M11* Clairon
— Le mardi 11 septembre, on a donné, sur le théâtre de l'Opéra, la première représentation du Iloi Théodore à Venise. Le poème a été traduit de l'italien de l'abbé Casti, par M. Moline, auteur de la traduction de l'opéra d'Orphée, etc. La musique est du célèbre Paësiello.
C'est à une sorte de hasard que nous devons cet ouvrage. Le signer Paësiello, en revenant de Russie, brouillé avec le comité chargé dans cette cour de la direction des spectacles, mais comblé des bienfaits de l'Impératrice, ayant passé par Vienne, fut sollicité par l'Empereur de faire un opéra pour son théâtre. Sa Majesté Impériale en voulut bien choisir elle-même le sujet; il est tiré de ce chapitre si original du roman de Candide où Voltaire fait souper ensemble, dans une auberge de Venise, six têtes découronnées. Cet ouvrage fut composé avec cette rapidité de verve qui tient à l'inspiration du moment, mais qui n'appartient qu'aux hommes de génie. Ainsi furent faits les trois chefsd'œuvre dont s'honore le plus l'Italie, la Servante Maîtresse ', la Bonne Fille et la Colonie. L'opéra de Théodore fut conçu, appris et joué en six semaines. Rien ne peut se comparer au succès qu'il eut à Vienne, si ce n'est celui qu'il eut ensuite à Naples. Madame l'archiduchesse, gouvernante des Pays-Bas autrichiens, en rapporta la partition de Vienne ; elle chargea M. Dubuisson, auteur de plusieurs tragédies jouées à Paris avec des succès fort divers, de la parodier en français pour le théâtre de Bruxelles. Théodore n'y réussit pas moins qu'à Vienne et à Naples. La reine de France ayant désiré de voir cet opéra, il fut joué par la troupe de Versailles, et eut encore là le même succès qu'à Bruxelles, malgré les retranchements que M. le baron de Breteuil jugea convenable d'ordonner pour prévenir des applications que la légèreté française n'eût pas manqué de faire. Les circonstances actuelles ont forcé le sieur Moline à en faire de plus considérables encore en l'arrangeant pour le théâtre de l'Opéra i.
Le succès du Roi Théodore, sur le théâtre de l'Opéra, n'a pas répondu à celui que l'on attendait et qu'il avait obtenu sur tant d'autres théâtres, et dernièrement sur celui de Versailles. On ne peut s'en prendre qu'au poëme, dont l'action est ridicule-
1. On a supprimé entièrement la scène où Ton se moque si plaisamment de l'étiquette, scène que l'empereur lui-même avait indiquée, et dont une entrevue qu'il avait eue avec le roi de Suède lui avait, dit-on, fourni l'idée. (Meister.)
ment conçue. Les Italiens ne sont point à cet égard aussi difficiles que nous qui voulons toujours de la conduite et de la raison, même dans nos poèmes chantés ; ils ne voient dans ces compositions que l'art par lequel elles sont faites; et pourvu qu'ils trouvent dans un drame des situations qui servent officieusement la musique, ils s'embarrassent fort peu de la vraisemblance des moyens à l'aide desquels on les amène. On peut reprocher à M. Moline d'avoir rendu tous les défauts du poëme plus sensibles par la manière dont il a cherché à eri élever le ton et le genre ; il a donné pour ainsi dire un caractère de dignité aux rôles de Théodore et d'Achmet, et l'expression grave des paroles qu'il met dans leur bouche contrarie souvent la musique vive, piquante et comique de ces rôles dans l'original : rien n'est peut-être plus insignifiant que le contraste d'une musique bouffe avec des paroles sérieuses. On ne peut douter que cette maladresse du poëte n'ait infiniment nui à l'effet d'une des plus ingénieuses compositions du célèbre Paësiello sur l'auguste théâtre de notre Académie royale de musique.
ENVOVIÎ A M. L'ABBÉ DELILLE,