‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 31 sur 167 · COPIE · texte numérisé non relu

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d'une lettre de m. le prince de ligne a m. le baron de grimm.

De Moscou, le 3 juillet 1787.

« On vous aime beaucoup, monsieur le baron, on parle souvent de vous, mais vous écrit-on? Catherine le Grand (car elle fera faire une faute de français à la postérité) n'en a peut-être pas le temps. Peut-être ces petits détails que je viens de dicter vous

donneront-ils une idée, quoique bien faible, de ce que nous avons vu ; d'ailleurs, c'est indîgnatio fccil relation1; car je suis outré de la basse jalousie qu'en Europe l'on a conçue contre la Russie. Je voudrais apprendre à vivre à cette petite partie de l'Europe qui cherche à déshonorer la plus grande ; si elle se donnait la peine de voyager, elle verrait où il y a le plus de barbarie. Il est extraordinaire, par exemple, que les Grâces aient sauté notre saint Empire à pieds joints pour venir de Paris s'établir à Moscou, et deux cents werstes encore plus loin, où nous avons trouvé des femmes charmantes, mises à merveille, dansantes, chantantes, et aimantes peut-être comme des anges.

« L'Empereur a été extrêmement aimable les trois semaines qu'il a passées avec nous. Les conversations de deux personnes qui ont soixante millions d'habitants et huit cent mille soldats ne pouvaient être qu'intéressantes en voiture, où j'en profitais bien, les interrompant souvent par quelque bêtise qui me faisait rire en attendant qu'elle fit rire les autres, car nous avons toujours joui de la liberté, qui seule fait le charme de la société ; et vous connaissez le genre simple de celle de l'Impératrice, qu'un rien divertit, et qui ne monte à l'élévation du sublime que lorsqu'il est question de grands objets.

« Il faut absolument, monsieur le baron, que nous revenions ici ensemble ; ce sera le moyen que je sois encore mieux reçu. Ce n'est pas que vous ayez besoin de rappeler à l'Impératrice tout ce que vous avez d'aimable; car absent, elle vous voit, mais elle sera fort aise de dire : Présent, je le trouve. Vous ferez de charmantes connaissances; M. de Mamonow, par exemple, est un sujet de grande espérance ; il est plein d'esprit, d'agrément et de connaissances. Vous vous doutez bien de l'agrément que le comte de Ségur a répandu dans tout le voyage. Je suis désolé qu'il soit presque fini.

« J'ai fait bâtir un temple dédié à l'Impératrice par une inscription, près d'un rocher où était celui d'Iphigénie, et un autel à l'Amitié pour le prince Potemkin, au milieu des plus beaux et gros arbres à fruits que j'aie vus, et au bord de la mer, où se réunissent tous les torrents des montagnes. Cette petite terre, que m'a donnée l'Impératrice, s'appelle Parthenizza ou le cap

1. On trouvera cette relation à la suite de la lettre. (MeiSTER.)

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Vierge, et est habitée par cinquante-six familles tartares, qui ne le <ont pas autant que les déesses el les rois qui exigeaient de durs sacrifices, comme tout le monde sait. Je ne connais pas de site plus délicieux ; je pourrais dire :

Sur les bords fortunés de l'antique Idalie, Lieux où finit l'Europe et commence l'Asie,

car on découvre les montagnes de l'Anatolie. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que c'est sur les bords de la nier Noire que, tranquille et vivant au milieu dos infidèles, j'ai appris que les fidèles sujets de la maison d'Autriche se révoltaient sur les bords de l'Océan. Je ne m'attendais pas qu'il y eût plus de sûreté pour moi dans mes terres du Pont-Euxin que dans celles de la Flandre.

« Auriez-vous la bonté de faire remettre ce paquet à son adresse, et de recevoir les assurances de la considération distinguée que je partage pour vous avec tous ceux qui vous connaissent ou ont entendu parler de vous, de même que je partage avec vos amis le tendre attachement que vous inspirez si vite, et ■avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : le prince de Ligne. »

De Moscou, le 3 juillet 1787 (nouveau style).

« Il y a aujourd'hui deux mois que nous sommes partis de kiovie, et nous arrivons tous ici en bonne santé du voyage le plus intéressant, le plus triomphal et le plus magnifique qui se soit jamais fait, sans la moindre contrariété et sans le plus petit accident. 11 ne m'est pas possible de m'empêcher de dire que

gazettes qui ont eu la bonté de s'occuper de nous nous ont bien amusés. Pour rassurer tant de gens bien intentionnés pour la Russie, je leur dirai qu'après une navigation charmante sur le Borysthène, nous avons trouvé des ports, des armées et des flottes dans l'état le plus brillant; que Cherson et Sébastopol surpassent tout ce qu'on peut en dire, el que chaque jour était marqué par quelque grand événement ; tantôt c'était la manœuvre de soixante-dix escadrons de troupes réglées et superbes qui chargeaient en ligne à merveille ; tantôt un nuage de Cosaques qui exerçaient autour de nous à leur manière ; tantôt les

Tartares de la Crimée, qui, infidèles jadis à leur kan-sahin-guerai, parce qu'il voulait les enrégimenter, avaient formé d'eux-mêmes des corps pour venir au-devant de l'Impératrice. Les espaces de désert qu'on avait à traverser pendant deux ou trois jours aux lieux d'où Sa Majesté Impériale a chassé les Tartares Nogaïs et Zaporoviens qui, il y a dix ans encore, ravageaient ou menaçaient l'empire, étaient ornés de tentes magnifiques aux dînées et aux couchées, et ces campements de pompe asiatique avec l'air de fête qui, sur l'eau comme sur terre, nous a suivis partout, présentaient le spectacle le plus militaire. Que ces déserts même n'alarment pas trop les gens bien intentionnés, comme les gazetiers du Bas-Rhin, de Leyde, le Courrier de V Europe, etc., ils seront bientôt couverts de grains, de bois et de villages ; on y en bâtit déjà de militaires, qui, étant l'habitation d'un régiment, deviendront bientôt celle des paysans qui s'y établiront à cause de la bonté du terrain. Si ces messieurs apprennent que, dans chaque ville de gouvernement, l'Impératrice a laissé des présents pour plus de cent mille écus, et que chaque jour de repos était marqué par des dons, par des bals, des feux d'artifice et des illuminations à deux ou trois lieues à la ronde, ils s'inquiéteront sans doute des finances de l'empire. Malheureusement elles sont dans l'état le plus florissant, et la banque nationale, sous la direction du comte André Schouvalow, l'un des hommes qui ont le plus d'esprit et de connaissances, source inépuisable pour la souveraine et les sujets, doit les rassurer. Si, par humanité, ils sont inquiets du bonheur des sujets, qu'ils sachent qu'ils ne sont esclaves que pour ne pas se faire du mal, ni à eux ni aux autres, mais libres de s'enrichir, ce qu'ils font souvent, et ce qu'on peut voir par la richesse des différents costumes des provinces que nous avons traversées. Pour les affaires étrangères, que les bien intentionnés s'en rapportent à l'Impératrice elle-même ; elle travaillait tous les jours en voyage, le matin avec le comte Bezborodka, ministre du plus grand mérite ; et qu'ils apprennent, outre cela, que le prince Potemkin, homme du génie le plus rare, esprit vaste, ne voyant jamais qu'en grand, seconde parfaitement les vues de l'Impératrice ou les prévient, soit comme chef du département de la guerre et des armées, ou comme chef de plusieurs gouvernements. L'Impératrice, qui ne craint pas qu'on l'accuse d'être gouvernée par quelqu'un, lui donne, ainsi

qu'à ceux qu'elle emploie, toute l'autorité et la confiance possibles ; il n'y a que pour l'aire du mal qu'elle ne donne de pouvoir à personne. Elle se justifie de sa magnificence en disant que donner de l'argent lui en rapporte beaucoup, et que son devoir est île récompenser et d'encourager; d'avoir créé beaucoup d'emplois dans ses provinces, parce que cela fait circuler les espèces, élève des fortunes, et oblige les gentilshommes à y demeurer plutôt qu'à s'entasser à lVtersbourg et à Moscou ; d'avoir bâti en pierres deux cent trente-sept villes, parce qu'elle dit que tous les villages de bois, brûlés si souvent, lui coûtaient beaucoup ; d'avoir une flotte superbe dans la mer Noire, parce que Pierre Ier aimait beaucoup la marine. Voilà comme elle a toujours quelque excuse de modestie pour toutes les grandes choses qu'elle fait.

« 11 n'y a pas d'idée à se faire du bonheur qu'on a eu de la suivre. On faisait quinze lieues le matin ; on trouvait au premier relai à déjeuner dans un joli petit palais de bois, et ensuite à diner dans un autre ; et puis encore quinze lieues, et un plus grand, plus beau et meublé à merveille pour coucher, à moins que ce ne fût dans les villes de gouvernement, où les gouverneurs géuéraux ont partout de superbes résidences en pierres, colonnades et toutes sortes de décorations. 11 y a des marchands très-riches dans toutes les villes, et beaucoup de commerce depuis Krementschuk, Koursk, Orel, Toula, jusqu'ici, et une surprenante population dont l'Impératrice est adorée. Dans le dénombrement qu'on en rapporte quelquefois dans les papiers publics, on ne parle que des mâles, et dans les autres pays on compte tout. Si les bien intentionnés (car je n'écris que pour eux) craignent que la Tauride ne soit une mauvaise acquisition. qu'ils se consolent en apprenant qu'après avoir traversé quelques espaces abandonnés par des familles tartares, qui demandent aujourd'hui à y revenir, on trouve le pays le mieux cultivé ; qu'il y a des forêts superbes dans les montagnes ; que les côtes de la mer sont garnies de villages en amphithéâtre, et tous les vallons plantés en vignes, grenadiers, palmiers, figuiers, abricotiers et toutes sortes de fruits et plantes précieuses de beaucoup de rapport. Je trouve enfin qu'il ne suffit pas que nous ayons été fort heureux de suivre l'Impératrice, et que ses sujets le soient, mais qu'il faut encore que les gazetiers et ceux qui les

ont crus le soient en apprenant la fausseté de leurs nouvelles, et qu'ils nous aient une éternelle obligation de les avoir rassurés au point qu'ils peuvent promettre de notre part une récompense de mille louis à celui qui prouvera la fausseté d'un seul des faits que nous avons rapportés ici par l'intérêt le plus pur pourleur instruction, ce qui leur fera croire qu'en conservant nos mille louis, nous n'avons pas mis autant de soins à économiser notre temps. »

Les Amis à l'épreuve, comédie en un acte, en vers, représentée pour la première fois au Théâtre-Français, le jeudi 19, sont de M. Pieyre, l'auteur de V Ecole des pères.

Le sujet de ce petit drame n'est pas neuf. Les Amis à l'épreuve, cela n'était pas difficile à deviner, sont deux amis amoureux de la même femme ; ce dont on se doute encore sans peine, c'est que l'un des deux est aimé, et que l'autre, qui, grâce à sa fortune, grâce h la protection du père, devait l'emporter sur son rival, ne peut se dispenser de lui céder tous ses droits, si du moins l'on peut appeler de ce nom des titres qui n'en furent jamais aux yeux de l'amour.

Élise est une jeune veuve qui fut très-malheureuse par un époux de son choix ; Florville, son père, se flatte qu'elle en sera plus disposée à ne plus se décide!" à l'avenir que par ses conseils. Le mari qu'il lui destine est un jeune homme fort honnête, mais fort timide, et qu'il n'a pu engager encore à déclarer sa passion. Après avoir hésité longtemps à s'expliquer de vive voix, il se détermine enfin à écrire, mais il garde la lettre dans sa poche ; cependant il confie le secret de son amour à son ami Floricour, à qui il a sauvé la vie en Amérique. Ce Floricour est précisément le rival qu'Élise lui préfère ; esclave de sa reconnaissance, il a grand soin de cacher à son ami un amour dont il croit lui devoir le sacrifice. Élise a plus de confiance en sa générosité, elle lui avoue qu'elle aime Floricour, et lui montre la lettre que ce dernier vient de lui écrire pour l'engager à le sacrifier à son ami. C'est dans ce moment que paraît le père ; il croit que la lettre

que tient Elise est de Dorival, il le félicite d'avoir enfin surmonté

sa timidité. Dorival son assez brusquement pour aller chercher Floricour. L'explication se t'ait entre le père et la tille. Les deux amis reparaissent, et Dorival obtient l'aveu de Florville en faveur

son rival.

Ce fonds esl forl léger, sans doute; il a de plus été traité si souvent depuis quelques années par nos jeunes portes, qu'il est encore fort usé. Les premières scènes ont paru assez languissantes, le dénoûment trop brusque, mais on a trouve des détails heureux clans la peinture du caractère de l'amant timide, trèsbien rendu par le sieur Fleury. Le style, quelquefois faible, est presque toujours pur et facile, le dialogue simple et naturel. En tout la pièce a réussi, et lorsqu'on est venu annoncer qu'elle était de M. Pieyre, l'auteur de l'École des pères, on eût dit en vérité que le public s'applaudissait en quelque manière de l'indulgence avec laquelle il venait d'accueillir l'ouvrage d'un jeune homme qui lui avait déjà donné si bonne opinion de son âme et de ses talent-.

— Le Zi juillet, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation des Promesses de mariage ou la Suite de l'Épreuve villageoise, opéra-comique en deux actes, de M. Desforges.

.Nous n'avons point de suite du Tartuffe, du Misanthrope, du Glorieux, du Méchant. Molière, Destouches, Gresset, n'avaient pas encore deviné l'art de travailler en finance leurs productions dramatiques. Cette invention semble appartenir aux auteurs de nos jours ; ils ont grand soin de faire des suites à ceux de leurs ouvrages qui ont eu quelque succès au théâtre ; ce sont des mines dont ils croient devoir exploiter scrupuleusement le moindre filon. Ce n'est pas le talent qui gagne à tout cela, mais c'est à cette utile industrie que nous devons le Mariage d'Antonio, suite de Richard-Cœur-de-Lion, Fellamar, suite de Tom Joncs à Londres, les Promesses de mariage, suite de l'Épreuve villageoise, etc., etc.

Vous avez pu croire que Denise et André, selon l'usage, se mariaient à la fin de l'Epreuve villageoise: il n'en est rien; l'auteur a trouvé bon de retarder leur mariage d'une année. Les motifs de ce retard ne sont pas exposés trop clairement : on sait cependant que le pauvre André a quitté sa maîtresse pour suivre à la ville le seigneur de son village. M. de La France, ce valet de

chambre auquel Denise l'a préféré, M. de La France feint d'être devenu l'ami des deux amants; il a appris à écrire à André, et en lui donnant des leçons il a eu l'adresse de lui faire signer une promesse de mariage à Nicole, jeune fille du canton, destinée à épouser un des jockeys du château. M. de La France vient annoncer à Denise le retour de son amant, et lui remet une lettre de sa part ; André a suivi de bien près sa lettre, car Denise n'a pas achevé de la lire qu'il paraît. Ces deux amants se hâtent d'aller chez le tabellion faire dresser leur contrat de mariage ; mais leur surprise est extrême lorsque celui-ci leur présente la fausse promesse que M. de La France a forcé Nicole de lui remettre. Denise renvoie l'infidèle André. Celui-ci, désespéré d'un événement auquel il ne comprend rien, s'adresse à Nicole, et pour l'engager à lui remettre cette promesse de mariage, il lui donne à genoux la chaîne et la croix d'or qu'il avait achetées pour Denise. Mlle Denise, qui, cachée dans un coin, l'a surpris dans cette attitude, ne doute plus de son infidélité. Pour s'en venger, sa mère, qui lui a aussi appris à écrire, l'engage à signer une promesse à M. de La France, qui sort pour aller trouver le notaire. Cependant les deux amants ont une explication ; Denise est bientôt convaincue de l'innocence de son André, par l'aveu même de la jeune Nicole. Ces deux amants sont au désespoir ; ils tombent aux pieds de M. de La France, qui finit par se laisser fléchir ; car, s'en serait-on douté ? M. de La France n'a pas conçu, exécuté ce beau projet pour épouser Denise, il a voulu seulement se venger un moment du tour qu'on lui avait joué dans l'Épreuve villageoise ; c'est le contrat de son rival qu'il a fait dresser au lieu du sien, il le remet aux deux amants avec une générosité presque aussi ridicule dans un homme de son état que le motif qui l'avait engagé à les tromper.

Tel est le précis d'une pièce dont le fond est encore celui de Biaise et Babet, mais dont l'exécution n'a pas, à beaucoup près, ni la même grâce, ni la même vérité ; c'est toujours la petite scène d'Horace que, depuis quelques années, nous avons vu retourner de vingt manières différentes ; il faut convenir pourtant qu'il est bien difficile d'en imaginer une plus ridicule, plus invraisemblable que celle des Promesses de mariage. Cette pièce n'en a pas moins eu, à la première représentation, une sorte de succès ; mais on croit devoir l'attribuer à la bienveillance du

public pour le jeune compositeur qui en a fait la musique ; c'est le Gis de Berton, directeur de l'Opéra, mort il y a quelques années, et dont le talent était estimé lorsque nous n'avions pas encore de musique. Cette première production de ce très-jeune compositeur (il n'a que dix-neuf ans) prouve qu'il avait déjà. profité des leçons que lui donnait le célèbre Saechini. Son style, qui n'est pas toujours celui que demandait le caractère villageois des personnages, la difficulté qu'il paraît encore avoir à suivre, à développer heureusement un motif bien saisi, font regretter que la mort du grand artiste qui s'était chargé de l'instruire l'ait privé trop tôt des leçons dont ses excellentes dispositions le rendaient si cligne.

— Considérations sur les richesses et le luxe, un volume in-8°, avec cette épigraphe :

Aurea nunc vere sunt sao-cula...

(Ovid.)

Cet ouvrage est de M. Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, à qui nous devons déjà les Mémoires d'Anne de Gonzague, qui ont paru l'année dernière, et dont nous avons eu l'honneur de vous rendre compte dans le temps1. Ces considérations n'ont pas fait dans le monde, à beaucoup près, la même fortune que les Mémoires. On a dit assez plaisamment que les Mémoires d'Anne de Gonzague étaient de ce siècle-ci, et les Considérations de M. de Meilhan du siècle passé. Il est certain qu'il n'y a rien de plus moderne que le style de ces Mémoires, et rien de moins neuf que la plupart des idées et des vues qu'offrent ces Considérations ; tout ce que dit l'auteur de la vénalité des charges, de l'intérêt de l'argent, du prix des terres, du commerce des blés, des lois somptuaires, des financiers et des profits de la finance, des colonies, du crédit des banques, des emprunts publics, etc. : tout cela non-seulement a été dit et répété cent fois, mais il n'y a même aucun de ces objets qui n'ait été discuté avec beaucoup plus d'exactitude qu'on n'en trouve en général dans cet ouvrage. 11 paraît que l'auteur, en voulant embrasser un grand nombre d'objets à la fois, s'est contenté de les parcourir d'un œil extrêmement rapide ; au lieu d'être concis à force d'être

t. Voir tome XIV, p. 377 et suivantes.

xv. 8

\ïh CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

profond, il ne l'est souvent qu'à force d'être superficiel, et ce n'est pas sans raison qu'on lui a fait l'application d'un mot du chancelier Daguesseau sur l'Histoire de Louis XI de Duclos : « On voit bien que l'auteur ne sait tout cela que d'hier. »

La question que M. Sénac se flatte d'avoir présentée sous le point de vue le plus nouveau est celle du luxe : il considère le luxe, relativement à l'État, comme l'emploi stérile des hommes et des matières ; relativement aux particuliers, comme l'usage des choses dont le prix excède les proportions de la fortune. L'idée, je l'avoue, me paraît moins neuve que la manière de l'exprimer, et je doute que cette manière paraisse bien claire à tout le monde. Je m'entendrais mieux, ce me semble, si je disais que le luxe, relativement à l'État, emploie utilement des hommes et des matières, dont l'existence, sans cet emploi, fut demeurée tout à fait stérile. Que d'êtres, en effet, absolument inutiles à la société, si le luxe que peut supporter un grand État ne leur donnait pas une valeur quelconque, une valeur de fantaisie à la vérité, mais qui peut être échangée contre des valeurs réelles!

Après avoir établi ses principes sur le luxe, M. de Meilhan a voulu entreprendre de réfuter ceux de M. Necker. Ce que nous avons vu de plus clair dans cette discussion, c'est qu'il avait assez mal saisi les idées de cet homme célèbre ; nous avons relu l'excellent chapitre du troisième volume de Y Administration des finances de la France, sur le luxe et ses progrès ; et, s'il faut dire la vérité, c'est la plus grande obligation que nous croyons avoir à la lecture du livre de M. de Meilhan.

La réputation d'homme d'esprit, celle d'homme d'État, ne paraissent pas suffire à l'ambition de ce jeune magistrat, il aspire encore à celle d'un écrivain très-érudit; mais nous craignons beaucoup qu'on ne le soupçonne au moins tout aussi superficiel dans ses recherches d'érudition que dans ses recherches d'économie politique. Nous n'avons pu deviner encore de quelle utilité pouvaient être tous ses calculs sur la fortune de plusieurs hommes célèbres de l'antiquité ; mais, pour en donner une idée à nos lecteurs, nous ne citerons que la manière rigoureuse dont il fait le compte de Pline le Jeune.

« En évaluant, dit-il, ses dons, ses dépenses, l'entretien de ses maisons, je suis convaincu que la médiocre fortune de Pline

peut être assimilée à un revenu de deux cent mille livres de rente dans le siècle actuel »

Du des morceaux les plus piquants de l'ouvrage est le dialogue entre M. de Samblançay, surintendant des nuances de François Iet et M. l'abbé Terray, contrôleur général. L'objet de ce dialogue'

est de prouver que François [«, avec seize millions de revenu était plus riche que Louis XV avec trois cent soixante-six.

— Essai sur la nature champêtre, en vers, avec des notes l n volume in-S*.

Cet Essai, en cinq chants, est de \1. le comte de Marnésia, de

Franche-Comte K C'est un nouveau poëme sur les jardins, mais qui n'est pas fait assurément pour faire oublier ceux de M. l'abbé Delille. Dans les premiers chants, l'auteur retrace les beautés ,.| les défauts qu'offrent les jardins de différents peuples, des Anglais des Hollandais, des Italiens, des Français, etc. Il dit des allemands :

Ils auront des jardins, puisqu'ils ont des poètes.

Dans les trois derniers, il donne des préceptes sur l'art de cultiver la nature ; il y a dans ses leçons plus de raison que de méthode plus de goût et de sensibilité que d'imagination et de poésie Ce qu il recommande surtout, c'est de ne jamais forcer les effets, d embellir la terre en la fécondant, de diriger toujours les ornements vers un but d'utilité, etc.

On a remarqué dans ce poëme quelques détails heureux de la douceur, de la facilité, mais en général peu de couleur,' un style faible et lâche qui manque souvent de verve et de correction ■ il arrive même quelquefois à l'auteur de dire précisément le contraire de ce qu'il voulait dire, comme dans ce vers :

Le fard du Marini fait adorer Virgile.

il serait aisé de relever un grand nombre de fautes de ce genre mais nous préférons de donner à nos lecteurs une idée plus avantageuse du talent qu'on ne saurait refusera M. de Marnésia en citant un des meilleurs morceaux de son ouvrage ; c'est le commencement de la description des jardins anglais :

A la cour, au sénat, dans son parc solitaire, a Be;^^ï3-Vdrien' ^^^ dC Lc^«sia, né à Metz en 173:, moi.

Il porte en tous les lieux le même caractère, Et semblable aux volcans dans le Nord allumés, Toujours couverts de neige et toujours enflammés, Il cache un cœur de feu sous l'austère apparence D'un philosophe froid qui médite en silence. Adorateur des arts, il en brave les lois, Et regarde le goût du même œil que ses rois. Le génie est son guide, et pourtant il s'égare; Sublime quelquefois et plus souvent bizarre, Entassant des beautés sans ordre, sans dessein, D'un tyrannitjue usage il croit braver le frein; Mais du but emporté par l'esprit de système, Il cesse d'être grand sitôt qu'il est extrême. Des antiques jardins il a vu les défauts, Et les a remplacés par des vices nouveaux. Justement fatigué des formes symétriques, Des compas, des niveaux, des plans géométriques, 11 a, dans sa fureur, une hache à la main, lien versé le tilleul, abattu le sapin. Hélas! ils ne sont plus ces temples de verdure, Ces dômes que le temps, les soins et la culture Avaient si lentement élevés jusqu'aux cieux! Un gazon les remplace, et ne présente aux yeux Qu'un immense tapis froid, monotone, aride, Où tout est naturel et tout est insipide. Quelques arbres épars, qui paraissent se fuir, Appauvrissent la scène au lieu de l'enrichir.

Le Poème sur la nature champêtre est suivi de quelques pièces fugitives et d'un conte moral en prose, intitulé l'Heureuse famille.

— Zoroaslrc , Confucius et Mahomet eomparés comme sectaires, législateurs et moralistes, avec le tableau de leurs dogmes, de leurs luis et de leur morale^ par M. de Pastoret, conseiller de la cour des aides, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de celles de Madrid, Florence, Cortone, etc. Un volume in-8°, avec cette épigraphe :

Infirma) quanquam nequeant subsistere vires, Incipiam tamen.

Cet ouvrage a remporté, l'année dernière, le prix de l'Académie des belles-lettres. L'auteur l'avait envoyé au concours quel-

que temps avant que cette compagnie l'eût admis au nombre de - s membres. Si le plan de M. de Pastoret est simple et méthodique, nous craignons aussi qu'on ne le trouve un peu long, lent, lourd. 11 commence par faire un tableau historique et critique de la vie de Zoroastre, de ses opinions, de ses lois religieuses, de sa morale : après être entré précisément dans les mêmes détails sur la vie et sur les dogmes de Confucius et de Mahomet, il finit par comparer ces trois législateurs et les siècles où ils ont vécu. Il y a dans les trois premières parties de son livre beaucoup de recherches, mais peu de vues, une érudition pénible et souvent inutile, puisqu'en dernière analyse elle ne nous apprend que ce qu'on trouve partout. La dernière partie décèle un esprit plus philosophique ; en voici le précis. Suivant M. de Pastoret, aucun des grands hommes dont il a entrepris de faire le parallèle ne paraît avoir sur les autres une supériorité absolue et- dans tous les genres. « Si Mahomet, dit-il, connut mieux que ses prédécesseurs l'art d'enchaîner le peuple par des opinions religieuses, l'art plus grand d'approprier ses dogmes au climat et aux besoins naturels de ceux auxquels il annonçait sa doctrine, on ne peut se dissimuler que Confucius n'ait développé avec plus de sagesse et de profondeur les principes de la morale, et que Zoroastre ne mérite de leur être préféré comme législateur. »

Cette idée, qu'on peut regarder comme le dernier résultat de toutes celles que l'auteur a répandues dans le cours de l'ouvrage, cette idée nous a paru également vaste, juste et lumineuse ; il est dommage que le lecteur n'y soit pas conduit par un chemin plus facile et plus court.

— De la Décadence des lettres et des mœurs depuis les Grecs et les Romains jusqu'à nos jours, par M. Rigoley de Juvigny, conseiller honoraire du parlement de Metz, de l'Académie des sciences de Dijon. Dédié au roi. Seconde édition. Un volume in-12.

Ce n'est qu'une nouvelle édition du Discours préliminaire dont M. Rigoley avait jugé à propos d'enrichir la Bibliothèque française de La Croix du Maine et Du Verdier, publiée par lui il y a quatorze ou quinze ans1. L'objet de ce discours, ainsi que l'annonce l'auteur lui-même, est de prouver que, depuis le

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