‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 43 sur 167 · NOTICE DES PRINCIPAUX TABLEAUX DU SALON DE CETTE ANNÉE · texte numérisé non relu

NOTICE DES PRINCIPAUX TABLEAUX DU SALON DE CETTE ANNÉE

Lès Adieux d'Hector à Andromaque, par M. Vien. (Pour le roi.) « L'artiste a choisi le moment où Hector, sortant de la porte de Scée, est arrêté par Andromaque, qui lui fait présenter par sa nourrice le jeune Astyanax, lequel s'effraye du panache dont le casque de son père est ombragé. »

La composition de ce tableau est simple et sage ; il y a de la noblesse et de l'intérêt dans l'attitude d' Andromaque, qui, la main placée sur l'épaule de son époux, semble vouloir le retenir encore par un pressentiment secret des malheurs qui menacent Troie et sa famille. L'effroi de l'enfant est exprimé avec beaucoup de charme et de vérité ; mais le peintre a-t-il indiqué assez clairement la circonstance qui cause cet effroi ? Ne lui a-t-on pas reproché avec raison d'avoir fait le ventre de l'enfant un peu trop gros? Une critique beaucoup plus essentielle et sur laquelle on n'est que trop généralement d'accord, c'est que toute la figure d'Hector annonce beaucoup plus de mollesse et de bonhomie que d'héroïsme et de dignité. Ce n'est point là le rival d'Achille, c'est un bon jeune homme bien doux, bien sensé et qui semble aller combattre pour la première fois ; à en juger par son âge, on serait plus tenté de prendre Andromaque pour sa mère que pour sa femme. La nourrice, à genoux sur le premier plan, est supérieurement dessinée, mais le soldat qui contemple la scène nous a paru un peu raicle ; on trouve aussi trop d'égalité entre le plan des figures et celui des murs de la ville ; celui des murs est d'ailleurs trop semblable à celui du terrain. Enfin l'ensemble de la composition paraît trop dénué de figures, de mouvement et d'expression. L'effet général du tableau est doux et harmonieux, mais il laisse l'âme du spectateur trop tranquille, et ce n'est pas là l'impression que produit ce sujet attendrissant sous les pinceaux d'Homère.

On a trouvé plus de fermeté de ton et un effet plus sensible dans les petits tableaux du même auteur. Le premier représente

une Femme grecque ornant d'une guirlande de /leurs la tête de

sa fille avant de l'envoyer au temple; le second, Glycère cueillant des fleurs pour faire des couronnes; le troisième, Sapho chantant ses vers en s accompagnant de sa lyre. Le sujet du premier, le plus heureusement conçu, est aussi celui que l'artiste a rendu avec le plus de grâce; il y a dans la tête de la jeune fille une ingénuité charmante, une pureté céleste. On désirerait seulement que les fonds de ces trois tableaux fussent moins faits; la peinture ne doit rendre que ce que l'œil peut embrasser.

Fidélité d'un satrape de Darius, par M. de La Grcnée aîné. (Pour le roi.) On y voit Alexandre faisant attacher à un char le satrape Bétis pour le faire traîner ainsi autour de la ville de Gaza que ce généreux satrape avait défendue avec un courage dont l'orgueil du vainqueur fut révolté et qui lui inspira cette vengeance atroce. Quel étrange sujet à peindre que le froid appareil du plus indigne supplice! Quel moment pour représenter un héros, le premier conquérant du monde! Que l'histoire et L'éloquence conservent le souvenir de ces barbaries pour les faire détester, mais l'art qui n'en peut offrir que l'image muette doit-il se permettre de les retracer? Si Raphaël avait pu choisir un semblable sujet, on voudrait, pour l'honneur de l'humanité* que Raphaël y eût échoué. Les masses de ce tableau trop dispersées en font paraître la composition aussi aride que l'idée en est révoltante. La masse d'ombres qui est au milieu semble, pour ainsi dire, le partager en deux parties. Le dessin en général ne manque pas de correction, mais on lui trouve de la rondeur, de la mollesse. Le ton de la couleur est assez ferme, mais les ombras sont trop noires; on y remarque aussi plusieurs figures qui paraissent tout à fait oiseuses.

L'Amitié consolant la Vieillesse de la perte de la beauté et du départ des plaisirs, du même. Si l'idée de ce petit tabieau est ingénieuse, l'exécution n'en est pas fort agréable. La vieillesse y est représentée comme une pauvre dame qui se trouve mal; l'homme qui lui tâte le pouls est d'une tournure un peu agreste; l'attitude de la femme qui lui présente un mouchoir sous le nez n'a rien d'intéressant. Le groupe des plaisirs et de la beauté qui s'éloignent, portés assez lourdement sur une espèce de nuage, se fait remarquer encore par une pâleur noirâtre qui

n'est pas d'un heureux augure. L'ensemble du tableau est froid comme le sont presque toujours les sujets purement allégoriques.

La vue de Villa-Madama, près de Rome; les Portiques d'une rue de Tivoli, par M. le marquis de Turpin, honoraire associélibre. On s'est obstiné à ne voir dans les tableaux comme dans les dessins de cet amateur que des imitations trop serviles de la manière de son maître ; mais, avec quelque sévérité que la critique ait jugé ces ouvrages, il faut bien y reconnaître une sorte de mérite puisque des yeux même assez exercés ont été tentés de les croire de M. Robert.

Priant demandant à Achille le corps d'Hector, par M. Doyen. (Pour le roi.) « Priam, conduit par Mercure dans le camp des Grecs, laisse son char sous la garde de son écuyer, entre dans la tente d'Achille qu'il trouve assis à table vers la fin du repas, n'ayant auprès de lui qu'Alcime et Automédon. Alors, se précipitant à ses pieds, il lui dit : « Achille, égal aux dieux, ayez pitié « de ma vieillesse; je vous en conjure par celle de votre père. « 11 est peut-être attaqué pendant votre absence par des ennemis « injustes, mais il a un fils pour le venger, et moi j'ai perdu « Hector que vous avez tué, et je viens me jeter à vos genoux « pour vous demander son corps. »

Le devant de la scène est vivement éclairé par une lampe antique. On voit Priam prosterné aux pieds d'Achille; toute suppliante qu'est l'action du vieillard, elle inspire également le respect et la douleur ; la prière sublime du poëte est sur ses lèvres, dans ses yeux baignés de larmes, dans le mouvement de ses bras étendus vers le héros dont il veut fléchir le courroux. La main d'Achille qui repousse doucement ce vieillard vénérable, tandis qu'il détourne la tête pour lui cacher ses pleurs, annonce assez le combat qu'il éprouve intérieurement. C'est le même effet que doit produire la poésie. Le fond du tableau n'est éclairé que faiblement par le disque de la lune entourée de beaucoup de nuages ; on y aperçoit Mercure remontant lentement aux cieux, quelques tentes du camp des Grecs, le char et les écuyers du roi Priam. J'ai vu plusieurs personnes admirer dans ce tableau les deux effets de la lune et de la lampe qui se trouvent ensemble pour se nuire. J'en ai vu beaucoup d'autres lui reprocher un ton de couleur absolument faux. La manière dont il était placé au

Salon lui était peu favorable, et ce n'est que dans l'atelier même de l'artiste qu'on a pu lui rendre toute la justice qui lui était due. La figure d'Achille ne nous a pas paru à beaucoup près aussi heureuse que celle de Priam; elle n'a point, ce me semble, la même noblesse que devait avoir ce héros égal aux dieux. Quoi qu'il en soit, on convient assez généralement qu'excepté son tableau du Miracle des ardents et celui du Meurtre de Virginie. M. Doyen n'a jamais rien fait qui puisse lui assurer un rang plus distingué parmi les maîtres de l'école française que ce dernier tableau de Priant.

Le Jeune Fils de Seipion rendu à son parc par Antiochus, par M. Brenet. (Pour le roi.) Cette composition est tout à fait équivoque ; le moment pris par l'artiste ne montre aucune action déterminée, on ne sait si le général romain reçoit son fils ou s'il le remet aux députés. Il n'y a rien, ni dans le dessin des personnages principaux ni même dans les accessoires qui puisse racheter un défaut si essentiel. « Je soupçonne, dit Merlin (c'est le titre d'une des critiques du Salon1), je soupçonne qu'il est possible de traiter ainsi l'histoire sans avoir le génie de Le Brun. »

Ulysse arrivant dans le pedais de O'm'.par M. de La Grenée le jeune. (Pour le roi.) Le peintre a choisi le moment où Ulysse tire son épée pour épouvanter l'enchanteresse qui lui présente le même poison avec lequel ses compagnons furent changés en pourceaux. Mercure se tient assez gauchement à côté de lui, et, pour le garantir des charmes de la déesse, il applique sur son cœur une poignée d'herbes merveilleuses. Au fond du vestibule où se passe la scène, on aperçoit des pourceaux que chasse devant elle une nymphe de Circé. Il semble qu'on ait voulu faire d'Ulysse un vieux soldat ivre, il n'est donc pas étonnant qu'il manque d'aplomb; Mercure parait fort estropié de la cuisse droite; Circé est une enchanteresse comme on en voit beaucoup aux environs du Palais-Royal. On a cependant trouvé dans ce tableau quelques accessoires bien exécutés. Le fond d'architecture est d'un bon style. La distribution des groupes a une sorte de grâce, mais le ton général est noir et dur dans les lumières.

Euterpe ou la Musique, du même auteur. Ce morceau, collé

i. Merlin au Salon en 1787. A Rome, 1787, in-8°, 30 p.

sur une glace ronde de 17 pouces de diamètre, est destiné, dit le catalogue, à faire une petite table ronde. On a jugé que cet ouvrage, qui ne se distingue d'ailleurs que par de petites grâces bien précieuses, aurait été mieux placé dans un magasin de meubles qu'au Salon de peinture.

L'Amiral Coligny impose à ses assassins, par M. Suvée. (Pour le roi.)

Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré.

Dans la Henriade, oui, mais pas dans le tableau. La figure de Coligny manque également de noblesse et d'intérêt; ce vêtement blanc ne ressemble à rien ou au costume d'un Gilles de théâtre. La manière dont cette main est placée sur la poitrine donne à toute la figure un air de raideur; ces jambes si minces et si rapprochées ajoutent encore à ce défaut. Le groupe des assassins nous a paru mieux exécuté. Celui d'entre eux qui est renversé aux pieds de l'amiral est vigoureusement rendu. On trouve celui qui tient le flambeau d'une exécution plus hardie encore, mais on blâme généralement l'artiste d'avoir trop resserré la scène, d'avoir rendu son architecture trop massive et la couleur du fond trop uniforme. Il n'est pas facile, comme l'a remarqué M. Renou, de deviner au premier abord d'où vient le jour; on a de la peine à se persuader qu'il vient du flambeau que tient un des assassins. « Cela provient, dit-il, de ce que pas un des corps qui doivent être éclairés par cette lumière ne participe du ton rougeâtre qu'elle doit répandre sur tout ce qui l'environne; en examinant chaque figure en particulier, la pureté de leur couleur ferait croire qu'elles sont éclairées par le jour. La perspective n'est nullement sentie; le point de distance est beaucoup trop près, ce qui produit un angle trop ouvert, et fait que le spectateur ne peut pas embrasser tous les objets sans lever et baisser la tête, ce qui est contre tous les principes. »

Le Baptême de Jésus-Christ, par le même. (Pour la chapelle de M. l'évêque de Séez.) On y trouve de la fermeté dans le ton, de la correction clans le dessin; la composition est d'une belle simplicité; la Gloire, dans la partie supérieure du tableau, est d'un ton très-harmonieux.

Renaud et Anuide, par M. Vincent. (A M. le comte d'Artois.)

« Armide, après la défaite des infidèles, s'étant enfuie, s'arrête dans un sombre vallon, et là, descendue de cheval, elle jette son casque, son bouclier, son carquois et ses ilèches et ne garde qu'un seul trait pour se donner la mort. Renaud l'arrête, la serre dans ses bras et l'y retient malgré l'effort qu'elle fait encore pour s'en arracher. »

Le sombre vallon du Tasse est ici du vert le plus clair et le plus brillant. Les armes de Renaud qui, s'il faut en croire le poëte, d'azurées qu'elles avaient été étaient devenues vermeilles du sang des ennemis, sont ici tout argentées et du plus beau luisant que vous puissiez imaginer. Sa tête est jeune et belle, mais c'est plutôt celle d'un dameret que celle du plus intrépide des guerriers. L'attitude d'Armide respire une mollesse intéressante, un abandon plein de douleur et d'amour; mais sa pâleur est-elle naturelle? n'est-ce pas du blanc de céruse tout pur? Après avoir indiqué les défauts reprochés à cet ouvrage, il faut convenir cependant qu'il appelle les yeux par un certain attrait répandu dans l'ensemble et dans l'exécution.

On a reconnu un mérite plus réel dans son tableau de Henri IV et Sully. Ce tableau appartient à M. le comte d'Orsay; en voici le sujet : « Sully, ayant reçu plusieurs blessures à la bataille d'Ivry, se retirait le lendemain à Rosny, porté dans une espèce de civière faite à la hâte de branches d'arbres. Le roi, qui était à la chasse, l'ayant rencontré, s'approcha du brancard, lui donna tous les témoignages de sensibilité qu'un ami peut donner à un ami et lui dit en s'éloignant : « Adieu, mon ami, « portez-vous bien, et soyez sûr que vous avez un bon maître. »

Le plus grand défaut qu'on ait remarqué dans cette composition, c'est que les personnages y paraissent trop pressés, l'espace qu'ils occupent étant excessivement resserré. On y trouve d'ailleurs du mouvement, de l'intérêt et des vérités bien senties, rendues seulement quelquefois avec un peu de sécheresse.

Un tableau de M. Vincent fort supérieur à ces deux-là est celui de la Clémence d'Auguste. Ce tableau est pour S. A. S. l'électeur de Trêves. « Le moment du tableau est celui où Auguste dit à Cinna : a Soyons amis, China, c'est moi qui t'en « convie. » Livie exprime l'admiration que lui inspire cet acte de grandeur d'âme; Emilie tombeaux pieds de l'empereur; Cinna est frappé d'étonnement et Maxime pénétré de honte. »

Toute cette composition offre beaucoup de noblesse et d'intérêt; les figures se détachent parfaitement du fond, l'œil se promène aisément dans tout le lieu de la scène. La tête de China nous a paru surtout d'un grand caractère et d'une belle expression. C'est encore un Romain à l'instant où il cède; on sent que ce triomphe ne pouvait être obtenu que par l'ascendant d'une vertu sublime. Auguste est assis, Cinna est debout.

Dans le grand nombre des ouvrages exposés cette année par M. Vernet, on en a remarqué surtout deux où cet artiste, tout septuagénaire qu'il est, semble encore s'être surpassé lui-même. C'est un Lever du soleil dans le brouillard et le Naufrage d'un vaisseau. Dans le premier, la vapeur qui enveloppe ce bois à droite est d'une vérité unique ; ces rayons pâles et humides qui cherchent à dissiper le brouillard, le ton frais et léger du ciel, la transparence des eaux, tout est vraiment enchanteur. Dans le second, les sillons qui fendent la nue, les vagues brisées qui jaillissent, le désespoir des matelots, ces malheureux entourés déjà des horreurs de la mort, et dont la vie ne tient plus qu'à de frêles appuis prêts à leur échapper, tout communique à l'âme un sentiment mêlé de crainte, de terreur, d'espoir et d'admiration. Avec beaucoup d'harmonie dans les effets, beaucoup de richesse dans les figures, il n'y a aucune partie accessoire qui ne tienne à l'action principale, qui ne soit toujours relative au lieu et au moment de la scène.

Les portraits de M. Roslin étaient bien plus remarqués autrefois qu'ils ne le sont aujourd'hui; le mérite qui les distingue a été tant imité, souvent même si fort surpassé, que l'on n'est plus guère disposé à lui en tenir compte. Le meilleur de ses portraits est celui de M. de Nicolaï; encore trouve-t-on cette robe de président mal ajustée. Le petit tableau de Y Invocation à l'amour est de l'ordonnance la plus bizarre. On ne comprend rien à la disposition de l'architecture qui doit représenter la partie intérieure du temple de Vénus. La figure de la jeune fille a l'air de sortir d'une trappe.

L'Intérieur du temple de Diane à Nîmes; la Maison carrée; les Arènes et la Tour-Magne de Nîmes; V Amphithéâtre de la ville d'Orange; le Pont du Gard; le Temple de Jupiter; l'Intérieur de l'église des Innocents, à Paris, dans le commencement de sa destruction, etc., par M. Robert.

Il y a clans tous ces tableaux des beautés nombreuses et surtout une facilité extrême : mais on regrette que cet artiste, si supérieur à beaucoup d'égards, persiste à se montrer si négligent dans la perspective. Ce défaut a frappé surtout dans Vlntéricur de V église des Innocents. Le plan en est tout à fait brisé; il est nécessaire, en le regardant, de rétablir dans sa pensée l'ordre du plan de ce mouvement pour pouvoir en saisir l'idée. La disproportion des objets du premier plan au second est trop forte. « M. Robert ne peut pas ignorer et n'ignore pas sans doute, observe M. Renou, que lorsque l'on veut rendre un intérieur et qu'il n'y a pas de reculée, il faut en supposer une, attendu qu'il est impossible de voir l'objet sous lequel on est. Au surplus, ce tableau est très-fin de ton et a beaucoup de profondeur. L'effet du ciel qu'on voit à travers les croisées supérieures est d'une vérité admirable. On a beaucoup critiqué le dessin qui représente la Statue de Marc-Aurèle. « Qu'il est agréable, dit Merlin, de voir ce bon Marc-Aurèle monter si bien « à l'anglaise ! c'est bien hardi que d'oser défigurer ainsi une des « plus belles statues antiques. Je n'ai pu me refuser au plaisir « d'admirer ces petites femmes bien chiffonnées, qui ont l'air de « poupées au milieu des ruines imposantes de l'ancienne Rome. « 0 fureur de franciser tout ! »

Plusieurs tableaux de nature morte, par Mme Vallayer-Coster. Le premier et le plus grand de ces tableaux offre un Chien près d'un chevreuil et quelques autres pièces de gibier, avec un fond de paysage. On a observé avec raison que la lumière y est trop dispersée, que le chien manque de vie, que les formes de sa tête sont trop rondes et les articulations des pattes trop molles. Le faisan est d'une belle couleur. Le Tableau de fleurs est d'un effet très-harmonieux ; celui de la Verrière d'argent remplie de verres, d'une grande vérité.

11 y a du mérite dans les Portraits de M. Weyler ; une manière large et facile, mais j'y trouve un ton de couleur qui ne me paraît souvent ni beau ni vrai. Ceux de Pierre le Grand et de l'Amiral Buy ter sont en émail et fort grands pour ce genre de peinture.

Le lundi 8 octobre, on a donné, au Théâtre-Français, la première représentation d'Augasta ', tragédie en cinq actes, en vers, de M. Fabre d'Églantine, encore tout froissé de la chute de sa comédie des Gens de lettres, dont nous avons eu l'honneur de vous rendre compte dans notre dernière feuille.

Le choix du sujet d'Augusta nous a paru d'une hardiesse intéressante : c'est l'atrocité de la procédure intentée à Abbeville, en 1766, contre l'infortuné chevalier de La Barre, que l'auteur a eu le courage de présenter au théâtre sous des noms grecs et romains, mais en se permettant cependant d'en adoucir la catastrophe, parce qu'il y a des choses qu'on supporte au Palais, et qu'on ne supporterait pas sur la scène. Avant d'entreprendre l'analyse de la tragédie, il convient donc de rappeler à nos lecteurs la déplorable histoire qui en a fourni l'idée.

Mme Feydeau de Brou, fille d'un garde des sceaux de France, etabbesse du couvent de Villancourt, à Abbeville, avait fait venir auprès d'elle le chevalier de La Barre, son neveu, jeune militaire, petit-fils d'un officier général, dont le père avait dissipé sa fortune. Elle le logea dans l'extérieur de son couvent. Un nommé Belleval, lieutenant d'une petite juridiction de cette ville, était amoureux de cette abbesse, et elle fut obligée, pour faire cesser ses importunités, de le chasser de sa maison. Belleval ne douta pas que ce ne fût l'amour de la tante pour son neveu qui l'eût fait expulser, et il conçut le projet de perdre le chevalier de La Barre. Il sut que ce jeune militaire et un sieur d'Étallonde, fils d'un président de l'élection, à peine âgé de dix-huit ans, avaient passé devant une procession sans ôter leurs chapeaux ; que des gens qu'on n'a jamais pu connaître avaient endommagé un crucifix de bois posé sur un pont d' Abbeville, et il résolut de se servir de ces moyens pour perdre son prétendu rival. L'évêque d'Amiens, à qui il dénonça ces faits, fit lancer des monitoires, ordonna une procession solennelle en l'honneur du crucifix mutilé, ce qui ne manqua pas d'exalter toutes les têtes de son diocèse. Le dénon-

1. Ce nom est ridicule. Je préfère beaucoup, disait un mauvais plaisant, celui d'une tragédie de Collé, Angusta. (Meister.)

dateur Bolleval attira chez lui des valets, des servantes, des manœuvres, pour les engager à lui servir de témoins ; malgré toutes ces insinuations, il n'obtint aucune déposition qui pût constater formellement que l'on eût vu ces jeunes gens mutiler le signe heureux] du salut des humains; le seul crime dont ils furent dûment atteints et convaincus, c'est d'avoir chanté des chansons irréligieuses, et d'avoir lu avec trop de plaisir le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Les juges d'Àbbeville ne s'en crurent pas moins obligés à les condamner à avoir la langue et le poing coupés, et à être brûlés à petit feu. Le sieur d'Étallonde échappa au supplice en fuyant en Prusse, où le grand Frédéric accueillit son infortune et le plaça dans ses troupes. Quant au chevalier de La Barre, qui était prisonnier, le Parlement de Paris, juge en dernier ressort de la sénéchaussée d'Abbeville. confirma la sentence, malgré une consultation de dix des plus célèbres avocats de Paris qui démontraient son innocence ; il diminua seulement quelque chose de l'atrocité du supplice (si la question ordinaire et extraordinaire à laquelle il condamna cet infortuné ne l'aggrava pas), en ordonnant qu'il serait décapité avant d'être jeté dans les flammes. Ce qu'il y a de véritablement affreux dans ce dernier jugement, c'est que de vingt-cinq juges qui composaient la Tournelle, quinze juges furent longtemps d'avis d'absoudre le malheureux jeune homme, et ils ne passèrent à l'avis des dix autres que parce qu'on leur fit observer que, dans un moment où le Parlement attaquait par ses arrêts les jésuites, les évêques et les billets de confession, il était essentiel de se montrer zélateurs d'une religion dont ils se voyaient obligés de persécuter les ministres. Ainsi, c'est à la bulle Unigenilus, c'est à la faiblesse qu'eut Louis XIV de la sanctionner de son autorité, que nous devons les malheureuses querelles qui troublèrent presque la vie entière de Louis XV, que nous devons le régicide de ce roi, et l'assassinat que les lois ont commis dans la personne du chevalier de La Barre.

Cette petite digression nous a paru nécessaire pour expliquer les intentions de l'auteur d'Augusta. L'on conviendra qu'il faut que nos mœurs et notre tolérance aient fait quelques progrès, puisque, après vingt ans, l'on a permis de présenter sur la scène, sous un voile si facile à percer, ce déplorable exemple des victimes immolées au fanatisme des lois et de la religion.

La tragédie finit par un vers tiré des Proverbes du roi Salo- ?non- c'est Augusta qui s'adresse à son fils:

Et souvenez-vous bien Qu'un excès de vertu n'est pas toujours un bien.

Tournure de phrase qui rappelle malheureusement celle d'un axiome trop connu du Lutrin * :

Et souvenez-vous bien

Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

Il est rare de voir accueillir plus défavorablement un ouvrage que ne l'a été Augusta. Les signes de mécontentement les moins équivoques ont éclaté dès la fin du second acte. La fable sur laquelle est fondée l'action a paru trop invraisemblable; les incidents qu'elle présente ont été trouvés peu naturels et ramènent continuellement les mêmes idées, les mêmes sentiments. Agathocle est en danger dès le commencement du second acte, et l'amour si forcené du consul pour sa mère ne change rien à la situation toujours la même pendant les quatre derniers actes. Le style de cet ouvrage n'est pas fait pour dissimuler les défauts du plan ; il annonce cependant que le talent de l'auteur est plus propre à la tragédie qu'à la comédie. Ses deux essais dans des genres si différents n'ont pas été heureux; et si M. Fabre d'Eglantine a été sifflé en jouant les gens de lettres et les philosophes, il ne l'a été guère moins en voulant nous intéresser en leur faveur. Le mérite d'un motif si louable n'a pourtant pas été entièrement perdu, et de nombreux retranchements, faits à la seconde représentation, pourront faire donner la pièce encore quatre ou cinq fois. «

— Le lundi 15 octobre, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation de Célestine, drame en trois actes, mêlé d'ariettes. Le poëme est de M. Magnitot, secrétaire du prince de Salm, et la musique de M. Bruni ; ces deux auteurs n'étaient connus que par la chute de Coradin, opéra-comique en trois actes, représenté sur ce théâtre l'année dernière 2.

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