HÉ MON
La voix du courtisan soutient d'injustes lois; Quand le peuple se tait, il condamne ses rois.
Cette pensée est la même que M. l'évêque de Senez avait encore mieux exprimée clans son Oraison funèbre de Louis XV : <( Le silence du peuple est la leçon des rois. »
On a même fort applaudi ces deux vers de Tirésias à Créon :
Le remords, il te presse, il s'attache à tes pas; C'est le maître de ceux qui n'en connaissent pas.
— Vu la foule des nouveautés qui se succèdent sans cesse au théâtre de la Comédie-Italienne, et le plus souvent pour ne jamais reparaître, on nous pardonnera sans doute de n'avoir pas encore parlé de Pauline et Valmont, comédie en deux actes et en prose, représentée pour la première fois le vendredi 22 juin.
' le conte de Laurette de M. Marmontel mis en dialogue. Le
premier acte a paru froid; le second, malgré quelques situations assez vives, mais dont le dénoûment est trop prévu, triste et languissant ; cela n'a pas empêché que la pièce n'ait eu le succès accoutumé aux premières représentations du vendredi. Il n'y avait que des amis dans la salle, ils ont demandé l'auteur à grands cris, et l'on est venu leur annoncer gravement ce qu'ils savaient fort bien, que la pièce était du sieur Bodard, connu déjà par quelques ouvrages donnés sur nos théâtres forains. Ce glorieux succès a été oublié le lendemain, et nous craignons beaucoup que, malgré toutes nos précautions, la postérité ne l'ignore toujours.
— La séance publique de l'Académie française, tenue, suivant l'usage, le 25 de ce mois, n'a pas été fort brillante. C'est M. de Beauzée qui l'a ouverte, en qualité de directeur, en annonçant que le prix de poésie proposé par une personne de la plus haute distinction (c'est, comme l'on sait, monseigneur le comte d'Artois) avait été donné à l'ode de M. Terrasse Desma- ; reilles, officier de la chambre de la reine. Cette ode, dont M. de La Harpe a fait la lecture en conscience, a été faiblement applaudie. Il a lu ensuite plusieurs strophes d'une même ode sur le même sujet, de M. l'abbé Noël1, qui, au jugement de l'Aca- j demie, avait paru mériter la première mention honorable. Le public, en prodiguant à ce dernier ouvrage les applaudissements les plus marqués, a témoigné hautement qu'il osait en appeler du jugement des quarante immortels. Quelque respect que nous portions à la liberté des enregistrements de cette cour, liberté peut-être plus incontestable encore que celle de toutes les cours souveraines du royaume, nous ne pouvons pas dissimuler qu'il pouvait se trouver dans l'assemblée plus de quatre-vingts personnes fort intéressées à douter de l'infaillibilité académique, M. Terrasse-Desmareilles n'ayant pas eu moins de quatre-vingts concurrents. En laissant à part toute espèce de prévention, on ne sera pas éloigné de convenir qu'il y a dane
t. Professeur en l'Université de Paris, au collège de Louis-le-Grand. (Meisteîi. — Noël se maria en Hollande en 1797 et devint plus tard inspecteur général il l'Université. La vente d'une partie de sa bibliothèque (Galliot, 18il, in-8°) fu interdite par l'autorité. On sait qu'il avait rassemblé une collection considéraR d'ouvrages erotiques et qu'en 1798 il avait édité YErotopœgnion sive Priapeii velerum et recentiorum.
l'ode de M. l'abbé Noël plus d'images et plus de pensées ; mais un goût sévère trouvera, je pense, moins à reprendre dans celle de M. Terrasse; l'ensemble en esl mieux ordonné, la marche plus rapide, la diction en général plus facile et plus pure. Voici quelques-unes des strophes de l'ode mentionnée qui ont paru les plus propres à justifier l'espèce d'enthousiasme séditieux qu'a excité la lecture de cet ouvrage :
Filles des monts voisins, cent sources vagabondes h l'Oder ont porté le tribut de leurs ondes; Il s'enfle, il gronde, il bat ses bords épouvantés, Et bientôt, franchissant sa barrière impuissante,
La vague mugissante S'élance et se répand à flots précipités.
Lorsqu'aux fiers Aquilons, à la Nuit, à Neptune, César dans un esquif oppose sa fortune, La victoire et l'empire est le prix qu'il attend. D'un dévoûment obscur autant que volontaire
Quel est donc le salaire?
Ah ! qu'il sauve un seul homme, et Brunswick meurt content.
Bientôt le dieu cruel des rives inondées, Ramenant à grand bruit ses ondes débordées, Dédaigne d'inspirer de vulgaires terreurs. Peuples, ne craignez plus, l'impitoyable abîme
A choisi sa victime, Et Léopold suffit à toutes ses fureurs.
Ainsi, lorsque le sein de la terre ébranlée S'entr'ouvrit dans les murs de Rome désolée, A peine Curtius eut dévoué ses jours, Trois fois l'avare Érèbe en tressaillit de joie,
Et, content de sa proie, Le gouffre empoisonné se ferma pour toujours.
Cessez donc de penser, dieux mortels de la terre, Que vous ne devez rien à l'humble tributaire, A la foule sans nom des villes, des hameaux : Fleuves majestueux, dans votre auguste course,
N'oubliez pas la source Dont l'urne intarissable alimente vos eaux.
Toutefois des sujets la facile tendresse
De vous n'exige pas cette sublime ivresse.
Non, non, vos vertus sont d'un usage plus doux :
D'un seul mot, d'un regard, d'un geste populaire,
L'amour est le salaire; Vivez pour nous, ô rois ! et nous mourrons pour vous.
Il est à remarquer que, dans l'extrait des deux accessit, on n'a conservé aucune des strophes consacrées à l'éloge de monseigneur le comte d'Artois.
Après l'annonce des prix ordinaires de poésie et d'éloquence 1, l'Académie a proposé de nouveau, pour l'année 1788, un prix d'éloquence pour l'Éloge de feu M. d'Alembert. M. Marmontel, en se plaignant avec une douleur amère de n'avoir pas encore reçu un seul ouvrage pour ce prix proposé déjà depuis quatre ans, a observé que c'était sans doute la difficulté de louer dignement un des plus grands géomètres de l'Europe qui avait intimidé les concurrents.
— Lettre de M*** sur le cirque qui se construit au milieu du Palais-Boyal, par M. J.-A. D. [Dulaure], l'auteur de la Nouvelle Description des curiosités de Paris et des environs. Brochure in- 1:2.
L'objet de cette lettre est de calmer ou de prévenir les murmures du public sur la nouvelle construction qui se fait dans ce moment à la place du gazon qui occupait le milieu du jardin du Palais-Royal. L'auteur nous apprend que c'est dans les bureaux mêmes de l'architecte, M. Louis, qu'il en a vu, qu'il en a étudié les plans ; en voici le précis :
Figurez-vous un long parallélogramme dont les deux extrémités sont circulaires. « Une partie de l'élévation sera pratiquée sous terre jusqu'à la profondeur de treize pieds trois pouces, l'autre partie s'élèvera au-dessus du sol jusqu'à la hauteur de neuf pieds huit pouces, et formera au rez-de-chaussée une galerie couverte et surmontée d'une terrasse; le pourtour extérieur de cette élévation sera décoré de soixante et douze colonnes ioniques, revêtues, ainsi que toute la maçonnerie, de treillage. Entre ces colonnes seront alternativement une croisée qui éclairera la galerie et un buste élevé sur une gaîne accompagné de deux vases, le tout en marbre blanc. » Les bustes représente-
1. Le prix ordinaire de poésie a été remis à l'année prochaine : le prix d'éloquence, dont le sujet est VÊloge de Louis XI I, a été remis également à l'année 1788 ; l'Éloge du maréchal de Vauban a été renvoyé à l'année 1789. (Meister.)
vont les grands hommes qui ont honore la Franco par leur valeur ou leur génie. Les croisées des faces correspondront entre elles el avec les portiques qui entourent le jardin; l'effet magique de cette transparence dédommagera suffisamment, ajoute M. Dulaure, de ce que la masse de cel édifice peul dérober à l'œil de (.'fini qui se promène. La monotonie qu'auraient pu produire la longueur de cet édifice et son peu d'élévation sera rompue par quatre avant-corps qui contribueront également à la beauté de la décoration et à la commodité de la distribution intérieure. Ceux des deux extrémités circulaires, et ceux des laces latérales rectilignes laisseront entre eux quatre intervalles extérieurs qui seront occupés par autant de canaux de six pieds et quelques pouces de largeur pleins d'eau vive. Au milieu de ces canaux seront pratiques des jets croisés dont le jeu sera continu.
L'intérieur de l'arène, consacre à des exercices équestres pour la maison du prince et aux fêtes qu'il lui plaira d'y donner, recevra le jour par en haut; sa longueur sera de trois cents pieds; sa largeur de cinquante et sa hauteur d'environ vingt-six. « Au 5sus de l'entablement dorique, la voussure en saillie sera percée de soixante et douze arceaux qui donneront vue à la galerie du rez-de-chaussée sur l'arène et correspondront entre eux avec les croisées extérieures. Tout autour de l'arène, une galerie élevée d'une marche au-dessus du sol en bordera entièrement l'intérieur ; elle communiquera par des portiques à une seconde galerie souterraine construite positivement au-dessous des canaux du jardin et destinée à la circulation du public. De la partie : à droite des bâtiments du jardin attenante au palais on pratiquera une roule souterraine qui viendra, par une pente douce et tournante, aboutir à l'arène, de manière qu'on puisse y arriver en voiture. »
Cette nouvelle construction doit être entièrement achevée au commencement de 1788. « Sans nuire à l'effet du jardin, dit M. Dulaure, elle lui donnera, pour ainsi dire, plus d'étendue en triplant par la profondeur la surface du terrain que ce bâtiment occupe , y ajoutera un nouvel intérêt par sa nouveauté, par l'agrément de sa décoration et par les contrastes piquants que feront éprouver des promenades souterraines avec celles dont on pourra jouir dans la galerie du rez-de-chaussée, dans le jardin et sur la terrasse qui, chargée d'arbustes verts ou fleuris,
rappellera h l'imagination les jardins fameux de Babylone. » Ceci nous rappelle une rencontre assez heureuse de l'abbé Delille. 11 avait l'honneur de souper ces jours derniers avec M. le duc d'Orléans; pendant qu'on était à table, on lui apporta un gros paquet de lettres qu'il voulut mettre dans sa poche sans l'ouvrir; on le pressa de voir ce que c'était. « Je le sais, ce sont des vers d'un poëte de province. » On insiste davantage : « Voyons » . A peine a-t-il jeté les yeux sur cette épître qu'il dit cà M. le duc d'Orléans : « Monseigneur, ce n'est point à moi, c'est à Votre Altesse que ceci s'adresse :
Qui peut de tes jardins sonder la profondeur! »
— Cécile, fille cVAchmct III , empereur des Turcs, née en 1710. Deux volumes in-12.
C'est une histoire assez insipide, mais dont le fond passe au moins pour véritable. M. de Caraccioli, l'auteur des Lettres de Ganganelli } avait déjà parlé dans ses Entretiens du Palais- Royal d'une fille d'Achmet III, existant encore à Paris dans un état d'abandon fort digne de pitié, mais qu'elle supportait avec un grand courage. Un élève de cet illustre écrivain, M. de Lavallée de Bois-Robert, ancien capitaine au régiment de Bretagne, a imaginé d'en faire l'héroïne du roman que nous avons l'honneur de vous annoncer. Quelque invraisemblable que soit le tissu de cette étrange histoire, nous avons eu la curiosité d'en connaître le principal personnage et nous nous sommes fait présenter chez la princesse ottomane; Sa Hautesse a daigné nous accueillir avec beaucoup de bienveillance; c'est une beauté de soixante dix-huit ans dont les traits sont assez prononcés pour ne pas démentir le caractère de sa noble origine. Elle occupe un petit appartement au rez-de-chaussée dans la cour du collège de Bayeux; un vieux portrait du sultan est tout ce qui pare ce simple réduit. Le ton de la princesse a conservé dans la plus profonde misère de la décence et de la dignité. Elle a bien voulu me montrer l'extrait légalisé de ses titres, c'est-à-dire de son extrait baptistère et la déclaration faite au Sénat de Venise par la marquise de Salmoni, qui l'avait enlevée au sérail à l'âge de trois ou quatre mois, etc., etc. Elle se souvient avec plaisir d'avoir refusé généreusement les propositions qui lui furent
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faites par M«rle duo, père du prince de Condé, et par Louis XV lui-même. Elle parle avec beaucoup de résignation de l'étal
d'indigence dans lequel elle est tombée depuis, et avec une sorte de joie vraiment touchante de l'attente de sa mort prochaine. M. l'archevêque de Paris lui écrit quelquefois. Il y a un
an qu'elle pensa périr de misère sans s'en plaindre à personne. Elle ignore par qui M. de Galonné en fut informé, mais il lui lit passer, de la part du roi, quelques secours qui l'ont soutenue jusqu'à présent. C'est tout ce que nous avons pu recueillir de notre entrevue avec Son Altesse turque '.
— Lettres de M' d'Aissé à 1/ C ***. [c'est-à-dire Calendrin de Genève], qui contiennent plusieurs anecdotes de l'histoire du temps depuis Vannée IrJH jusqu'en 1733, précédées d'un narré très-court de l'histoire de Mlle d'Aissé pour servir à l'intelligence de ces lettres : arec quelques notes, dont quelquesunes sont de M. de Voltaire. L'n volume in-12 2.
Mllc d'Aissé fut prise à l'âge de quatre ans dans une petite ville de Circassie pillée par les Turcs. M. de Ferriol, ambassadeur de France à la Porte, l'acheta pour 1,500 francs et l'amena dans sa patrie où il fut rappelé peu de temps après ; elle fut élevée par M,ne de Ferriol, sa belle-sœur, qu'il pria de s'en charger. A une figure charmante, M,le d'Aissé joignait l'âme la plus généreuse et la plus sensible; elle refusa d'être la maîtresse de M. le duc d'Orléans qui, l'ayant vue chez Mme de Parabère, en fut enchanté et lui fit faire les propositions les plus brillantes. Elle ne put résister à la passion qu'elle avait inspirée au chevalier d'Aydie; elle en eut une fille qui existe encore aujourd'hui. Le chevalier, qui avait fait ses vœux à Malte, voulut plusieurs fois en être relevé pour pouvoir épouser Mlle d'Aissé ; elle n'y consentit jamais.
Ces lettres, qui ont été publiées par M1Ie Rieu, de Genève, sont d'un style naturel, et l'on y trouve quelques anecdotes curieuses
1. Cette singulière héroïne vivait encore pendant la Révolution; elle adressa à la Convention nationale une demande de secours qui fut accueillie; sur la proposition de Merlin, on lui accorda une pension de 000 livres. Voyez Louis Combes, Episodes et Curiosités révolutionnaires (1872, in-18) p. 141.
2. La dernière et la meilleure édition des Lettres de jjf«« Aissé est celle de M. Eugène Asse (Charpentier, 1873, in-18), qui a encore amélioré le commentaire ojce'.lent dont M. J. Ravenel avait accompagné une précédente édition (1846 iu-18,.
de la société de Mme de Tencin, de Mme Du Deffand, de Mme la duchesse de Bouillon-Palatine à qui l'on imputa dans le temps la mort de Mlle Lecouvreur; M. d'Argental, fils de M'ne de Ferriol, avait été l'ami intime de cette célèbre actrice, et elle le nomma exécuteur de son testament. M. de Voltaire, qui s'était fait une loi de ne jamais croire aux accusations de poison, assure dans une note que tout ce que dit à ce sujet MUe d'Aïssé sont des bruits populaires qui n'ont aucun fondement.
— Mémoire de Sultan Faithful. Brochure in-8° avec cette épigraphe :
Qu'on m'aille soutenir après un tel récit Que les bêtes n'ont pas d'esprit.
(La Foxtain e .)
Ce plaidoyer du chien de dame Jeanne Bon-Cœur, veuve du sieur Henri Florimond d'Ananas, marchand fruitier -oranger, contre Ferdinand-César-Hector de Grand-Train, comte du Jour, marquis des Ruelles, etc., est une parodie assez plaisante de l'éloquence verbeuse de tous les mémoires dont nous sommes inondés depuis quelque temps. Il n'est point de chien fameux dans l'histoire ou dans la fable dont Sultan Faithful ne trouve le secret de rappeler le souvenir en s'étendant avec une complaisance bien naturelle sur la noblesse et l'antiquité de sa race. Il ne s'est point dissimulé que la marche qu'il a cru devoir suivre le forcerait à parler d'objets qui ne sont pas absolument nécessaires à sa cause; « mais je me flatte, ajoute-t-il, qu'on me le pardonnera, l'indulgence avec laquelle le public a vu des écarts en ce genre beaucoup plus considérables que ceux que j'oserai me permettre me fait espérer la même faveur, etc. »
Après une digression où il se plaint très-savamment que l'épithète de chien, qui ne devrait rappeler que des idées agréables, n'est prise qu'en mauvaise part chez plusieurs nations, il observe que c'est ainsi qu'on pourra dire en parlant de son mémoire : voilà un beau chien de mémoire ; « mais j'ai pour moi, j dit-il, la façon de parler qui répond à celle-là, car si l'on dit : voilà un beau mémoire de chien, je ne pourrai que le prendre en bonne part, ce queue peuvent pas faire certains avocats qui s'entendent de temps en temps régaler de ce chien de compliment. »