‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 30 sur 167 · LA PLUS ÉLEVÉE DU LABYRINTHE · texte numérisé non relu

LA PLUS ÉLEVÉE DU LABYRINTHE

Dum calore et lumine mundum sol vivificat ,

Ludovicus decimus-sextus sapientia et justitia, humanitate

et munificentia undique radiât.

M. de Piis a essayé de la faire passer dans notre langue sans y employer plus de quatre vers, et en n'ajoutant, pour développer cette noble comparaison, que deux ou trois mots pris de la même métaphore.

France, quand le soleil donne la vie du monde,

Par sa chaleur et sa clarté, Sage, humain, libéral, rayonnant d'équité, Louis de toute part t'éclaire et te féconde.

Le lundi 1S juin, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation d'Isabelle et Rosalvo \ comédie en prose et en un acte, mêlée d'ariettes, de M. Patrat, l'auteur des Méprises par ressemblance, etc. La musique est de M. Propiac, jeune amateur, dont elle est le premier essai.

Cette pièce, imitée du théâtre espagnol, offre quelques situations plaisantes et des détails qui ont été applaudis ; le clénoûment, trop prévu, a empêché qu'elle n'eût un succès plus décidé. Il y a dans la musique quelques couplets d'un chant agréable, et une ariette de bravoure très-difficile, que l'inimitable MUe Renaud chante avec la facilité la plus étonnante. C'est à l'occasion de cette ariette qu'on lui a envoyé le quatrain que voici :

Renaud, des rossignols tu surpris le ramage, Bientôt tu leur feras la loi.

A ta voix ils rendront hommage En essayant de chanter comme toi.

I. Cette pièce avait déjà été représentée en 1781 sous le titre des Deux Morts: elle n'eut alors aucun succès. Voir tome XII, p. 488.

— On a\ ail donné, trois jours auparavant, sur le même théâtre, hi Négresse, opéra-comique en deux actes et en vaudevilles, par MM.Radet et Barré. M. Radet esl l'auteur des Docteurs modernes; M. Barré a travaillé longtemps en société avec M. de Piis.

L'anecdote qui a fourni le fond de ce petit drame est tirée de l' Histoire philosophique et politique des Européens dans les deux Indes. Dorval, un jeune Français, après avoir fait naufrage, a eu le bonheur de se sauver avec son valet dans une île habitée par des nègres. La chasse fournit à une partie de leurs besoins, mais la tendresse de Zilia et de sa sœur Zoé y pourvoit encore mieux. Dorval a pour Zilia plus que de la reconnaissance : elle a déjà appris assez de français pour exprimer ses sentiments; Zoé n'est pas moins instruite qu'elle, grâce aux leçons du valet; c'est à peu près le jargon de nos nègres de Saint-Domingue que l'auteur a mis dans leur bouche, et ce jargon a, comme on sait, une sorte d'énergie et de douceur assez originale. Tandis que nos amants s'entretiennent ainsi, Dorval aperçoit sur une montagne voisine un tigre prêt à dévorer le roi de la nation ; il tue le tigre et délivre Sa Majesté nègre. Quelques moments après, on voit aborder un vaisseau français ; il porte le père de Dorval, qui, témoin du naufrage de son fils, n'a cessé de parcourir ces parages, dans l'espoir de le retrouver ; cet espoir est enfin accompli. Dorval ne cache point à son père tout ce qu'il doit à Zilia et tout ce qu'il sent pour elle ; en vain lui oppose-t-on le préjugé qui n'admet aucune alliance avec les êtres de cette couleur ; le parterre, à la première représentation, paraissait même assez disposé à défendre l'honneur du préjugé ; mais l'amant répond que si le public trouve Zilia intéressante, il approuvera le mariage. Le père finit par consentir, le parterre aussi, et l'on s'embarque pour revenir en France.

Quelques scènes épisodiques assez agréables, plusieurs couplets bien faits, et surtout la naïveté piquante de Mllc Garline, qui joue le rôle de Zilia, ont décidé le succès de cette bagatelle. On a demandé les auteurs, et le sieur Trial, qui fait le rôle du valet, est venu chanter le couplet suivant :

Les auteurs ne sont plus ici; Joyeux et contents, Dieu merci, Tous deux dans la chaloupe...

De leur départ j'étais témoin;

Sans doute ils sont déjà bien loin, Ils ont le vent en poupe.

— Discours sur les avantages ou les désavantages qui résultent pour V Europe de la découverte de V Amérique • objet du prix proposé par M. l'abbé liai/nul, par M. P***, vice-consul à I* ' (c'est-à-dire M. le marquis de Chastellux), brochure, avec cette épigraphe :

Quid censés munera terne?

Quid maris extremos Arabas ditantis et Indos?

(Ho rat. Epist vi, lib. I.)

Quand l'obligeante indiscrétion de ses amis n'aurait pas trahi l'auteur, il eûl été difficile de ne pas le reconnaître a l'esprit qui domine dans ce discours ; c'est un chapitre qui manquait au livre De la Félicité publique, une suite très-conséquente des principes développés dans cet ouvrage estimable, à qui l'on ne peut reprocher que le tort bien réel de ne pas se faire lire. La brochure que nous avons l'honneur de vous annoncer pourrait bien éprouver le même sort. C'est, par le fond, l'ouvrage d'un penseur très-exercé, d'un esprit fort juste et fort subtil; mais quant aux formes oratoires auxquelles l'auteur dit qu'il a cru devoir se soumettre, on ne saurait les trouver heureuses ; elles ne sont ni neuves, ni faciles, et l'on serait plus souvent tenté d'y voir la manière d'un rhéteur, d'un écolier, que celle d'un homme du monde.

Le résultat des recherches et des réflexions de M. de Chastellux est que la découverte de l'Amérique a été utile aux nations européennes.

1° Parce qu'en donnant plus d'activité au commerce, en y introduisant une denrée privilégiée *, qui a tous les avantages des métaux monnayés sans en avoir les inconvénients, elle a multiplié les échanges, augmenté les besoins du riche, et ajouté aux moyens par lesquels l'industrie parvient à recouvrer une part dans la propriété.

2° Parce qu'en créant de nouvelles richesses sur la surface du globe, elle en a augmenté la circulation et même la compen-

1. Le sucre, le café, l'indigo, etc., et toutes les productions de nos colonies. (Meistkr.)

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sation; car plus on fait entrer de poids différents dans la balance, plus il est aisé de trouver l'équilibre.

3 Parce que dans l'époque où cette découverte s'est trouvée placée, dans ces temps désastreux où le despotisme militaire s'était arrogé l'empire de la terre, où la guerre était le seul moyen de la cupidité et la conquête son seul objet, il était nécessaire de tourner ses vues <.Y[\n autre côté, et de substituer l'équilibre de la richesse à relui du pouvoir.

h" Parce que l'Amérique a ouvert un vaste asile à la vertu persécutée, à l'ambition déconcertée, au crime flottant entre le désespoir et le repentir ; de sorte qu'on lui doit à la fois la conservation de l'homme de bien, l'exil de l'homme méchant, et l'amélioration de l'homme vicieux.

5 Parce que. tandis que son commerce et ses productions particulières augmentent le travail et redoublent l'activité de l'ancien inonde, l'abondance de celles qui sont communes aux deux hémisphères, mais qui naissent à une distance et croissent sous d'autres conditions, le rassure sur l'inclémence des saisons et sur les disettes qui en sont les sinistres conséquences.

L'auteur observe que si l'on craint encore d'avoir acheté trop cher de si grands avantages par la dépopulation de quelques contrées de l'Europe, par l'esclavage des nègres, par le iléau d'une maladie inconnue jusqu'alors, il ne faut pas oublier qu'une partie de ces maux, attachés à la postérité même, tient moins à la découverte de l'Amérique qu'à l'époque de cette découverte ; que la médecine, instruite par l'expérience, commence à remédier aux maladies qui nous viennent de ce nouvel hémisphère, tandis qu'elle y a trouvé de puissants secours contre celles qui ont toujours été notre partage. Il ose espérer enfin que les progrès de la raison et de l'humanité allégeront bientôt l'esclavage, et finiront un jour par le détruire.

On voit que si Jean-Jacques a été le philosophe Tant-Pis, AI. de Chastellux persiste à vouloir être le philosophe Tant-Mieux. La partie de ce discours la plus approfondie est celle où l'auteur discute l'utilité dont a été la découverte de l'Amérique , par l'extension qu'elle a donnée au commerce étranger; mais peutêtre s'est-il trop étendu sur l'utilité du commerce en général, et sur la nécessité d'un partage inégal, qu'il fait dériver du droit même de la propriété. Toute cette métaphysique ne prêtait guère

à l'éloquence ; elle conduit à la solution du problème, mais par une avenue qu'on a trouvée et trop longue et trop aride.

Le style de notre orateur cherche à s'animer lorsqu'il s'adresse aux Etats-Unis. « Dignes alliés de notre roi, dignes amis de notre nation, vous avez régénéré tout le continent dont vous n'avez peuplé qu'une partie ; par vos vertus vous avez expié trois siècles de crimes et d'horreurs. Aussi l'ombre du grand Colomb a-t-elle quitté les coupables contrées où elle a longtemps pleuré sur sa gloire et détesté son immortalité ; elle plane maintenant sur vos tètes innocentes avant de s'élever vers le ciel, où elle a droit enfin d'attendre une couronne... 0 patrie des Franklin, des Washington, des Hancock, des Adams, qui pourrait désirer que tu n'eusses pas existé pour eux et pour nous? Eh! quel Français ne doit pas bénir cette contrée où se sont manifestés les premiers auspices du règne le plus prospère, où il a vu croître le premier laurier dont notre jeune monarque a couvert son front révéré ? »

Peut-être, hélas ! celui qui calcule que sa liberté coûte à la France près de deux milliards, et qu'une gloire si chère n'aura servi qu'à hâter une révolution dont toutes les nations du midi de l'Europe paraissaient au moins fort intéressées à reculer le terme, si la nécessité des choses le rendait inévitable.

— Lettre remise à Frédéric-Guillaume II, le jour de son avènement au trône, par le comte de Mirabeau, brochure in-S°, avec cette épigraphe : « Arcus et statuas demolitur et obscurat oblivio, negligit carpitque posteritas. Contra contemptor ambitioniset infmitae potestatis domitor animus ipsa velustateflorescit, nec ab ullis magis laudatur quam quibus minime necesse est... » (Plia. Paneg.)

Des difierents ouvrages sortis depuis quelque temps de la plume de M. de Mirabeau, celui-ci n'est assurément pas le moins estimable, et peut-être est-ce encore un de ceux qu'il a écrits avec le plus de soin. Les vérités qu'il s'est chargé de rappeler au digne successeur du grand Frédéric, sans être bien neuves, respirent du moins une morale digne du trône et des vertus du prince à qui elles s'adressent ; on ne peut qu'applaudir à tout ce qu'il dit en général sur les courtisans, sur le danger de trop gouverner, sur l'esclavage militaire, sur la liberté de s'expatrier, sur les loteries, sur la tolérance des juifs, sur l'abus de tant de règlements prohibitifs, sur la modération de quelques impôts

indirects, etc. ; mais ne serait-on pas tenté de prendre pour un conseil de l'école de M. de Galonné celui qu'il donne à Sa Majesté de ne négliger aucun moyen de faire circuler ses trésors, pas même celui de spéculer sur les fonds publics et étrangers, « pour pomper, dit-il, ces intérêts qui all'aihlissent des Etats redoutables ? » Comment excuser la manière dont il s'explique sur les vices du gouvernement intérieur du feu roi? Comment lui pardonner l'insolent portrait qu'il ose faire de Joseph II, dès le commencement de l'ouvrage ? « Vous avez, dit-il , des rivaux de puissance et pas un voisin qui soit vraiment à craindre. Celui qui paraissait s'annoncer pour redoutable a menacé trop longtemps pour frapper ; il apprit à vous connaître ; il entreprit avec précipitation, il renonça de même à ce qu'il avait entrepris. Il renoncera encore à ses nouveaux projets ; il convoitera tout, il n'obtiendra rien et ne sera jamais qu'un aventurier à charge aux autres et à lui-même. » Quel est l'écrivain vraiment digne d'estime qui se soit jamais permis de prendre ce ton en parlant d'une tète couronnée? S'il y a dans cette audace quelque courage, je n'entends pas, je l'avoue, comment on peut tirer vanité d'un courage de cette espèce.

Voici ce qu'on lit dans le Dictionnaire historique sur l'écrivain fameux que M. le comte de Mirabeau semble vouloir prendre en tout pour son modèle, dans ses confessions comme dans ses pamphlets :

« Charles-Quint et François Ier furent assez bons pour payer à cet impudent le silence qu'ils auraient dû lui imposer d'une autre manière. Des princes d'Italie, moins complaisants que ces deux rois, n'employèrent que le bâton pour le faire taire, et s'en trouvèrent mieux. »

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