PAR MM. DE CHAMPCENETZ, DE R1VAROL ET COMPAGNIE
A peine Beaumarchais, débarrassant la scène,
Avait de Figaro terminé la centaine,
Qu'il volait à Tarare, et pourtant ce vainqueur
Dans l'orgueil du triomphe était morne et rêveur.
Je ne sais quel chagrin, le couvrant de son ombre,
Lui donnait sur son char un maintien bas et sombre;
Ses vertueux amis, sottement affligés,
Copiaient son allure autour de lui rangés;
Ses mains sur Sabatto * laissaient flotter les rênes;
11 filait un discours - tout rempli de ses peines.
Peyssonnel et Gudin 3, qu'on voyait autrefois,
Satellites ardents, s'animer à sa voix,
L'œil louche maintenant et l'oreille baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable écrit, sorti du sein des eaux,
Des Perriers tout à coup a troublé le repos,
Et du fond du Marais une voix formidable
Se mêle éloquemment à l'écrit redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé ;
Des badauds attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant sur le dos d'un avocat terrible
1. Conseiller au Parlement. (Meister. ) — Sabaticr de Castres, dont il a été parlé tome XIV, p. 390.
2. Phrase du Mémoire de M. de Beaumarchais en réponse à celui du sieur Kornmann. (Meister.)
3. De La Brénellerie, auteur de la tragédie de Coriolan , des Mânes de Louis XV, etc. (Meister.)
S'élève avec fracas un mémoire invincible.
Le volume s'approche et vomit à nos yeux,
Parmi de noirs flots d'encre, un monstre furieux;
Son front jaune est armé de cornes flétrissantes;
On lit sur tout son corps cent phrases menaçantes :
Indomptable Allemand, banquier impétueux,
Son style se recourbe en replis tortueux;
Ses longs raisonnements font trembler la police;
11 n'est point d'oppresseur, d'escroc qui ne palisse.
Le Chàtelet s'émeut, Paris est infecté,
F.t tout le Parlement recule épouvanté.
Tout fuit; et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans les cafés voisins chacun cherche un asile.
Pierre-Augustin tout seul, protecteur des Nassaux,
Ameute sa cabale et saisit ses pinceaux,
Souffle au monstre un pamphlet vibré ' d'une main sûre,
Et que dans quatre nuits forgea son imposture.
De dégoût et d'horreur le monstre pâlissant,
Aux pieds de Beaumarchais se roule en mugissant;
Il bâille et lui présente une gueule enflammée
Qui le couvre à la fois de boue et de fumée.
La peur nous saisit tous : pour la première fois
On vit pleurer Gudin et rougir de Chamois*.
En calembours forcés leur maître se consume;
Ils n'attendent plus rien de sa pesante plume :
On dit qu'on a vu même en ce désordre affreux
Le Noir qui d'espions garnissait tous les lieux.
Soudain vers l'Opéra l'effroi nous précipite;
On nous suit, nous entrons : mon maître, mis en fuite,
Voit voler en lambeaux Tarare fracassé;
Dans sa loge lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma longueur; cette scène cruelle
Sera pour moi d'ennuis une source éternelle.
J'ai vu, messieurs, j'ai vu ce maître si chéri
Traîné par un exempt que sa main a nourri.
Il veut le conjurer, et son discours l'effraie;
Ils montent dans un char dont le roi les défraie;
Sous le fouet du cocher le quartier retentit.
Le fiacre impétueux enfin se ralentit :
11 s'arrête non loin de cet autel antique
Où de Vincent de Paule est la froide relique;
Je cours en soupirant et la garde me suit.
D'un peuple d'étourneaux la file nous conduit,