‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 52 sur 167 · Le mot de la charade est chercher · texte numérisé non relu

Le mot de la charade est chercher

à lui apprendre le secret. Malgré le peu de succès qu'a eu l'Amant à V épreuve, on s'esl avisé de le disputer au pauvre

M. Moline. Il n'en est pas moins vrai que l'ouvrage lui appartient presque toui entier; nous le connaissions longtemps avant qu'il lût donné; l'invention du bracelet qui sert si peu à la reconnaissance est vraiment la seule chose que puisse revendiquer l'anonyme qui a prétendu ravir à M. Moline ce nouveau titre à l'immortalité.

— Natalie, drame en trois actes de M. Mercier, représenté trois ou quatre fois sur le même théâtre, étant imprimé depuis longtemps, nous croyons pouvoir nous dispenser d'en faire l'analyse. C'est cette pièce qui a été le sujet de sa brouillerie avec les Comédiens français. Elle n'a eu à la représentation qu'un succès fort équivoque ; il y a beaucoup de longueurs dans le dialogue qui font languir la marche de l'intrigue, mais il y a quelques situations, au second et au troisième acte, qui nous ont paru touchantes et d'un effet vraiment dramatique.

— Mémoire sur le mariage dey protestants en 1785. — Second Mémoire sur le mariage des protestants. A Londres, 17S7. Deux brochures in-8", l'une de 198 pages, l'autre de 178.

Ces deux Mémoires, d'un ministre et d'un magistrat rempli de lumières et de vertus, étaient attendus avec impatience ; on n'y a point trouvé ce qu'on y cherchait peut-être, de beaux mouvements d'éloquence, une grande élévation d'idées, des principes de législation profondément discutés; c'est simplement le rapport d'une cause importante, tel qu'il devait être fait pour être présenté au Conseil du roi, sans faste, sans chaleur, avec beaucoup de méthode, de sagesse et de mesure. Si M. de Malesherbes s'était proposé de prouver que la tolérance civile est due incontestablement à tous les citoyens de l'Etat, qu'il n'y a que des préjugés fanatiques ou superstitieux qui aient pu jamais priver les hommes d'une liberté à laquelle ils ont reçu en naissant un droit imprescriptible, il lui eût été facile sans doute de faire sur ce beau sujet autant de philosophie et d'éloquence qu'il en aurait voulu ; mais son intention paraît avoir été d'embrasser un plan moins vaste, pour faire un ouvrage plus utile. 11 n'a point écrit pour des hommes qui sont plus que persuades des vérités qu'il importait d'établir ; ce sont les jurisconsultes attachés aux anciennes maximes qu'il a cherché à convaincre de l'utilité desnouxv. \%

velles lois qu'il propose, et, pour arriver à ce but, il s'est attaché essentiellement à écarter le plus grand des obstacles qu'on avait opposés jusqu'ici à tous les partis qu'on avait essayé de prendre pour assurer l'état des protestants en France ; cet obstacle est le préjugé tiré de l'autorité respectable de Louis XIV, et de l'inaction dans laquelle on s'est tenu pendant tout le règne de Louis XV. M. de Malesherbes combat ce préjugé de la manière la plus victorieuse, en démontrant que jamais Louis XIV n'a eu le projet de réduire les protestants français à l'état où ils sont aujourd'hui, que son premier sentiment était de fixer leur état par une loi qui est précisément celle qu'on veut établir actuellement, et qu'il n'en a été détourné que parce que le clergé de son temps introduisit un système différent, par lequel il espérait de procurer en peu de temps l'extinction totale de l'hérésie, projet dont l'illusion est démontrée de nos jours par un siècle d'expérience, projet d'ailleurs dont il ne peut plus être question, parce que le clergé de notre siècle ne pense plus comme celui de 1685, et qu'il refuse de se prêter aux sacrilèges ef aux profanations de la génération présente, dans l'espérance d'obtenir des conversions sincères de la génération future. M. de Malesherbes explique aussi l'inaction du règne de Louis XV, et prouve que Louis XV personnellement, le cardinal de Fleury, le chancelier d'Aguesseau, et tous les ministres qui sont venus depuis, eussent adopté infailliblement les premières idées de Louis XIV, si on n'avait pas craint une forte opposition des principaux corps du royaume, ce qui n'est plus à craindre dans ce temps-ci, où toutes les querelles du clergé et de la magistrature sont oubliées.

Dans son second Mémoire, M. de Malesherbes croit pouvoir regarder comme une base certaine que Sa Majesté reconnaît la justice et la nécessité de donner à tous ses sujets un état civil, et qu'elle regarde aussi comme intéressant pour son royaume d'y attirer les étrangers qui peuvent y apporter leur commerce et leur industrie. Il divise ensuite l'examen de la question en trois parties.

Dans le premier chapitre, il examine si, pour donner aux sujets du roi un état certain, et pour assurer les étrangers qu'ils jouiront de ce même état en s' établissant en France, il suffit de laisser tomber dans l'oubli les lois dont l'effet est de réduire les familles protestantes à la bâtardise, et il conclut, comme il est

aisé de l'imaginer, que le roi doil prononcer sur leur état par une loi expresse.

Dans le second chapitre, il présente le projet de cette loi, et en trouve presque toutes les dispositions dans les arrêts rendus

- Louis XIV. Ce qu'il se permet d'y ajouter ne tend qu'à rendre plus efficaces les mesures prises par Louis XIV, et avant lui par Louis XIII, pour que les protestants ne soient plus une nation en quelque sorte étrangère au milieu du royaume; ce qu'il - si permis de retrancher n'est que relatif aux espérances que l'on avait conçues d'une conversion générale et prochaine, dans le temps de la révocation de l'édil de -Nantes, espérances dont on a ete désabusé, même avant la lin du règne de Louis XIV.

Nous avouerons franchement que le bill de tolérance adopté par l'État de Virginie est à nos yeux une loi beaucoup plus simple et par là même beaucoup plus parfaite; mais peut-être sommes-nous trop vicieux en France pour oser essayer tout à coup d'un pareil régime; le vœu de M. de Malesherbes s'est arrêté sans doute au point où doivent se borner nos espérances.

— Discours à lire au Conseil, en présence du roi, par un ministre patriote, sur le projet d'accorder aux protestants l'état ci cil en France. En deux parties. Deux brochures in-12 de plus de 200 pages chacune.

C'est le titre de l'ouvrage qu'on appelle le Mémoire de M ,e la maréchale de Noailles, parce que c'est elle qui l'a distribué, parce que c'est elle qui a été le porter elle-même de porte en porte, chez tous les pairs, chez tous les conseillers au Parlement, avec le billet crculaire que voici: « M",e la maréchale de .Noailles est venue pour avoir l'honneur de vous voir, et pour vous engager à défendre la religion et l'État, dont les intérêts vous sont confiés. » Ce discours, qu'on a attribué tour à tour à l'abbé Beauregard, à l'abbé Lenfant, à l'abbé Émeri1, est écrit avec beaucoup d'adresse et de chaleur, et l'on n'a pas été peu surpris de trouver encore dans le parti du fana-

1. L'ex-jésuite Feller et l'abbé Proyart l'attribuent formellement à l'ex-jésuite Bonnaud. massacré aux Carmes le 2 septembre 1792. Cet écrivain avait été grand vicaire du diocèse de Lyon sou-^ M. de Marbœuf, et il avait eu toute la confiance de cet archevêque. On peut croire cependant que les jésuites Beauregard et Lenfant ont fourni à l'auteur quelques morceaux. Quant à l'abbé Émeri, la véhémence de cette philippique chrétienne est trop opposée à son caractère connu pour croire qu'il y ait eu quelque part. (B.)

tisme et de la superstition tant d'éloquence et même tant d'esprit. Voici le plan de cette violente diatribe. 1° Qu'ont fait les protestants avant la révocation de l'édit de Nantes? 2* Que fontils depuis cette époque? 3° Que feraient-ils dans les circonstances actuelles si le gouvernement sanctionnait leur état? On conçoit aisément que, dans le développement de ces trois articles, rien de ce qui pouvait rendre les protestants odieux, rien de ce qui peut alarmer sur les suites de la tolérance qu'on sollicite en leur faveur, n'est oublié. L'exagération des faits, la mauvaise foi, l'injustice, la fausseté des principes et des raisonnements, il est permis de tout employer dans la défense d'une si belle cause, et l'auteur y a souvent réussi de manière à donner la plus haute idée de son talent. Tantôt il n'y a plus d'hérétiques dans le royaume; ce n'est pas la peine qu'on s'occupe de leur sort; tantôt leur puissance menace de renverser le trône; de quelque point que parte l'éloquence de l'auteur, elle arrive toujours à son but. Quel dommage que, grâce aux progrès de la philosophie et de la raison, tant de force de style, tant de chaleur d'imagination soit en pure perte ! on ne présume pas du moins qu'elle puisse nuire en rien à l'exécution des vues bienfaisantes de Sa Majesté; le succès en est plus assuré que jamais.

— C'est surtout à la France à regretter, dans la personne du chevalier Gluck, mort à Vienne, le 17 novembre 1787, un compositeur dont le nom marquera une époque intéressante dans l'histoire de la musique. Nous ne voulons retracer ici ni la révolution que le chevalier Gluck opéra sur notre théâtre lyrique, ni la guerre injuste et ridicule dont il fut la cause ou le prétexte; nous ne parlerons ni de ses ouvrages ni de ses succès ; quel éloge pourrions-nous en faire qui ne parût faible et languissant auprès de l'hommage que M. Piccini vient de décerner à la gloire de ce grand homme?

Dans une lettre insérée dans le Journal de Paris, après avoir loué l'auteur d'Alceste d'une manière qui, nous osons l'avouer, n'appartenait qu'à l'auteur de Didon, M. Piccini propose une souscription, non pour élever au chevalier Gluck un buste, comme l'ont fait Rome et Florence au célèbre Sacchini, mais pour foncier à perpétuité, en l'honneur de ce compositeur, un concert annuel exécuté le jour de sa mort, uniquement com-L posé de sa musique, « pour transmettre, dit-il, l'esprit et le i

ractère de l'exécution de ses compositions aux siècles qui succéderont à celui qui a vu naître ces chefs-d'œuvre, et comme un modèle du style et de la marche de la musique dramatique qu'il importe de retracer aux jeunes artistes qui se destineront à la • musique théâtrale, »

h immage, qui honore égalemenl le grand homme qui le décerne et celui qui en est l'objet, esl une heureuse imitation de ce que l'Angleterre vient île l'aire pour la mémoire de Hàndel; mais c'esl prés d'un demi-siècle après la mort de ce compositeur qu'elle a pensé à lui rendre cet hommage; une fondation n'en garantit pas la perpétuité, et ce n'est pas le rival de Hàndel qui a élevé ce monument à sa gloire. Cette circonstance, qui en effet honore de la manière la plus touchante le caractère de If. Piccini, a étonné presque également et ses propres partisans et ceux du chevalier Gluck. Les uns ont vu avec peine, parce qu'ils avaienl jure et, qui plus est, imprimé le contraire, que Gluck pourrait bien, à la rigueur, être un grand homme, puisque son rival ne refusait pas de lui accorder ce titre; les autres ont éprouvé une sorte de dépit que ce fût le plus redoutable de ses rivaux qui vint parer lui-même la tète de leur idole d'une couronne immortelle que sa main semble flétrir à leurs yeux. Tel est l'esprit de parti. 11 est vrai que ces sentiments outrés n'ont été que ceux des personnes qui, dans cette guerre de musique, dont les débats eurent tant d'importance et de folie, ont joué un rôle plus ou moins tranchant. Mais tous ces chefs de parti, dont les uns avaient fondé sur ces divisions leur gloire littéraire et les autres un intérêt plus solide, affectaient d'ignorer que ces deux grands hommes se rendaient une égale justice dans le temps même que ceux qui osaient les juger leur refusaient les qualités qui distinguent le plus éminemment le genre de leur talent. Gluck admirait les chants heureux et faciles de son rival, la clarté de son style, l'élégance et la vérité de son expression; il avait vu ses succès en Italie surpasser ceux qu'il y avait obtenus lorsqu'il essaya pour la première fois, sur le théâtre de Naples, son nouveau système dramatique dans l'opéra d'Orphée. La sagacité de l'esprit de M. Piccini lui avait fait sentir également que le nouveau point de vue sous lequel Gluck envisageait une action dramatique chantée, le mélange des chœurs avec le dialogue des principaux interlocuteurs, la marche plus rapide de la scène,

le développement des sentiments que devaient faire naître les différentes situations d'un drame intéressant, ne pouvaient qu'étendre la carrière de l'art musical. 11 n'avait jamais douté qu'en soumettant les procédés de cet art aux principes de la bonne tragédie il n'en résultât de plus grands effets, un intérêt plus attachant, des caractères plus variés, une expression plus vraie et plus profonde; que Gluck enfin rappelait la musique à l'emploi sublime qu'en avaient fait les Grecs sur leur théâtre, ce théâtre fait pour servir de modèle à tous les autres.

Mais ce n'était guère en Italie que M. Piccini pouvait rencontrer un poëte propre à servir son génie. Les spectateurs de Naples et de Rome étaient trop accoutumés à ne vouloir trouver dans un opéra que de beaux airs, et cependant c'est au moment même où il fut appelé en France qu'un poète italien lui avait promis un opéra d! ' Iphigénie en Aulide d'après ces nouveaux principes. Malheureusement pour Piccini, et longtemps avant son arrivée en France, M. Marmontel avait prononcé dans Y Encyclopédie que l'introduction de la tragédie sur le théâtre de l'Opéra était impraticable, qu'elle ne servirait qu'à confondre les genres, qu'elle était destructive de l'art musical, et que Quinault nous avait laissé les seuls modèles de poëmes qui pussent convenir à cet art. Ce qui était encore bien plus fort que ces assertions imprimées dans Y Encyclopédie, c'est que M. Marmontel attendait M. Piccini avec sept à huit opéras de ce poëte trop dénigré par Roileau et trop loué par les écrivains de ce siècle. Ce fut avec le poëme de Roland, réduit en trois actes, que M. Piccini eut à lutter contre un rival qui venait s'emparer de la scène lyrique par un succès dont il n'y avait pas encore eu d'exemple; ce fut avec ce poëme, dont l'action est insignifiante et presque ridicule, que l'Orphée de Naples se vit condamné à descendre dans l'arène et à combattre un rival armé de la superbe tragédie iV Iphigénie en Aulide. Le succès qu'eut Roland appartint en entier au génie de M. Piccini, et celui d'Atys prouva qu'il ne manquait à ce grand compositeur, pour égaler la gloire de son rival et même la surpasser, que des poëmes dont le fond fût plus intéressant, la coupe et la marche plus dramatiques. Celui de Didon, dans lequel M. Marmontel voulut bien enfin déroger à ses principes, justifia universellement l'opinion que tous les bons esprits avaient déjà conçue des talents de M. Piccini.

Nous ne nous sommes permis cette petite digression que parce qu'elle servail à mettre dans un plus beau jour L'hommage désintéressé que M. Piccini vient de rendre à son rival, dont le parti a si longtemps traversé ses succès, et qui fut le prétexte d'une persécution dont il a pensé être la victime. Nous osons le répéter à la gloire du chevalier Gluck, puisque c'est l'aveu même de M. Piccini. le théâtre lyrique doit à ce grand compositeur ce que la scène française doit à Corneille, et nous croyons qu'en - [primant ainsi M. Piccini a parlé le langage de la postérité; c'esl à des hommes de génie comme lui qu'il appartient d'en être les interprètes. Mais ce que ne pouvait pas dire M. Piccini, ce que pensent les hommes les plus éclaires, et ce que confirmera sans doute cette même postérité dont l'équité plaça Phèdre et Athalie au rang des premiers chefs-d'œuvre de tous les théâtres, c'est que si la révolution faite par le chevalier Gluck sur notre scène lyrique, m le caractère de son génie, l'aspérité de ses productions, le sublime de ses idées, l'incohérence, la trivialité, osons le dire, de celles qu'il leur fait succéder quelquefois offrent des traits de la ressemblance la plus frappante entre lui et le père du Théâtre-Français, il n'est pas moins vrai que l'Opéra doit à Piccini ce que la scène française doit à l'inimitable Racine, cette pureté, cette élégance continue de style, cette sensibilité qui caractérise si particulièrement l'auteur de Phèdre, qui manquait également à Gluck et au grand Corneille, et qui fait le charme des compositions de M. Piccini, comme elle fera éternellement celui des vers de Racine. Peut-être est-ce encore une chose assez digne d'être remarquée, que comme le grand Corneille n'a jamais été mieux loué qu'il ne le fut par Racine clans le discours que celui-ci prononça à l'Académie française pour la réception de Thomas Corneille et de M. Rergeret. c'est aussi de son émule et de son rival Piccini que le chevalier Gluck a reçu l'éloge le plus digne d'honorer sa mémoire.

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