‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 25 sur 167 · ENCORE UNE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE

Messieurs, sachez-lui gré de rester, pour vous plaire, Fidèle au calembour dans son étal austère : En lisant sa réponse, ah ! qu'il est doux de voir L'innocent Beaumarchais aussi blanc que Le Noir!

COUPLETS FAITS EN SOBTANT DE LA DERNIÈRE RÉPÉTITION DE Tarare1.

Air : Je suis Lindor.

Pour mon écu je l'ai vu, ce Tarare, Cet opéra tant lu de tout côté, Cet opéra tant prôné, tant vanté, Cet opéra si merveilleux, si rare.

1. Cette dernière répétition, où l'on payait à la porte, a été fort orageuse; le cinquième acte fut môme si mal reçu qu'à la fin M. de Beaumarchais demanda silence et harangua le publie. Il dit qu'on avait bien raison d'être mécontent, niais que c'était malgré lui que son opéra avait été présenté au public dans l'état misérable où l'on venait de le voir. A la première représentation, qui a eu lieu le vendredi 8, l'ouvrage a complètement réussi. Nous aurons très-incessamment l'honneur de vous en rendre compte. (Meister.)

Jl IN 1787. 81

Quel succès fou ce célèbre poëme.

De ses pareils le vrai nec plus ultra,

Quel sucrés fou je prédis qu'il aura!

Et mon garant, c'est Beaumarchais lui-même.

Lui qui, dit-on, dit si peu de bêtises, Dans son Mémoire imprimé récemment Ne dit-il pas que jusqu'à ce moment Tous ses succès sont dus à ses sottises?

— Les Comédiens français ont donné, le vendredi 1er juin, la première représentation de V Ecole des purs, comédie en cinq actes et en vers, de M. Pieyre, jeune négociant de Nîmes, qui n'était encore connu par aucun autre ouvrage, mais qui dans celui-ci annonce un vrai talent pour le théâtre, et l'annonce de la manière la plus propre à le faire estimer de tous ceux qui croient encore au bon goût et aux bonnes mœurs.

Cette comédie, jouée il y a quelques années sur deux théâtres de province, reçue avec quelque peine par les Comédiens français, mise sur le répertoire de la cour pour le dernier voyage de Fontainebleau, dont elle fut retirée ensuite parce que l'on ne se flattait pas qu'elle y dût réussir, vient d'obtenir sur le Théâtre de la Nation uu succès d'autant plus flatteur qu'il ne peut être imputé à aucune espèce de cabale. La conduite de cet ouvrage n'est pas exempte de défauts; mais des beautés de plus d'un genre, et qui tiennent à l'étude des bons modèles, l'intérêt vif et attachant qu'offrent le second, le troisième et le quatrième acte, le tableau des ridicules, des travers et du système immoral des sociétés de nos jours, présenté souvent avec une force de raison et une facilité de style que laissent trop souvent désirer nos comédies nouvelles ; enfin le caractère si bon , si sensible et si sage du père de famille, ont fait pardonner ce que le caractère des autres personnages peut avoir de défectueux, les longueurs et l'obscurité de l'exposition, le vide d'action au cinquième acte, et la faiblesse du dénoûment, beaucoup trop précipité. L'École des pères a été reçue avec des applaudissements qu'on accorde rarement aux comédies, et ceux qu'ont prodigués à cet ouvrage les mêmes spectateurs qui inondaient tous les portiques du théâtre à la centième représentation du Mariage de Figaro permettent au moins de croire qu'une comédie peut avoir un but moral sans alarmer les mœurs, sans avoir besoin, comme on le dit dans une xv. G

certaine préface, de faire rougir les spectateurs pour les corriger; qu'on peut intéresser avec une intrigue simple et raisonnable, sans une foule d'événements étrangers entassés uniquement pour présenter aux spectateurs une suite de tableaux dignes de Klingstedt1, et que l'on pouvait retrancher de l'action sans qu'elle y perdît autre chose que le scandale qui a si fort réjoui. Ils ont encore prouvé, ces applaudissements, que si le goût est égaré, si les mœurs sont corrompues, leur pureté du moins peut plaire encore lorsque la peinture en est naturelle et vraie; car on ne peut disconvenir que, comme les mauvaises mœurs ont fait le succès de Figaro, ce sont essentiellement les bonnes mœurs qui ont fait celui de l'École des pères.

ÉPIGRAMME

SUR LA RÉPONSE DE M. DE BEAUMARCHAIS AU MÉMOIRE DE M. KORNMANN, PAR L'ABBÉ DE LA SALLE.

Dans le temple de la Vertu Caron l'autre jour se présente, Et là, sans rougir d'être intru, Fit cette demande imprudente :

« Sur mon front, déesse, placez La couronne que vous devez Au vertueux appui des belles.

— C'est au défenseur des pucelles Que de pareils honneurs sont dus, »

Dit la déesse; et pour l'exemple, Elle le fit chasser du temple, Et bâtonner par les cocus.

— Le Minutieux, comédie en un acte et en prose, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Italien le mardi 29 mai, est d'un M. de La Lande dont nous ne savons autre chose, si ce n'est qu'il n'a aucune espèce de rapport avec l'astronome du même nom. Il n'y a rien dans ce petit ouvrage qui

1. L'Arétin des peintres en miniature. (Meister.) — Chartes-Gustave Klingstedt, né à Ripa en 1657, fut soldat au service de la Suède, quitta l'armée à trente-trois ans et vint habiter Paris où il mourut le 26 février 173't. Il peignit des tabatières, des dessus de portes, des sujets gaillards à l'encre de Chine, un portrait de la duchesse de Bouillon, et, le tout, au dire d'un juge excellent, 31. Paul Mantz, « d'un pinceau maladroit et d'un dessin non moins libre que sa pensée. » Ses contemporains, entre autres Voltaire, l'appelaient le plus souvent Klinchetet.

puisse faire quelque effet sur la scène, ni l'action, si c'en est une, ni le^ caractères, ni les situations. Dorhnont, c'est le nom du Minutieux, manque tout à la fois un mariage avantageux, l'acquisition d'une charge qu'il désire, et le gain d'un procès considérable, parce qu'il désespère unis ceux qui l'entourent parles observations du monde les plus puériles, et que le temps qu'il devrait donner au soin de ses affaires, il le perd à s'occuper de mille petits détails qui absorbent habituellement toute son attention. L'auteur, au lieu de faire ressortir les ridicules de ce caractère, n'a su nous en montrer (pie la platitude et l'ennui. Cette petite comédie n'est véritablement qu'un chapitre de Théophraste mis en dialogue sans esprit, sans mouvement et sans gaieté ; elle n'est cependant pas tombée, au moins le premier jour.

— La séance publique de l'Académie française, qui eut lieu le h de ce mois pour la réception de M. de Rulhière, a été des plus nombreuses et des plus brillantes. La présence de plusieurs ministres, de M. l'archevêque de Toulouse, de M. le baron de Breteuil, de M. le comte deMontmorin, de M. deMalesherbes, de M. le duc de Nivernois, leur éloge, que l'orateur du jour a su amener avec adresse en parlant des espérances de bonheur que laissent concevoir à la nation les vues patriotiques manifestées avec tant d'éclat dans l'assemblée des notables; tout s'est réuni pour réveiller des impressions touchantes et pour exciter les plus vifs applaudissements.

M. de Piulhière, après avoir tâché de justifier avec autant de modestie que de dignité le choix dont l'avait honoré l'Académie, n'a pas épargné l'encens que sa reconnaissance a cru devoir h ses nouveaux confrères; aucun, je crois, n'a été oublié, pas même aucun de ses ennemis personnels, sans en excepter M. de La Harpe. 11 s'est appliqué ensuite à retracer le tableau de la révolution qui se fit dans l'empire des lettres françaises au moment où son prédécesseur, M. l'abbé de Boismont, parut dans le monde; il en a fixé l'époque à l'année 17/19, époque marquée par les plus célèbres travaux de Voltaire, de Montesquieu, de Bu (Ton, de X Encyclopédie .

« Un mouvement général se fit alors, dit-il, dans l'esprit humain. Ces profondes études, sortant toutes à la fois des retraites solitaires où elles s'étaient mûries, répandirent tout h coup de

8h CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE,

nouvelles idées, de nouvelles lumières, des espérances nouvelles 11 semble dans la destinée de l'esprit humain, et l'expérience de tous les siècles peut nous le faire croire, que la philosophie doive toujours succéder aux belles-lettres, les Aristote aux Euripide, les Sénèque aux Térence, les Galilée aux Tasse, les Locke aux Milton. Mais le temps où une nation est éclairée par cette brillante aurore des sciences, avant que les lettres soient penchées vers leur déclin, n'est-il pas un de ses plus beaux âges? Est-il clans l'univers un spectacle plus digne d'admiration que cette ravissante saison des pays septentrionaux, qui, pendant sa durée, laisse voir tout ensemble et les iéux du couchant conservant longtemps encore leur éclatante lumière, et les rayons naissants du jour éclairant déjà tout l'espace du monde?... Cette année même où se produisirent tous ensemble ces grands ouvrages philosophiques, nous vîmes commencer une suite d'événements malheureux qui, peu à peu et de jour en jour, ôtèrent au gouvernement cette approbation, cette estime publique dont il avait joui jusque-là; et, pendant que nous passions de l'amour des belles-lettres à la philosophie, la nation, par un autre changement qui tenait à des causes bien différentes, passa des applaudissements aux plaintes, des chants de triomphe au bruit des perpétuelles remontrances, de la prospérité aux craintes d'une ruine générale, et d'un respectueux silence sur la religion à des querelles importantes et déplorables... Il était difficile que les hommes de lettres conservassent le ton de la louange sans se dégrader... On craignit leurs opinions, on craignit leur société, on calomnia les lettres auprès du gouvernement, on chercha à les rendre odieuses et suspectes... Ce fut alors que s'éleva parmi nous ce que nous avons nommé Y empire de l'opinion publique. Les hommes de lettres eurent l'ambition d'en être les organes et presque les arbitres. Un goût plus sérieux se répandit dans les ouvrages d'esprit, le désir d'instruire s'y montra plus que le désir de plaire. La dignité d'homme de lettres, expression juste et nouvelle, ne tarda pas à devenir une expression avouée et d'un usage reçu. Mais si dans le période précédent l'abus inévitable du bel esprit avait été ce luxe stérile, cette vaine subtilité de pensées et d'expressions, l'abus clans ce nouveau période fut une espèce d'emphase magistrale, une audace imprudente, une sorte de fanatisme dans les

opinions, et surtout un ton aflirmatif et dogmatique, qui faisait dire à Fomeuelle, alors dans sa centième année et témoin encore de cette révolution : Je suis effrayé de l'horrible certitude que je rencontre à présent partout, n

L'esquisse de cette révolution remarquable, dont nous n'avons cru devoir conserver que les masses principales, a paru tracée en général d'une manière grande, juste, facile; mais on ne saurait disconvenir que l'éloge de l'abbé de Boismont ne comportait guère ce beau préambule. M. de Rulhière a bien senti lui-même le peu de rapport qu'il y avait entre l'étendue de la niche qu'il venait d'élever à nos yeux et la petite statue du saint à qui cette niche était destinée ; il a tâché d'y suppléer en couvrant son modèle de la draperie la plus ample et la plus propre à en exagérer les proportions. Tous ses efforts cependant n'ont pu faire de l'abbé de Boismont qu'un orateur aimable, qui, à force d'esprit et de grâce, faisait oublier quelquefois la distance prodigieuse qu'il y avait de son talent au génie des Massillon, des Bourdaloue et des Bossuet.

On a su beaucoup de gré au nouvel académicien de l'art avec lequel il a rajeuni en quelque manière l'éloge usé depuis si longtemps du cardinal de Richelieu, « de ce ministre dont le souvenir, dit-il, laisse tant de terreur mêlée à tant d'admiration » ; il ne l'a loué que sur deux actions également sages et magnanimes, l'établissement de l'Académie et Yédit de grâce accordé aux calvinistes, « édit mémorable, et dont enfin nous pouvons dire qu'on oublia trop tôt la profonde sagesse. Il dut à l'une la prospérité de son gouvernement, à l'autre la perpétuité de sa gloire. »

La réponse faite au récipiendaire par M. le marquis de Chastellux, en qualité de directeur de l'Académie, quoique assez courte, a paru fort longue; avec Beaucoup de finesse, d'étendue et de subtilité dans l'esprit, on serait tenté de croire que M. de Chastellux a reçu du ciel le talent et l'éloquence en raison inverse, c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir celui de faire de l'effet, il a précisément celui de l'éteindre. Il a loué M. de Rulhière comme poëte, sur l'excellente pièce des Disputes, qui fit dire à Voltaire avec toute l'autorité de son grand âge et de sa grande renommée : « Lisez, ceci est du bon temps » ; il l'a loué comme historien profond, comme philosophe politique, pour avoir retrouvé la

plume de Tacite au delà des lieux où celle d'Ovide s'arrêtait entre ses doigts glacés. 11 n'a pas craint d'assurer le public que s'il ne jouissait pas encore des ouvrages historiques de M. de Rulhière, c'était l'eiïet d'une sage circonspection qui voulait rendre ces ouvrages dignes d'un public plus imposant encore, de la postérité, etc., etc.

Mais n'est-ce pas occuper trop longtemps votre attention de discours académiques? « Les discours de ce genre, disait un homme qui en a fait quelquefois, passé le jour où ils ont été prononcés, ressemblent aux carcasses enfumées d'un feu d'artifice tristement éteint. » Celui de M. de Chastellux avait par malheur, le jour même de la fête, tout l'air du lendemain.

M. l'abbé Delille a terminé la séance par la lecture d'un morceau de poésie sur la manière de peindre la nature, destiné, je crois, à entrer dans une nouvelle édition du poëme des Jardins. On n'a trouvé dans ce morceau nulle conception vraiment poétique, mais un style plein d'imagination, et le plus beau ramage dont notre langue puisse s'enorgueillir depuis Racine.

— De la France et des Etals-Unix, ou de l'importance de la révolution de V Amérique pour le bonheur de la France, des rapports de ce royaume et des Etats-Unis, des avantages réciproques qu'ils peuvent retirer de leurs liaisons de commerce, et enfin de la situation actuelle des Etats-Unis, par E. Clavière et J.-P. B. de Warville. A Londres. Un volume in-8°, avec cette épigraphe tirée du Discours de M. le marquis de La Fayette au congrès : « Le passé assure l'alliance de la France avec les Etats- Unis ; l'avenir ne fait qu'agrandir la perspective, et l'on verra se multiplier ces rapports qu'un commerce indépendant et avantageux doit produire en raison de ce qu'il est mieux connu. »

Tel est le titre d'un ouvrage que viennent de publier M. Brissot de Warville et M. Clavière; le premier connu par un Journal de littérature anglaise qui n'a eu aucun succès, et par une critique du Voyage en Amérique de M. le marquis de Chastellux, dont nous avons eu l'honneur de vous rendre compte dans le temps * ; le second, malheureusement célèbre par le rôle qu'il a joué dans

1. Voir tome XIV, page 390. La brochure de Brissot est intitulée Examen critique des Voyages, etc., 1780. in-8".

les derniers troubles qui ont agité Genève, sa patrie, dont il a ete banni après avoir abandonné honteusement le parti dont il s'était déclare le chef, et depuis lors, en France, dans les tripots de L'agiotage, dont il a été un des principaux acteurs et une des premières victimes.

Cet ouvrage parait avoir été composé pour combattre celui que lit publier à Londres le lord Sheflield à l'instant où l'Angleterre venait de signer le traité qui la séparait à jamais de ses colonies américaines. Ce livre, intitulé Observations sur le commerce des Américains, ne fut pas le seul par lequel on essaya de consoler la nation de la perte qu'elle venait de faire; MM. Chalmers, Champion, Edwards et Anderson écrivirent aussi sur la même matière, et leurs ouvrages, ainsi que celui du lord Sheflield, tendent à prouver que l'Angleterre continuera toujours d'être l'entrepôt du commerce des États-Unis ; que les Américains, attirés par l'excellence de ses manufactures, la bonne foi éprouvée de ses négociants, et le long crédit qu'eux seuls en Europe pouvaient leur accorder, ne tarderaient pas à leur faire oublier les injures et les ressentiments qui les avaient forcés à se séparer de la mère patrie. Le laps des cinq années qui se sont écoulées depuis cette grande révolution n'a que trop bien justifié la vérité de ces assertions. La France, qui s'attendait à trouver dans les suites de cet événement un grand accroissement pour son commerce, et dans les bénéfices de ce commerce une sorte d'indemnité des sommes immenses sacrifiées à cet objet, voit encore aujourd'hui l'Angleterre, comme auparavant, fournir aux Américains la plupart des marchandises que ce grand continent du Nouveau-Monde tire de l'ancien. Une même origine, une même religion, une même langue, une conformité plus impérieuse encore, celle des mêmes goûts et des mêmes usages, tout a contribué à ces liaisons de commerce entre deux peuples que séparaient leurs intérêts politiques. Il n'y avait que le principe unique de toute transaction mercantile, le meilleur prix et la supériorité, qui pût engager les Américains à se fournir de préférence chez la nation qui avait contribué à les rendre indépendants. Il n'est que trop prouvé que la reconnaissance, lors même qu'elle devrait avoir pour motif un intérêt politique, n'a jamais été et ne peut pas être une des vertus du commerce, surtout quand elle contrarie son principal et peut-être son unique but ;

ce qui ne sert pas ses vues de la manière la plus lucrative lui est toujours étranger. A ce principe général se joint encore le malheureux essai que fit l'Amérique des productions françaises durant le cours d'une guerre qui lui interdisait toute communication avec l'Angleterre; les marchandises que la France envoya secrètement aux insurgents, par le ministère du sieur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, furent si défectueuses, que leur agent à Paris, malgré les risques et le haut prix des assurances, ne balança pas à employer les subsides que lui fournissait le gouvernement français à acheter à Londres même les fusils, les draps et les toileries dont l'Amérique avait besoin pour secouer le joug de ses tyrans. Cette infidélité dans nos premières transactions avec les États-Unis a jeté un discrédit sur nos productions nationales, que le temps, avec une supériorité de main-d'œuvre qui nous reste encore à acquérir, pourra seul détruire. L'opinion influe longtemps, même sur les choses usuelles qui n'en paraissent guère susceptibles , et détermine presque toujours la préférence qu'on leur accorde. La bonne foi, les talents mercantiles de l'agent que le gouvernement français ne dédaigna point d'employer dans les envois secrets qu'il fit aux insurgents, n'étaient pas faits pour disposer cette opinion en faveur de nos manufactures; il est trop prouvé par le fait que M. de Beaumarchais vendit bien cher à notre administration le droit si peu important qu'elle se réservait de pouvoir désavouer son agent, et que c'est à un choix que détermina ce motif si ridicule que la France doit la cessation presque absolue de son commerce avec les États-Unis, qui, à la paix, ont redonné leur confiance à des négociants qui n'avaient pas commencé par s'en rendre indignes. Ce n'était pas avec les rebuts de nos armes à feu, de nos toileries et de nos draps, que nous devions espérer d'accoutumer les Américains à se passer du produit des manufactures anglaises, et à nous accorder la préférence que notre gouvernement devait surtout ambitionner. Le commerce ne connaît d'autres lois que l'intérêt de sa convenance, et c'est cette convenance, que tant de motifs ont concouru à écarter jusqu'à ce jour, que MM. Brissot de Warville et Clavière ont essayé de démontrer dans l'ouvrage que nous avons l'honneur de vous annoncer.

— Éloge du roi de Prusse, par l'auteur de l'Essai général de tactique. Un volume in-8° de 30/i pages, avec cette épi-

graphe, tirée des Épitres de Pline : Enseigner aux rois ce qu'ils doivent être est une tâche honorable sans doute, mais difficile, et peut-être orgueilleuse. Louer un grand prince, et répandre ainsi sur la postérité, comme du haut d'un phare, une lumière qui la guide, c'est remplir le même but sans annoncer la môme présomption. » 0. TLf j '

C'est moins un discours oratoire qu'un précis rapide de la vie du roi de Prusse, et principalement de sa vie militaire. L'auteur n'apprend rien qui ne soit fort connu, peut-être même. : manière de le dire n'est-elle pas toujours la plus heureuse ; il raconte plutôt son héros, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qu'il ne le montre ; les formes de son style ne sont ni assez variées, ni assez dramatiques ; c'est une analyse et non pas un tableau; mais avec quelque justice qu'on puisse en faire la critique, avec quelque sévérité que l'ouvrage ait été jugé dans le monde, on finira pourtant par convenir que la lecture en est intéressante, et que l'espèce d'intérêt qu'elle inspire ne tient pas uniquement au fond du sujet, tout imposant qu'en est sans doute le caractère en lui-même. Si ce n'est pas sans raison qu'on s'est plaint que M. de Guibert avait également maltraité, dans cet Éloge, sa langue et sa nation, on n'en sent pas moins qu'il chérit l'une et l'autre, et qu'il ne désirerait rien avec plus de passion que de pouvoir leur donner l'élan, la chaleur, l'énergie, dont il pense que l'une et l'autre ont encore besoin pour s'élever au degré de supériorité auquel elles peuvent prétendre. L'extrême négligence qu'on a si justement reprochée à la manière d'écrire de M. de Guibert n'empêche pas qu'on ne retrouve dans tous ses ouvrages un sentiment de force, de franchise et d'élévation, dont le charme est fait pour couvrir une multitude de fautes. Dans celui que nous avons l'honneur de vous annoncer, il y a sûrement moins d'emphase et plus de simplicité que dans tout ce qu'il a jamais écrit. Il aura senti le danger qu'il y aurait à vouloir exagérer des objets déjà si grands par eux-mêmes ; peut-être même cette crainte l'a-t-elle laissé quelquefois trop loin du but qu'il fallait tacher d'atteindre.

Après avoir passé fort légèrement sur les premières années de la vie de Frédéric II, M. de Guibert commence par retracer aux yeux de ses lecteurs la situation politique de l'Europe au moment où son héros monta sur le trône. Ce morceau, qu'on a

trouvé généralement assez bien fait, débute cependant par une étrange bévue. « En Russie, dit-il, Anne, nièce de Pierre, portée sur le trône par un de ces coups de fortune, au préjudice du malheureux Ivan, y pense moins à régner qu'à semer sa vie de fleurs.... » Il est évident que cette phrase n'a aucun sens, ou que l'auteur a confondu le règne d'Elisabeth avec celui de la grande-duchesse, mère du prince Ivan.

Nous ne nous aviserons point de décider si la manière dont l'auteur cherche à caractériser ensuite les différentes actions de la vie militaire de son héros est toujours aussi exacte, aussi profonde qu'elle est vive et rapide ; nous avons vu s'élever encore sur ce point de fort grands doutes, mais il nous a paru qu'au milieu de tant de détails de guerre et de tactiquet il avait su rappeler quelquefois très-heureusement ces mots d'âme et de caractère que Plutarque n'eût pas manqué de recueillir avec le même soin, et qui faisaient dire à M. de Voltaire que les César, les Antoine, les Octave, tous devanciers de Frédéric II, avaient été comme lui gens à grandes actions et à bons mots.

Voici quel est, suivant M. de Guibert, le dernier résultat des progrès que le roi de Prusse fit faire à l'art de la guerre :

« L'étude de la guerre des anciens, dit-il, devint entre les mains du roi de Prusse une mine féconde. Il découvrit, dans les mouvements de doublement et de dédoublement de la phalange grecque les éléments des déploiements. Pyrrhus les avait établis dans ses troupes ; Gustave, et depuis lui Charles XII, en avaient eu quelque idée imparfaite. Frédéric les perfectionna, les introduisit dans son infanterie, et ensuite dans sa cavalerie... Les batailles de Leuctres et de Mantinée lui donnèrent l'idée de son ordre oblique. Mais qu'il y avait loin de cette manœuvre qu'Épaminondas fit avec cinq à six mille hommes dans une petite plaine où il pouvait tout conduire, tout voir, tout réparer, à en faire l'application à nos grandes armées allongées à perte de vue dans des terrains coupés et inégaux, tels que ceux que nous recherchons aujourd'hui pour combattre! qu'il fallut à Frédéric de talent et d'art pour s'approprier cette combinaison, et pour la transporter sur une échelle aussi immense !... L'exemple de César à Pharsale lui enseigna l'usage des troupes placées en potence ou en crochet aux ailes, et c'est là sans doute qu'il prit la méthode constante d'avoir des brigades de flanc, et de placer derrière la pointe de

ses ailes de cavalerie dos réserves de hussards en échelon ou en colonne pour envelopper l'ennemi au moment de la charge. 11 y a ainsi des leçons de tout genre parsemées dans les débris des siècles; les générations passent et repassent sans les mettre à profit, jusqu'à ce qu'enfui an esprit supérieur s'élève et s'en empare, etc. »

Pour prouver que l'art de saisir les détails et de les peindre avec une vérité louchante n'est pas étranger au talent de M. de Guibert, nous ne nous permettrons de citer que le morceau suivant :

« Peu de temps avant sa mort, un officier français, avide de l'apercevoir seulement et d'emporter ce grand souvenir, pénètre dans les jardins du palais ; il s'avance pas à pas, et, à la faveur d'une palissade il voit près de l'appartement du roi, sur les marches du péristyle, un homme seul et assis. Cet homme était vêtu en uniforme et à demi recouvert d'un manteau ; il était coiffé d'un grand chapeau à plumet, une seule de ses jambes était bottée, l'autre était allongée, et il paraissait en souffrir ; il caressait un chien, et il se ranimait aux rayons du soleil levant. Cet homme était Frédéric, et ce costume dont l'originalité même a quelque chose de grand, ce tableau dans lequel on voit tout ensemble le héros qui dispute à la mort les restes d'une vie qui peut être utile encore, et le philosophe qui s'approche avec simplicité de sa fin, sont piquants à transmettre à la postérité. »

Nous avons déjà relevé, dans l'ouvrage de M. de Guibert, une erreur en histoire politique, qu'on a peine à concevoir ; il en a commis une autre en histoire littéraire, que nos journalistes lui pardonneront encore moins, c'est d'avoir dit que, lorsque Frédéric commença ses liaisons avec Voltaire, la Henriade n'avait pas encore paru, tandis que, dans la première lettre que Voltaire reçut du prince royal de Prusse, en 1736, lettre imprimée dans toutes les éditions de Voltaire, le premier ouvrage dont ce prince lui parle est précisément la Henriade. Si des fautes de ce genre sont très-faciles à corriger, elles prouvent toujours avec quelle précipitation M. de Guibert a composé cet éloge ; si c'est le plus grand tort de l'ouvrage, peut-être en est-ce aussi la seule excuse.

Toute impertinente qu'elle est, comment ne pas rappeler ici la saillie échappée à la vivacité de l'abbé Delille, après la lecture qu'il avait entendu faire dans une société fort nombreuse de

l'Éloge de M. de Guibert, avant qu'il fût imprimé? Tout le monde accablait l'orateur d'éloges, notre étourdi d'abbé lui adressa ces deux vers impromptu :

Que vous avez bien peint ce fameux potentat

Qui vécut comme un tigre et mourut comme un chat!

Cette folie a du moins un sens raisonnable, c'est de reprocher à l'auteur de n'avoir montré, pour ainsi dire, son héros que sous un seul rapport, d'avoir trop laissé dans l'ombre des vertus qui, sans exciter la même admiration, sont cependant plus intéressantes pour l'exemple des rois et pour le bonheur de l'humanité.

Page 1