AOUT 17 ST. J
Le plus grand reproche qu'on puisse faire à code facétie, si d'être beaucoup trop longue : ce mémoire de chien n'a pas moins de cent soixante mortelles pages; il est de M. Ronesse, ci-devant secrétaire de M. Le Noir, ancien lieutenant de police. On conçoit à merveille que le patron de l'auteur ne doit pas aimer les longs mémoires, on n'a rien négligé depuis quelque temps pour l'en dégoûter.
— MM. Pierre-François Fauche et Gi0 , à Hambourg, viennent d'annoncer qu'ils ont fait l'acquisition d'un manuscrit intitulé A /,/ monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, avec un appendice contenant des recherches sur la situation actuelle des couines les plus importantes de VAllemagne^arMAe comte de Mirabeau. « Amis et ennemis, dit-on dans ce prospectus, partisans ou critiques, tous se réunissent du moins sur les talents de M. le comte de Mirabeau, et Y inexprimable vogue de ses écrits les moins importants est d'un augure plus que favorable pour un ouvrage auquel il ne se cache pas d'attacher un grand intérêt de réputation et de gloire. Deux longs séjours à Berlin, des circonstances particulières assez connues et les communications les plus importantes l'ont mis d'ailleurs à même de savoir sur un règne si mémorable et sur une monarchie si intéressante pour la liberté de l'Europe, ce dont aucun homme de lettres français ne peut être instruit. »
Les six ou sept gros volumes in-8° que formera cet ouvrage paraîtront dans les premiers mois de l'année 1788. « Nous disons ajoutent les éditeurs, les six ou sept volumes, parce qu'il nous est impossible de fixer précisément sur le manuscrit la portée de cet ouvrage. Nous nous engageons seulement au moins à six volumes et au plus à sept, de trois à quatre cents pages chacun • sans compter les états et tableaux qui seront en grand nombre " « L'édition in-8°, à la tête de laquelle nous placerons la plu« belle estampe de Frédéric le Grand qu'il soit possible de se procurer, sera d'une exécution peu connue dans les presses étrangères; nous osons le promettre d'après les soins sans nombre et le luxe typographique que nous y avons destiné. »
Le volume de l'édition in-8" coûtera 7 fr. de France; celui de l'édition in-12, h fr., et celle-ci sera réduite en moins de volumes que celle in-8°.
— Vénus blessée par Diomède, poème en quatre chants, par
M. Menoux. Point d'idées, point d'invention, mais une versification dont l'extrême facilité dissimule quelquefois la faiblesse et les négligences.
— Le Mémoire justificatif du sieur de Calonne paraît et se vend depuis quelques jours assez publiquement... On attend, dit-on, très - incessamment à Utrecht celui de son ami le rhingrave de Salm.
Le Prix académique, comédie en un acte et en vers, représentée au Théâtre-Français le 31 août, est de M. Pariseau, l'auteur de la Veuve de Cancale, de la Parodie de Richard, et de plusieurs jolies pièces données au théâtre de l' Ambigu-Comique, telles que le Portefeuille, etc.
Le fond de cette comédie est tiré d'un conte de M. Imbert, inséré il y a deux ou trois ans dans le Mercure. M. le chevalier de Cubières l'avait déjà traité sous le titre du Concours académique, pièce en cinq actes, en vers, qui n'a jamais été jouée, mais qui se trouve dans l'étrange recueil qu'il a intitulé Théâtre moral. Si M. Pariseau n'a pas, comme on le voit, le mérite d'avoir inventé son sujet, il a du moins celui de l'avoir resserré en un très-petit acte, et d'y avoir semé plusieurs traits d'une gaieté vive et naturelle. Voici un de ceux qu'on a le plus applaudis :
« Parce que c'est un homme d'esprit, dit le métromane à son frère, vous le jugez peu propre aux affaires. Pauvres gens ! vous êtes trop heureux que les gens d'esprit ne s'en mêlent pas. »
— Le 18 août, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation de la Fille garçon, comédie en deux actes et en prose, mêlée d'ariettes. Les paroles sont de M. Desmaillot, qui a travaillé avec quelque succès pour nos petits théâtres des boulevards et du Palais-Royal. La musique est de M. de Saint- Georges, mulâtre plus célèbre par son prodigieux talent pour l'escrime, et par la manière très-distinguée dont il joue du violon, que par la musique de deux opéras-comiques, Emcstine et la Citasse, qui ne survécurent pas à leur première représentation.
La marquise de Rosane, ayant eu le malheur de perdre à la guerre son époux et son fils aine, et voulant préserver du même sort le seul tils qui lui reste, a imaginé de le faire élever sous des habits de fille et lui a donné pour compagne Nicette, la fille d'un de ses fermiers. Ces deux entants ont conçu l'un pour l'autre la plus tendre amitié, et ce sentim jnt, avec l'âge, est devenu de l'amour. L'indiscrétion d'un voisin de M",r de Rosane, qui est dans le secret, fait soupçonner la vérité au père et à la mère de Nicette ; ces soupçons qu'accroissent encore les questions qu'ils font à Mme de Rosane les engagent à hâter le mariage de leur fille avec Jean-Louis, meunier du voisinage, mais Nicette ne l'aime point et refuse un engagement qui la séparerait de sa jeune amie. Cependant le jeune Rosane s'adresse à ce même Jean-Louis pour savoir s'il est une fille ou un garçon, ainsi que le lui fait soupçonner tout ce qu'il éprouve depuis quelque temps ; les réponses de son rival le laissent encore dans l'incertitude ; il s'adresse enfin à sa mère qui ne croit plus pouvoir lui cacher la vérité. Son fils, au comble de la joie, lui demande alors la main de Nicette. La marquise lui représente combien la voix publique blâmerait une pareille mésalliance, mais le jeune homme emploie pour vaincre la résistance de sa mère la crainte qu'elle a de lui voir prendre le parti des armes. Il la quitte pour reparaître bientôt, revêtu de l'uniforme de dragon que portait son frère, et lui annonce à l'instant même qu'il va s'engager si elle persiste à lui refuser la main de Nicette. Cette menace détermine Mme de Rosane qui consent à l'union des deux amants.
Tel est le fond de cette pièce, que l'auteur, à l'aide de plusieurs scènes oiseuses, a délayé en deux actes. Quant à la musique, quoique mieux écrite qu'aucune autre composition de M. de Saint-Georges, elle a paru également dépourvue d'invention ; les divers morceaux qui la composent ressemblent, et par les motifs, et même par les accompagnements, à des morceaux trop connus. Ceci rappelle une observation que rien n'a encore démentie ; c'est que si la nature a servi d'une manière particulière les mulâtres, en leur donnant une aptitude merveilleuse à exercer tous les arts d'imitation, elle semble cependant leur avoir refusé cet élan du sentiment et du génie, qui produit seul les idées neuves et les conceptions originales. Peut-être aussi ce reproche fait à la nature ne tient-il qu'au petit nombre des hommes de
Vok CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
cette race à qui les circonstances ont permis de s'appliquer à l'étude des arts.
— Panégyrique de Trajan, par Pline, nouvellement trouvé; traduit du latin en italien par M. le comte Alfieri d'Asti, et de l'italien en français par M. de S..., de l'Académie royale de Florence. Brochure in-8°, avec cette épigraphe tirée du premier livre de Y Histoire de Tacite : Iîara iemporum felicitale. ubi seniire qu<e relis et quœ sentias dieerc licet.
11 n'est pas besoin sans doute d'apprendre à nos lecteurs que ce nouveau Panégyrique n'a été trouvé que dans la tète de M. le comte Alfieri1, déjà connu par quelques tragédies où l'on a remarqué de l'élévation, de la chaleur, mais dont le style n'a pu plaire à des oreilles accoutumées au ramage harmonieux des vers de Métastase. L'objet de ce nouveau Panégyrique est de prouver à l'empereur Trajan que le meilleur parti qu'il ait à prendre pour sa propre gloire et pour le bonheur de sa patrie, c'est d'abdiquer la suprême puissance. « Je n'ai pas fait le moindre éloge, lui dit-il, des grandes et belles actions par lesquelles vous vous êtes signalé tant de fois ; mais il me semble, Trajan, vous avoir offert tacitement un éloge bien plus digne de vous, en vous reconnaissant capable d'une seule action dont la première tentative serait plus honorable pour vous que l'accomplissement de toutes les autres. »
Il n'y a pas une grande profondeur d'idées dans les moyens que l'orateur emploie pour déterminer son héros à ce sublime sacrifice, mais quelques-uns de ces moyens nous ont paru présentés du moins d'une manière fort heureuse. « Nous désirons ardemment la liberté, lui dit-il, et certes c'est un titre bien fort pour la mériter. N'allez pas croire qu'au mot de liberté j'attache une autre idée que celle d'obéir toujours à Trajan, c'est-à-dire aux lois dont il est l'observateur et le défenseur. »
Et quel fut enfin le résultat de ce beau discours? Le voici : « On dit que Trajan et les sénateurs présents à ce discours en
1. C'est un gentilhomme piémontais, qui a cédé à sa sœur la meilleure partie d'une très-grande fortune pour dépenser l'autre à sa fantaisie. Ses passions dominantes sont les vers et les chevaux. On sait qu'il a porté fort longtemps les chaînes de M™8 la comtesse d'Albany. S'il faut l'en croire, on s'est beaucoup trompé jusqu'ici en France et en Italie sur la manière de concevoir la tragédie; on a cru que «'était avec des larmes, c'est avec du sang qu'il faut l'écrire. (Mkister.)
furent touchés jusqu'aux larmes, que cela fit beaucoup d'honneur à Pline, mais que Trajan conserva l'empire, et que Rome, le sénal et Pline lui-même restèrent dans l'esclavage. »
Ceci nous rappelle la réponse que fit le roi de Pologne au comte de Rzewuski, qui lui disait un jour : « Sire, à votre place j'abdiquerais. — Vous pourriez bien avoir raison ; mais croyez -moi , mon cher comte , quelque près qu'on soit du trône, on ne le voit jamais d'en bas comme lorsqu'on y est monté. »
— Mémoires de Goldoni. pour servir à l'histoire de sa vie et à celle de son théâtre j dédiés au roi. Trois volumes in-8°,avec le portrait de l'auteur. Ces mémoires n'offrent qu'un long tissu de petits événements sans intérêt, et dont le récit a beaucoup plus de niaiserie que de naïveté; c'est le radotage d'un bon vieillard qui, avec un vrai talent pour la comédie et de nombreux succès au théâtre, ayant pensé mourir de faim dans son pays, ne peut se lasser de bénir les bonnes petites pensions et les bons dîners qu'il a trouvés en France, où son génie a presque toujours été méconnu, où il n'a fait du moins qu'un seul ouvrage qui ait réussi, le Bourru bienfaisant. 11 est aisé de juger combien ce sentiment, délayé en trois volumes, devient plat et fastidieux. Ce qu'il y a de plus supportable dans tout l'ouvrage, c'est la critique qu'il y fait lui-même de son Théâtre italien; mais il faut convenir encore que ces critiques sont presque toujours si vagues, si négligées, qu'on n'en peut guère tirer aucune vue vraiment instructive.
— Recueil de comédies nouvelles. A Paris, chez Prault, un volume in-8°.
Ces comédies sont de Mme la marquise de Gléon, et c'est son ami, M. le marquis de Chastellux, qui en est l'éditeur. « Le public, dit-il dans un avertissement fort bien écrit, le public entendrait très-mal ses intérêts s'il ne voulait attacher d'importance qu'aux pièces qui ont été représentées : il se priverait par là de tout ce qui peut sortir de la plume de ce qu'on appelle les gens du monde. On sait, et on ne doit pas s'en étonner, qu'ils n'aiment guère à se compromettre avec le public assemblé, et cependant on ne peut douter qu'ils n'eussent quelque avantage sur la plupart des gens de lettres, et surtout sur les jeunes auteurs, toutes les fois qu'il s'agirait de peindre les mœurs du grand
monde, et ce sont malheureusement les seules dont la comédie s'occupe maintenant. »
Des trois comédies qui composent ce recueil, la première est la seule qui ait été jouée sur un théâtre public, sur celui de Marseille ; elle est intitulée V Ascendant de la vertu ou la Paysanne philosophe ; elle n'y a obtenu, dit-on, qu'un succès de société. Les deux autres sont la Fausse Sensibilité et le Nouvelliste provincial ; la dernière est d'un ton plus gai que les deux premières ; mais, à en juger par l'impression que ces trois ouvrages nous ont fait éprouver à la lecture, il nous paraît difficile de concevoir l'espèce d'intérêt qu'ils pourraient exciter au théâtre. On ne saurait refuser sans doute à l'auteur de ces comédies beaucoup de finesse et beaucoup d'esprit, mais cela sauve-t-il l'ennui d'une marche froide, lente et pénible, souvent même assez obscure? Le ton qui domine dans le dialogue est celui d'une métaphysique vague et précieuse; c'est la subtilité de Marivaux avec moins de recherche si vous voulez, mais dénuée aussi de ces traits, de ces naïvetés ingénieuses qui rendent à la fois la manière de son style si fausse et si brillante.
On s'est pressé de rendre, clans tous les journaux, le compte le plus avantageux de ce volume anonyme à l'instant même qu'il a paru, peut-être même avant qu'il fût livré entièrement au public ; depuis l'on n'en parle plus. Nos faiseurs d'énigmes pourraient donc dire de cet ouvrage qu'il a vécu avant de naître, et qu'en venant au monde il a cessé de vivre.