‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 48 sur 167 · M"10 DE GENLIS · texte numérisé non relu

M"10 DE GENLIS

Trètez-moi l'un et l'autre une oreille attentive.

Je ne veux point ici rappeler le passé,

M vous rendre raison de ce que j'ai versé.

Ce que j'ai fait, Gaillard, j'ai cru le devoir faire.

Je ne prends point pour juge un monde téméraire.

Quoi que sa médisance ait osé publier,

Un grand prince a pris soin de me justifier.

Sur de petits tréteaux ma fortune établie

M'a fait connaître à Londre et même en Italie;

Par moi votre clergé goûte un calme profond.

La Seine ne voit plus ce Voltaire fécond,

Ni cet altier Rousseau, par d'éternels ouvrages,

Comme au temps du feu roi, dérober vos hommages.

La Sorbonne me traite et de fille et de sœur.

Enfin de ma raison le pesant oppresseur,

Qui devait m'entourer de sa secte ennemie,

Condorcet, Condorcet tremble à l'Académie.

De toutes parts pressé par un nombreux essaim

De serpents en rabat réchauffés dans mon sein,

1. L'abbé Gauchat passe pour avoir aidé M"'c de Genlis dans la composition de >on livre sur la Religion. Dans sa reconnaissance, madame la comtesse nous concilie de préférer cet abbé à tou« les philosophes, même àtous les Pères de l'Église. Wh-ti r.

II me laisse à Paris souveraine maîtresse...

Je jouissais en paix du fruit de ma finesse;

Mais un trouble importun vient depuis quelques jours

De mes petits projets interrompre le cours.

Un rêve... (me devrais-je inquiéter d'un rêve?)

Entretient dans mon cœur un chagrin qui me crève.

Je l'évite partout, partout il me poursuit.

C'était dans le repos du travail de la nuit;

L'image de Buffon devant moi s'est montrée,

Comme au Jardin du roi pompeusement parée1;

Ses erreurs n'avaient point abattu sa fierté;

Même il usait encor de ce style apprêté

Dont il eut soin de peindre et d'orner son ouvrage,

Pour éviter des ans l'inévitable outrage.

Tremble, ma noble fille, et trop (ligne de moi,

Le parti de Voltaire a prévalu sur toi;

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,

Ma fille... en achevant ces mots épouvantables,

L'Histoire naturelle a paru se baisser :

Et moi je lui tendais les mains pour la presser;

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange

De quadrupèdes morts et traînés dans la fange,

De reptiles, d'oiseaux et d'insectes affreux,

Que Bexon et Guéneau se disputaient entre eux.

— Le 10 novembre, on a donné, sur le théâtre de l'Académie royale de musique, la première représentation de la reprise de l'opéra cle Pénélope, de MM. Marmontel et Piccini. Les deux auteurs y ont fait des changements assez importants2?

On a substitué au chœur des Poursuivants à table, qui commençait cet opéra, un divertissement chanté et dansé, dont l'effet agréable a cependant encore le défaut de ne pas expliquer davantage l'action, dont l'exposition ne commence toujours qu'au moment où Pénélope entre sur la scène. On a supprimé les chœurs multipliés de cette foule de princes, et l'on a mis dans la bouche d'un seul les déclarations qu'il était assez étrange d'entendre dire à tous à la fois.

Au second acte, M. Marmontel a fait disparaître entièrement l'épisode inutile de Laërte. C'est encore Pénélope qui ouvre ce second acte ; elle vient confier aux fidèles pasteurs d'Ulysse le

1. Allusion à la belle et modeste slatue que M. de Buffon est exposé à rencontrer tous les jours sur son escalier. (Meisteh.)

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