‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 38 sur 167 · PAR 31. ARTAUD · texte numérisé non relu

PAR 31. ARTAUD

Vous avez fait tout le butin

Qu'on peut faire au pays latin,

En volant Horace et Virgile;

Mêlant l'agréable à l'utile,

Venez jouir dans ce palais

De votre brillante richesse :

C'est pour la grâce enchanteresse

Que nos beaux portiques sont faits.

Nous sommes dans le voisinage

De mille Grâces et des neuf Sœurs;

Vous avez le rare avantage

De choisir entre leurs faveurs.

Tout homme fou, tout homme sage Pour être heureux ici n'a rien qu'à le vouloir.

Enfin je crois que notre aimable Horace Aurait été charmé de rencontrer le soir .

Amathonte au bas du Parnasse.

Le vendredi 21 septembre on a donné, sur le Théâtre-Italien, les Gens de lettres ou le Poète de province à Paris, comédie en cinq actes et en vers, de M. Fabre d'Églantine, comédien de province, qui n'était encore connu par aucune autre production.

Il ne nous a pas été possible de suivre la marche de cette pièce à travers les huées et les sifflets dont le parterre n'a pas cessé d'en accompagner la première et dernière représentation. L'ennui n'a pu être sauvé ni par quelques scènes d'un dialogue assez naturel entre Guillaume, le valet de Damis, et Richard, le frotteur de l'hôtel, ni par le personnage sottement important d'un libraire, qui n'est qu'épisodique, mais dont la caricature ne manque pas de vérité i. Ii est difficile de concevoir un ouvrage dont l'intrigue soit plus froide, plus mal liée, et il s'en faut bien que le style rachète ce défaut d'intérêt et d'action; c'est peut-être le plus étrange langage que l'on ait osé employer sur la scène depuis \eDon Japhet d'Arménie de Scarron, que M. Fabre d'Églantine semble avoir voulu prendre pour modèle. A travers ce ridicule jargon, l'on a distingué cependant quelques vers qui annoncent une sorte de facilité, peut-être même un talent propre à la satire.

Damis s'exprime ainsi sur une mode qui commence à passer, celle de porter ces larges boutons sur lesquels on affectait surtout de peindre ou de graver des hommes à cheval :

Chargé de gros boutons et derrière et devant, Irai-je me montrer un médaillier vivant? Irai-je de housards bigarrés en peinture Porter un régiment du col à la ceinture?

Le tableau des conversations ordinaires de nos bureaux d'esprit offre encore quelques traits assez heureux.

1. Quelque mauvais que soient tous ces portraits, on devine que, dans le personnage de Quotidien, l'auteur a prétendu peindre MM. de Chamois et Sautreau, le premier rédacteur de l'article des spectacles dans le Mercure, l'autre un des principaux journaliers du Journal de Paris; dans celui de Lacrimant, M. Mercier; dans celui de Fastidore, Dorât et son école; dans celui de Chloé, Mme la comtesse de Beauharnais ; dans celui du Libraire, le sieur Panckoucke .(Meistek.)

l/iO CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Des gens que vous vantez quels étaient les discours? De malheureux rébus et de plats calembours ; De sottes questions en mots scientifiques; Sur un air d'opéra des cours métaphysiques; Des petits faits voilés d'un jargon précieux; Enfin des vers moraux d'un style curieux, Où la muse en travail, pour finir ses grimaces, Disait que la sagesse est l'éteignoir des grâces.

Les vers qui ont été le plus vivement applaudis sont ceux que l'auteur a mis dans la bouche du valet de Damis, qui voit pour la première fois Paris, le Pont-Neuf et la statue de Henri IV; monté sur un cheval, dit-il en parlant de ce bon roi,

Monté sur un cheval on voit un vieux grand-père ; C'est un saint, car un pauvre y faisait sa prière.

DAJIIS.

... Je donnerais cent beaux louis, je croi, Pour que ce mot heureux fût entendu du roi.

Mais quelques vers heureux ou facilement exprimés ne suffisent pas pour faire une bonne comédie, encore moins pour refaire un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. Ce n'est pourtant pas la faute du sujet, il est bien plus riche et plus varié de nos jours que du temps de Molière ; ce grand homme n'eut à peindre, dans ses Femmes savantes, que le ridicule des expressions de quelques beaux esprits qui donnaient le ton à l'hôtel de Rambouillet. Cette prétention de mettre de l'esprit dans tout ce que l'on dit, ou d'en singer au moins la physionomie, l'afféterie recherchée des termes, le ridicule si souvent étrange des acceptions dans lesquelles on les emploie pour paraître neuf, tous ces travers existent encore, et, sous de nouvelles formes, n'ont fait que croître et embellir. Par combien de médiocres ou de plates productions prônées par nos coteries de beaux esprits, et qui réussissent un instant, parce qu'elles doivent le jour à un homme qu'elles ont mis à la mode, ne pourrait-on pas remplacer le sonnet et le madrigal dont Molière se moqua si gaiement? Mais si ce grand homme eut le talent de faire un chef-d'œuvre à l'aide seulement de deux auteurs ridicules et de quelques expressions que nous avons remplacées par d'autres tout aussi étranges, quel fond, quel intérêt bien plus comique encore ne lui eût pas

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fourni ce ton mi-parti de gens du monde et de gens de lettres qu'affectent tant de philosophes, d'économistes, de moralistes et île littérateurs, qui, se méprisant mutuellement, ne se réunissent que dans ce seul point, de préférer au titre d'auteurs dont s'honoraient les Pascal, les Fénelon, les Corneille, les Racine, celui de gens de lettres, mot de ralliement à l'aide duquel ils prétendent s'assigner un rang, un état dans la société? Combien l'influence qu'ils essaient de toutes leurs forces de se donner dans le inonde, qui les accueille souvent par air ou par désœuvrement, et qui le plus souvent ne cherche qu'à s'en amuser, n'eût-elle, pas prêté de force comique à l'intrigue des Femmes savantes ! Nos gens de lettres étant bien plus répandus dans la société que du temps de Molière, leurs travers, leurs ridicules, par cela même mieux connus, seraient devenus pour ce grand maître un fond de comique inépuisable. Combien ce ton modestement tranchant avec lequel ils jugent et prononcent sur les objets même qui leur sont les plus étrangers, dominent ou se flattent de dominer les opinions; combien l'art avec lequel, après s'être fait souvent, on ne sait pourquoi ni comment, une sorte de réputation, ils s'empressent de faire partager cette considération usurpée à ceux que leur rang ou leur fortune met à même de leur devenir utiles; combien leurs intrigues, devenues bien plus profondes, parce que le but en est tout autrement important, tout autrement profitable que ne l'était le simple amour de la célébrité; combien tout ce mélange enfin d'audace, de bassesse, d'importance et de ridicule n'eût-il pas fourni au génie de Molière! Quelles moissons n'eût-il pas encore trouvé à faire dans ces cercles de femmes de lettres, sorte d'état qu'elles embrassent actuellement au même âge et par les mêmes motifs qu'elles prenaient autrefois celui de dévotes ! Ce serait dans le sein même de ces sociétés si multipliées de nos jours que l'on pourrait puiser le fond et l'intrigue de la plus excellente comédie. Combien serait véritablement comique le tableau des haines cachées et actives, des petits manèges, des grandes prétentions, des mœurs, du ton enfin des principaux personnages qui représentent dans ces différentes sociétés ! Que de scènes dont le simple récit égaie si souvent ce que ces messieurs et ces dames appellent les sots aux dépens des gens d'esprit! Molière n'eut pas des matériaux aussi précieux, et il fit un chef-d'œuvre que l'on relit et que

l'on revoit toujours avec admiration, quoique les femmes savantes et les gens de lettres de nos jours ne ressemblent plus à ceux que cet inimitable comique fit disparaître à l'aide du ridicule dont il les affubla. C'est dans nos sociétés mêmes que l'homme de génie qui voudra retraiter ce sujet doit chercher ses modèles, et c'est ce que n'a sûrement pas fait M. Fabre d'Eglantine.

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