français de parler de l'Angleterre sans humeur.

— Lettre d'an avocat à un de ses confrères, brochure petit format.

L'auteur de cette brochure attaque la défense faite par M. le garde des sceaux, et sollicitée par l'ordre des avocats, de vendre des mémoires imprimés. 11 commence par observer que l'usage de vendre les mémoires est le moyen le plus sûr d'exciter parmi nos jeunes orateurs une émulation qui leur manque, de mettre promptement chacun à sa véritable place, et de les forcer tous à une réforme dont leur style, leur logique et leurs principes ont également besoin. Il répond ensuite aux objections, a On craint, dit-on, le bruit, mais ce bruit est la seule arme qui reste à la faiblesse opprimée. Voudrait-on ôter à la douleur le cri que la nature lui a donné pour réveiller la pitié, sous prétexte qu'il importune une oreille sensible, et qu'il peut faire lâcher prise au tigre qui s'abreuve de mon sang? Mais, ajoute-t-on, l'inlluence de l'opinion publique peut gêner la liberté de celle des juges. Non : les juges éclairés savent trop bien, s'ils veulent être justes, qu'ils n'ont rien à redouter de l'opinion, pas même une injus-

tice passagère.... « Il est tout simple, remarque encore l'auteur1 de la Lettre avec le caractère de malignité qui lui est propre, il est tout simple que des magistrats qui ont souvent refusé d'envoyer au roi les motifs de leurs arrêts trouvent mauvais qu'on ose leur en demander compte dans un souper, qu'ils soient un peu embarrassés pour défendre devant de jolies femmes ou de jeunes militaires, aussi doux que braves, la sévérité de nos procédures et la cruauté de nos supplices. Gomment ne regretteraient-ils pas le temps où les Parisiens n'exigeaient pas qu'ils fussent humains, pourvu qu'ils fussent jansénistes, et leur auraient volontiers laissé envoyer sur la roue tous les paysans de Champagne, pourvu qu'on administrât quelquefois les sacrements, la baïonnette au bout du fusil, et que les femmes de Messieurs ne vissent jamais jouer le rôle de Tartuffe sur le théâtre?... Mon attachement pour les magistrats souffre de les voir exposés à ces plaisanteries et à ces reproches. »

Une autre objection en faveur de la défense de vendre des mémoires imprimés, c'est la crainte que les diffamations ne deviennent plus fréquentes et plus dangereuses. L'auteur nous paraît y avoir répondu de la manière du monde la plus simple et la plus juste. « Un homme honnête, dit-il, ne doit être ni audacieux, ni pusillanime; il doit se dire : Je n'empêcherai jamais mon adverse partie de me calomnier, d'essayer de me rendre ridicule; il suffit d'un mémoire bien court, et de le distribuer à quelques portes bien choisies. Quel est donc mon intérêt? c'est que la diffamation et ma réponse aient également la plus grande publicité possible; j'en serai plus sûr que l'une et l'autre auront frappé les mêmes regards... On croit le public méchant; il n'est que malin ; chacun, par intérêt autant que par équité, plaint l'homme calomnié, méprise et hait le calomniateur, etc. »

— Quelques personnes ont assuré avoir vu, ces jours passés, une gravure représentant un gros fermier au milieu de sa bassecour, entouré de poules, de coqs, de dindons, etc., avec ce petit dialogue au bas :

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