Conseiller d'État, ancien lieutenant de police. (Id
3. Et qui en eût fait une plus grande encore s'il n'était pas signé et paraphé à chaque page de ce vilain nom de Caron. (Id.)
Beaumarchais en a pénétré sur-le-champ le véritable motif; quel autre l'eût deviné comme lui? Ce n'est pas le besoin de réclamer entre l'injustice des persécutions dont il se trouve la victime, ce n'est pas ce besoin qui a déterminé le sieur Kornmann à publier son Mémoire avant la lin de l'assemblée des notables, c'est uniquement l'espoir d'arrêter par un coup subit la représentation (de Tarare) de fourrage que le public attend de M. de Beaumarchais. Il s'est pressé, en conséquence, d'envoyer à toutes les portes une petite feuille où, après avoir dénoncé au public ce détestable complot, il lui adresse ses excuses et ses regrets de la manière la plus touchante. « Le public, dit-il à la fin de cette singulière feuille , ne peut me savoir mauvais gré, dans l'état austère où je me trouve, de suspendre l'objet de son amusement, de ne lui présenter mon œuvre légère qu'après lui avoir fait raison sévèrement de moi. On s'amuse peu d'un ouvrage dont on mésestime l'auteur, et la défense de mon honneur doit passer avant tout. Et vous, mes vertueux amis, qui vous affligez du mal momentané qu'on me fait, ne vous fatiguez pas à me défendre ' ; laissez, laissez dormir chez les gens prévenus l'estime qui m'appartient; donnez-moi le temps d'y répondre. »
M. le baron de Breteuil, du département de qui dépend l'administration de l'Opéra, n'a pas jugé à propos de céder aux scrupules de la délicatesse de conscience de M. de Beaumarchais, en risquant de faire perdre à ce spectacle plus de cent mille livres de frais qu'il lui en a déjà coûté pour les habits et les décorations de Tarare, dont les répétitions occupent depuis plus de six semaines tous les sujets de l'Académie royale de musique; il a donc décidé inhumainement que l'opéra serait donné sans retard, ou que l'auteur en rembourserait les frais. A l'audience qu'il avait demandée à ce ministre, M. de Beaumarchais insistant toujours sur ce bel apophthegme, qu'on s'amuse peu d'un ouvrage dont on méprise l'auteur, M. de Breteuil a fini par lui dire : « J'ai peu de mémoire ; mais en faisant quelque effort, je suis sûr, monsieur, que dans ce moment je trouverais un exemple assez frappant pour vous prouver le contraire. »
J'ai vu la centième folie De cette étrange comédie
i. A ce mot, disait fort durement M. le comte de Lauraguais, j'ai frémi, j'ai cru voir un soulèvement général dans Saint-Lazare et dans Jiicétre. (Meister.)
Qui fit courir tous nos Français.
Ah! bravo, bravo, Beaumarchais. (bis.)
Ma foi, d'un mérite si rare
L'on doit attendre que Tarare
Va nous dégotter Figaro.
Ah! Beaumarchais, bravo, bravo. (bis.)
L'industrie avec l'impudence
De tous les temps auront en France
Chez nos badauds un grand succès.
Ah! bravo, bravo, Beaumarchais. (bis.)
Les mœurs, l'honneur, la modestie
Ne vaudront point dans ma patrie
b. Le mérite de Figaro.
Ah! Beaumarchais, bravo, bravo. {bis.)
Kornmann contre toi publie
Un factum rempli d'infamie ;
Il est l'écho de Mirabeau.
Ahi! Beaumarchais povero! (bis.)
A ce mémoire véridique
Réponds en style marotique,
En calembours de Figaro.
Ah! Beaumarchais, bravo, bravo. (bis.)
Caron pourGoëzman eut le blâme;
Aujourd'hui pour un crime infâme
Kornmann lui intente un procès.
Ahi! povero Beaumarchais! (bis.)
Quoi ! tarer l'auteur de Tarare,
Qui déjà fut à Saint-Lazare
Au sujet de son Figaro !
Ahi! Beaumarchais povero! (bis.)
Air du vaudeville de Figaro.
Avec ta philosophie Tu dois rire des clameurs. Que t'importe que l'envie Dévoile au public tes mœurs?
Si chacun blâme ta vie, Souviens-toi de tes leçons :
Tout finit par des chansons.
M. le comte de Mirabeau ayant cru que les quatre vers qui lui avaient été adressés par M. de Rivarol, à l'occasion de sa
dernière homélie contre l'agiotage, étaient de M. de Beaumarchais, il lui a répondu par le quatrain suivant :
Pour ton bourreau tu m'as choisi; Un roué s'y connaît sans doute.
Mais ne crois pas que je redoute Un criminel que j'ai flétri.
Le jeudi 1!x mai, on a donné au Théâtre-Français la première représentation d'Hercule au mont QEta, tragédie en cinq actes de M. Le Fèvre, l'auteur de Cosro'ès, de Florinde et de Zuma.
Cette fable, traitée chez les anciens par Sophocle et par Sénèque, l'a été souvent en France, et n'y a jamais réussi. Ce sujet, qui tenait si particulièrement à la religion des Grecs, est devenu pour nous trop idéal ; la tradition sur laquelle il est fondé avait pour ce peuple une sorte d'intérêt religieux ; il voyait dans Hercule le plus illustre des héros, un demi -dieu chef d'une suite de rois qui, sous le nom d'Héraclides, régnèrent longtemps sur plusieurs contrées de la Grèce. Ces motifs suffisent pour expliquer le grand succès que Y Hercule mourant de Sophocle eut sur le théâtre d'Athènes. Sénèque, qui s'est beaucoup écarté du plan de Sophocle, en a fait une pièce monstrueuse, que Rotrou, en 1636, eut le malheur de prendre pour modèle. Parmi nos auteurs vivants, M. Marmontel a aussi essayé ce sujet sur le théâtre de l'Opéra, théâtre auquel il semble convenir davantage; mais sa destinée n'y a pas été plus heureuse. La pièce de M. Le Fèvre ne paraît pas en mériter une meilleure.
L'effet de la représentation a été aussi faible que l'action est froide et languissante. Quel intérêt prendre à la jalousie d'une femme tant de fois trahie, et qui, depuis vingt ans de mariage, y devait être fort accoutumée? L'amour d'Hyllus pour Iole est si faiblement exprimé, qu'on s'y intéresse encore moins, et les tourments d'Hercule, si ridiculement amoureux de la maîtresse de son fils, qui la lui cède pour la reprendre et la céder encore,
Ih CORRESPONDANCE LITTERAIRE.
n'ont paru offrir qu'un spectacle tristement révoltant. Si l'on doit louer M. Le Fèvre d'avoir suivi le plan de Sophocle autant que pouvaient le permettre les convenances de notre théâtre et de nos mœurs, on ne peut que le blâmer d'avoir trop souvent copié le style emphatique et déclamatoire de Sénèque; le choix d'un pareil modèle n'était guère propre à lui faire pardonner celui d'un sujet essayé tant de fois sans succès.
Si la manière dont le sieur Larive a joué le rôle d'Hercule ne mérite pas de grands éloges, on ne saurait se dispenser de rendre hommage à la régularité de son costume, et surtout à la superbe peau de lion dont il était revêtu; c'est un présent que lui a fait la ville de Marseille.
— Mémoire historique sur la dernière année de la vie de Frédéric II, roi de Prusse, arec V avant-propos de son histoire écrite par lui-même, lu dans rassemblée publique de V Académie de Berlin, le 25 janvier 1787, par M. le comte de Hertzberg, curateur et membre de V Académie . Brochure in-8°.
On trouve dans ce mémoire, rempli de faits curieux et de vues intéressantes, la décision la plus claire de la contestation qui s'est élevée parmi quelques-uns de nos écrivains économistes, sur la population des États prussiens. « M. Mallet du Pan, rédacteur du Journal de Paris, ayant avancé, dit M. de Hertzberg, d'après une de mes assertions académiques, que la population des États prussiens avait presque doublé sous le règne de Frédéric II, M. l'abbé Baudeau, rédacteur du Mercure de Paris1, a soutenu qu'elle avait à peine augmenté d'un tiers, en faisant le calcul que la population prussienne ayant été en 1740 de 2,240,000, et n'ayant été en 1785 que de cinq millions et demi, il fallait en déduire, pour les nouveaux États, deux millions et demi; qu'alors la population des anciens États ne restait que de trois millions; mais M. Baudeau commet deux
1. Les plus grands ministres comme les plus grands rois ne sont pas à l'abri de Terreur; il faut donc bien relever, pour l'instruction des siècles à venir, celle qui est échappée ici à M. le comte de Hertzberg. L'abbé Baudeau est bien l'auteur d'une lettre imprimée dans le Journal de Paris contre M. Mallet, mais il n'est dans ce moment le rédacteur d'aucun journal; il a rédigé autrefois les Êphémérides du citoyen. M. Mallet est le rédacteur de la partie politique du Mercure de France, et n'a pas plus de part à la rédaction du Journal de Paris que l'abbé Baudeau. Les derniers articles insérés dans cette feuille contre M. Mallet sont de M. de Saint-Lambert et de M. Suard. (Meister.)
erreurs en ne donnant en 1785 à tous les États prussiens qu'une population de cinq millions et demi, pendant qu'elle est de six millions, y compris le militaire, et en décomptant deux millions ft demi pour les nouveaux Etats, qui ne donnent que deux millions. En posant en fait, comme on peut le faire avec fondement et selon le dénombrement, que la population totale des Etats prussiens n'était, en 17/iO, que de 2,2/10,000, qu'elle était en 1785 de six millions, qu'on ne peut en déduire pour les nouveaux États que deux millions, alors la population des anciens Etats a effectivement augmenté, depuis 17Z|0 jusqu'en 1785, de 1,600,000 têtes, et par conséquent on peut dire avec raison qu'elle a presque doublé. »
Pour donner une idée des détails intéressants qu'offre la précision de ce mémoire historique, nous nous contenterons de citer la manière dont l'auteur raconte la seule et véritable origine du partage de la Pologne.
« L'impératrice-reine, ayant fait occuper en 1772, à l'occasion des troubles de Pologne, l'importante starostie de Zips, contiguë à la Hongrie, qu'un ancien roi de Hongrie avait hypothéquée à la Pologne pour quatre cent mille ducats, le roi et l'impératrice de Russie conçurent en même temps, et durant le séjour que S. A. R. le prince Henri fit à Pétersbourg, l'idée que si la cour de Vienne voulait profiter de ces troubles, les cours de Berlin et de Pétersbourg pourraient et devaient, selon l'intérêt de l'État, faire également valoir les prétentions qu'elles pouvaient avoir à la charge de la Pologne. Elles firent en conséquence un traité de partage, auquel on admit aussi ensuite la cour de Vienne, et en vertu duquel le roi réclama et s'appropria toute la Prusse polonaise, à l'exception des villes de Dantzig et de Thorn. Il voulut d'abord faire valoir les droits de la Silésie sur les palatinats de Posen et de Kalisch : mais je fis sentir qu'il était plus essentiel de réclamer la Poméranie avec la ville de Dantzig, et si on ne pouvait pas obtenir celle-ci, toute la Prusse polonaise, parce que c'était le moyen de combiner la Prusse et la Poméranie, et par conséquent de consolider une fois le corps principal de la monarchie prussienne, et de se rendre maître du grand fleuve de la Yistule et du principal commerce de la Pologne, etc. ;>
Le mémoire de M. le comte de Hertzberg est suivi de l'avant-
propos de Y Histoire de Frédéric II, écrite par lui-même. Si quelque chose pouvait encore ajouter à l'extrême empressement que l'on avait de connaître un monument si précieux, ce serait sans doute cet avant-propos. En voici un passage fait, ce semble, pour garantir la sincérité, la franchise avec laquelle l'auguste historien a résolu de se dévoiler lui-même aux yeux de la postérité :
« Les princes sont les esclaves de leurs moyens; l'intérêt de l'État leur sert de loi. Si le prince est dans l'obligation de sacrifier sa personne même au salut de ses sujets, à plus forte raison doit-il leur sacrifier des liaisons dont la continuation leur deviendrait préjudiciable. Les exemples de pareils traités rompus se rencontrent communément. Notre intention n'est pas de les justifier tous; j'ose pourtant avancer qu'il en est de tels que la nécessité ou la sagesse, ou la prudence, ou le bien des peuples obligeait de transgresser, ne restant au souverain que ce moyen d'éviter leur ruine, etc. »
Ce principe s'écarte un peu, je pense, de la morale que Mentor enseignait au bon roi de Salente ; mais, quelque sage que fût ce vénérable vieillard, l'on sait bien qu'il n'avait pas deviné tout le secret des rois. Un sentiment auquel il eût applaudi avec transport, c'est celui qui termine cet excellent discours.
« Les ambitieux devraient considérer surtout que les armes et la discipline militaire étant à peu près les mêmes en Europe, et les alliances mettant pour l'ordinaire l'égalité des forces entre les parties belligérantes, tout ce que les princes peuvent attendre de leurs plus grands avantages dans le temps où nous vivons, c'est d'acquérir par des succès accumulés, ou quelque petite ville sur les frontières, ou une banlieue qui ne rapporte pas les intérêts des dépenses de la guerre, et dont la population n'approche pas du nombre des citoyens péris dans les campagnes. Quiconque a des entrailles et envisage ces objets de sang-froid doit être ému des maux que les hommes d'Etat causent au peuple, manque d'y réfléchir, ou bien entraînés par leurs passions... »
— Essai sur la religion des anciens Grecs, un volume in-4», avec cette épigraphe : Multa renascentur qnœ jam cccidêre, cadentque Quœ nunc sunt in honore... (Hohat., de Arte Poetica, v. 70, 71.)
Cet essai est de M. Le Clerc de Septchênes, à qui nous devons déjà la traduction de Y Histoire de la décadence de l'en/pire rotnaitij par M. Gibbon. C'est un précis des recherches faites sutla mythologie grecque par Gébelin, Boulanger, Fréret, Warburton, etc., et ce précis est rédige avec assez de méthode, de sagesse et d'intérêt. L'auteur se propose d'abord de faire connaître ce que les divinités des Crées avaient été dans l'origine, ce que signifiaient leurs fonctions, leurs attributs et les fables ou légendes sacrées qui composaient leur histoire. 11 passe ensuite au culte secret, et traite des mystères qui constituaient véritablement l'essence de la religion, et qui renfermaient les principaux dogmes. 11 finit par jeter un coup d'œil rapide sur les fêtes et sur quelques autres institutions qui y avaient également rapport, pour chercher à découvrir quelle espèce d'influence cette religion a eue sur les peuples qui l'avaient adoptée.
Les divinités principales des Grecs étaient partagées en trois classes, dont l'une représentait l'Être suprême et ses divers attributs, la matière et ses formes diverses; l'autre le système du monde, et la dernière les objets relatifs à l'homme; leur histoire embrassait ainsi la nature entière.
Le but des mystères était d'établir l'unité de Dieu, le dogme de la Providence, celui de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses futures, et de rapporter à ces grandes vérités l'explication de toutes les fables de la mythologie.
Une des plus fortes objections qu'on a souvent fait valoir contre l'institution des mystères, c'est que Socrate, le plus vertueux des philosophes, refusa toujours de s'y faire initier; mais on s'est trompé sur le motif qui dut l'en éloigner ; ce n'était point le culte pratiqué dans ces associations religieuses, bien moins encore la doctrine qu'on y enseignait; cette doctrine n'avait en elle-même rien qui ne pût se concilier avec la philosophie de Socrate ; mais on y exigeait des initiés le serment de ne révéler au peuple aucun des dogmes de la doctrine secrète, et Socrate pensait avec raison qu'il est du devoir du sage de ne cacher aux hommes aucune vérité utile. Il voulait se conserver le droit d'enseigner à ses concitoyens tout ce qui pouvait servir à les rendre plus raisonnables et plus vertueux.
Cette observation n'est point de M. de Septchênes; mais nous croyons qu'elle appartenait à son sujet, et nous sommes d'au-
tant plus surpris qu'il l'ait négligée, qu'elle entrait essentiellement dans l'intention de son ouvrage.
Le dernier chapitre de cet Essai n'est pas le moins important. On y considère les rapports de la religion des Grecs avec leurs lois, leurs mœurs, leur politique, leur esprit national, leur goût pour les arts. Sur ce dernier article, l'auteur observe au moins assez ingénieusement que c'est en voulant donner aux hommes l'idée de la Divinité qu'ils se sont élevés jusqu'au beau idéal. Il justifie cette idée par la sublime description qu'a faite l'abbé Winckelman de Y Apollon du Belvédère.