‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 26 sur 167 · LETTRE DE II. PITRA A EN D E SES AMIS, A LYON · texte numérisé non relu

LETTRE DE II. PITRA A EN D E SES AMIS, A LYON

sur l'opéra de Tarare.

Messieurs les notables ont bien fait de baisser le rideau. L'intérêt de tant de discussions, qui n'avaient au fond d'autre objet que le salut de l'État, était bien grave et bien neuf pour nous ; il commençait à fatiguer notre attention, il l'aurait bientôt épuisée, ou, ce qui n'eût pas été moins malheureux sans doute, il nous aurait fait perdre cette aimable légèreté qui semble devoir assurer à jamais le bonheur et la gloire de la nation. Je ne sais même si, tout vif qu'il a paru un moment, ce grand intérêt eût résisté à celui que ne pouvait manquer d'exciter le nouveau chefd' oeuvre lyrique du père immortel de Figaro. Un ministre en France devrait toujours avoir un opéra tout prêt à être donné le lendemain de la perte d'une bataille ou de la publication d'un nouvel impôt. Je suis même si persuadé du pouvoir de ce genre de distraction sur nos têtes, que je serais tenté de croire que M. de Calonne aurait échappé au cri de la France, si, connaissant l'esprit de la nation comme l'auteur de Tarare, il eût engagé son ami, pour prix de quinze cent mille livres qu'il lui fit compter quelque temps après sa sortie de Saint-Lazare, à donner son œuvre légère le lendemain de la convocation d'une assemblée à laquelle nous devons pour premier bienfait le renvoi d'un ministre si cher. Je doute seulement que l'auteur de Tarare eût voulu compromettre le succès de son opéra, en le faisant donner dans l'instant d'une fermentation que sa sagacité lui faisait sûre-

ment mieux prévoir qu'à M. de Galonné. Quoi qu'il en soit du succès de cotte diversion, que le sieur de Beaumarchais a eu l'esprit de ne pas hasarder, je vais satisfaire votre curiosité, et vous rendre compte, monsieur, d'un ouvrage si étrange sur notre théâtre lyrique : mais auparavant vous me permettrez quelques détails qui tiennent au caractère singulier de l'auteur de cette singulière production.

Le sieur Caron, qui, dans les plus grandes affaires, ne négligea jamais les petits moyens, a cru devoir employer la ressource des lectures particulières pour réveiller, pour préparer l'intérêt et le bruit auxquels ses succès l'ont si bien accoutumé ; pendant trois ans il a lu Tarare à la cour, à la ville; il n'était, comme nous disons, fils de bonne mère qui n'ambitionnai d'assister à ces lectures, dont il diminuait la fréquence à mesure qu'elles produisaient l'effet qu'il en voulait obtenir. Bien sur enfin que le nom de Tarare, comme dans le roman de Fleur-d' Épine du comte Hamilton, tournait déjà toutes les têtes, il a jugé qu'il était à propos de se refuser à de nouvelles invitations ; il n'a même cédé à celle qui lui fut faite par monseigneur le comte d'Artois que sous la condition que plusieurs personnes de considération, à qui il en avait refusé la faveur, seraient admises à cette lecture. Vous ne serez point surpris si, dès que l'on fut instruit que les répétitions de Tarare étaient commencées, notables, renvois de ministres, assemblées provinciales, tout disparut devant ce grand phénomène ; Tarare devint l'unique sujet de toutes les conversations, partout on ne s'entretenait que de Tarare. Nos politiques, cette classe de citoyens dont l'oisive activité ne règle ordinairement que les affaires des maîtres du monde, qui, sans relâche et sans satiété, discutent la même nouvelle jusqu'à ce qu'une nouvelle plus récente leur fasse oublier celle qui avait été l'objet de leurs profondes méditations, nos graves politiques même interrompirent souvent, en faveur de Tarare, leurs ingénieuses conjectures sur le voyage d'une grande souveraine vers les confins de ses vastes États, et le résultat de son entrevue avec Joseph II ; ils oublièrent quelquefois les soins que leur cause l'empereur de Bysance, pour demander des nouvelles du roi d'Ormus. Ce sont là de ces prodiges qui n'appartiennent qu'au génie de Beaumarchais. Après cela, jugez de l'empressement avec lequel on s'est porté à la

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dernière répétition de cet opéra, lorsque le public apprit qu'il pouvait y entrer en payant : léger tribut que l'administration a trouvé bon d'établir sur la curiosité publique, et qui n'empêcha point une affluence dont aucune répétition gratis ne nous avait encore offert d'exemple. Ce triomphe si neuf, et par là même si délicieux pour l'amour-propre de l'auteur, fut cependant un peu troublé ; le public se permit de manifester, par des signes de mécontentement très-aigus , les reproches qu'il croyait , en payant, être en droit de faire à l'ouvrage, et surtoutau cinquième acte. Tout autre que le sieur Caron eût ployé la tête sous l'orage des sifflets; mais lui, imperturbable, accoutumé à être hué et applaudi ensuite avec transport, se leva dans sa loge, et de là, comme l'orateur romain du haut de la tribune, s' adressant au public, il dit « que c'était malgré lui qu'on avait fait payer à la porte ; qu'il s'était opposé à cette nouveauté ; que le public avait eu raison de siffler son cinquième acte, qu'il n'était pas achevé, et qu'il allait s'occuper à le rendre plus digne de lui être offert ». Les spectateurs se retirèrent en silence, regrettant un retard que l'objet de cette harangue semblait rendre inévitable ; mais quelques connaisseurs restèrent bien persuadés que, malgré cette assertion faite à la face des Athéniens, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais ne changerait rien à ce cinquième acte sifflé si impitoyablement, et qu'il regarderait comme une gloire nouvelle et très-piquante de faire applaudir au même public la partie de son ouvrage qu'on venait de repousser d'une manière si peu polie. L'événement a justifié leur opinion ; c'est deux jours après ' , le jour même annoncé d'avance dans toutes les affiches littéraires, qu'on a donné l'opéra de Tarare, sans que le poëte y ait changé un mot, ni le musicien une note.

Jamais aucun de nos théâtres n'a vu une foule égale à celle qui assiégeait toutes les avenues de l'Opéra, le jour de la première représentation de Tarare • à peine des barrières élevées tout exprès et défendues par une garde de quatre cents hommes l'ont-elles pu contenir. Si l'auteur vertueux à qui nous devons les Noces, jouées cent fois, croit toujours, comme il le dit dans sa réponse au sieur Kornmann, « que le public n'aime point à s'amuser de l'ouvrage d'un homme qu'il mésestime, » ne doit-il

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