‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 55 sur 167 · M. le duc de Penthièvre. (Meisteh · texte numérisé non relu

M. le duc de Penthièvre. (Meisteh

2. Le mois de février manque dans le manuscrit de Gotha. Nous l'avons collationné sur les fragments appartenant à l'Arsenal, et nous avons rétabli dans le compte rendu du livre de Rulhière non-seulement des phrases incidentes, mais des paragraphes entiers biffés par la censure.

du règne de Louis XIV jusqu'à nos Jours, tires des différentes tir hirts du gouvernement. Un volume in-S° de 38'i pages.

11 prouve d'une manière très-évidente, grâce aux documents Les plus authentiques, quoique ignores de la plupart de nos" historiens, qu'au moment où Louis \IV prit les rênes du gouvernement, il fut bien éloigné de concevoir le dessein d'anéantir le protestantisme dans son royaume, ainsi que l'ont prétendu tour à tour ses détracteurs et ses panégyristes; qu'à l'époque même où la dévotion eut sur les sentimens de ce monarque la même influence qu'avait eue auparavant l'amour des femmes et celui de la gloire, il n'eut jamais la volonté de priver les protestants de son royaume des droits de leur état civil; que la révocation de l'édit de Nantes, cet acte du pouvoir arbitraire qui fit à la France une plaie si sensible, n'embrassait point alors à ses yeux toute l'étendue de l'injustice et des désordres qui en furent la suite: qu'enfin cette violation manifeste des droits les plus sacrés ne doit être attribuée qu'aux séductions d'une fausse politique ; que ni le monarque, qui crut expier les plus doux péchés de sa jeunesse en réunissant tous ses sujets dans la même croyance, ni la femme adroite qui crut devoir L'affermir dans ce dessein, de peur d'être soupçonnée de favoriser une secte dans laquelle elle était née, n'eurent jamais ni dans le cœur ni dans l'esprit les sentiments persécuteurs dont les protestants se virent les victimes ; que les violences qu'on leur fit éprouver, vers la fin malheureuse de ce beau règne, furent autant de surprises faites à la religion du roi et à son autorité ; que ce ne fut que pour soutenir son crédit déjà chancelant que Louvois crut devoit employer ces moyens de persécution dont il dérobait sans cesse l'atrocité à son maître, en ne lui montrant que la liste des conversions fausses ou vraies qu'il obtenait journellement à ce prix.

Plusieurs de ces vérités ont été, ont dû être ignorées de la plupart des historiens de Louis XIV ; elles étaient enfouies dans les dépôts des divers départements, et surtout dans celui du ministre qui est chargé des affaires de la religion prétendue réformée. Ils ont été ouverts à M. de Rulhière par M. le baron deBreteuil, qui conçut, dès son arrivée au ministère, le dessein de faire cesser un scandale impolitique et de réaliser les projets de M. de Malesherbes en accordant aux protestants la tolérance civile : c'est lui qui a obtenu que toutes les archives de l'Ltat

fussent ouvertes à l'écrivain qu'il a bien voulu associer à sa gloire, et M. de Rulhière a rassemblé clans ces divers dépôts tous les documents qui pouvaient jeter quelque jour sur cette œuvre de ténèbres, tels que la correspondance de Louvois avec les évêques, les commandants, les intendants départis dans les diverses provinces du royaume; le Mémoire, jusqu'alors inconnu , où les jésuites proposent pour la première fois à Louis XIV la révocation de l'édit de Nantes; celui que ce monarque dicta à Pellisson sur les dix premières années de son règne, imprimé avec une infidélité vraiment coupable et dont l'original, écrit de la main de Pélisson et les titres des chapitres de celle du roi, fut déposé par son ordre, deux jours avant sa mort, par le maréchal de Noailles à la Bibliothèque royale, Mémoire qui vient d'obtenir une plus grande authenticité encore par la découverte que M. Hennin, premier commis des affaires étrangères, a faite de l'original de ce manuscrit, écrit en entier de la main de Louis XIV et corrigé de celle de Pellisson. A ces mémoires si précieux, à ces monuments ignorés de tous les actes ministériels de Louvois et des autres secrétaires d'État qui eurent quelque part à ce grand complot d'iniquités, M. de Rulhière a joint les anecdotes éparses dans les Mémoires de la maison de Noailles, dans les Lettres de Mme de Maintenon, dans les Souvenirs de Mme de Caylus, sa nièce ; et c'est en rassemblant, en discutant et en comparant ces circonstances déjà connues avec celles qui ne l'étaient pas, que cet écrivain a composé un ouvrage qui nous a paru répandre un jour tout à fait nouveau sur cette partie importante de l'histoire de Louis XIV.

Le Mémoire de Louis XIV prouve invinciblement que, lorsque ce monarque commença de régner par lui-même, il était sans inquiétude sur le compte des protestants, qu'il ne soupçonna même pas au bout de dix ans qu'il pût importer jamais à sa tranquillité et à sa religion, ni à celles de son successeur à qui il adresse cet ouvrage, de détruire la religion prétendue réformée. Dans tous les projets qu'il annonce avoir conçus pour la réforme et le bien de son royaume, en parlant même des soins qu'il a pris et qu'il veut prendre de la religion dans ses États, à peine est-il question des prolestants. On le voit se plaindre des divisions qu'ont fait naître clans l'Eglise le jansénisme et le molinisme et il ne dit pas un mot des troubles à craindre de la religion prétendue réformée. S'il en parle, s'est pour inviter son successeur

à suivre le plan de modération qu'il s'est prescrit à cet égard : i J'ai cru que le meilleur moyeu pour réduire peu à peu les huguenots de mon royaume était de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle, de faire observer ce qu'ils avaient obtenu sous les régnes précédents, mais aussi de ne leur accorder rien de plus. Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus, et j'ai assez ponctuellement observé, de n'en faire aucune à ceux de cette religion.... Je résolus de même d'animer autant que je pouvais les évèques afin de travailler à les instruire... »

Les moyens qui furent employés dans la suite à exciter le zèle de ce monarque pour les conversions sont très-bien développés par M. de Rulhière. A peine M"e de Maintenon eut-elle approché de Louis XIV, qu'elle vit très-bien que la galanterie et la dévotion avaient dans le cœur de ce prince un empire presque égal. Elle conseilla d'abord à Mme de Montespan de faire agir ces deux ressorts de concert pour assurer son pouvoir et le rendre plus absolu, mais le caractère de la favorite ne put soutenir l'austérité de ce plan; le succès en était réservé à une autre, à celle qui l'avait proposé, mais qui ne pouvait penser alors que le premier pas que lui avait fait faire sa rivale en l'introduisant à la cour la porterait un jour au faîte de la puissance. M. de Rulhière observe que Mme de Maintenon eut cela de commun avec Cromwell, qui employa pour lui-même les conseils qu'il avait donnés à son protecteur lorsque, colonel encore obscur dans l'armée de Charles Ier, il disait à Manchester : « Mylord, si vous voulez vous attacher aux honnêtes gens, vous vous trouverez à la tête d'une armée qui fera la loi au roi et au Parlement. » Mme de Maintenon eut un motif personnel qui lui commandait plus particulièrement encore qu'à M'1"- de Montespan le régime clévotit-uv qu'elle lui avait conseillé de suivre; elle était née protestante, et avait été élevée dans cette secte : on l'avait soupçonnée même d'avoir voulu la favoriser, elle s'en plaint du moins dans ses lettres. Louis XIV était déjà vivement affecté de l'espèce de schisme dont la religion dominante de son royaume était alors menacée par les disputes du jansénisme et du molinisme, deux sectes qui se haïssaient d'autant plus qu'elles se touchaient d'assez près en plusieurs points; cette crainte alarmait également sa politique et sa piété. Mme de Maintenon, malgré toute la sou-

plesse de sa conduite, ne put s'empêcher de paraître prendre le parti de l'une des sectes contre l'autre. Celle qu'elle ne protégeait pas d'abord se vengea en rappelant la religion dans laquelle elle était née et élevée, et, pour ne pas passer pour huguenote aux yeux de Louis XIV, elle se crut obligée de s'occuper de la conversion de ses anciens frères, et, pour se faire croire plus sûrement convertie, elle fit de son auguste amant lui-même un convertisseur. Le plus sûr moyen de plaire à ce monarque devint bientôt pour tous les agents de son autorité le soin de faire rentrer les protestants clans le sein de l'Église : c'est depuis ce moment qu'il assigna secrètement d'assez fortes sommes pour hâter ces conversions. Dès que les sentiments de Louis XIV à cet égard furent connus, chacun voulut suivre une voie qui menait si sûrement à la faveur ; les évêques surtout, à qui le roi faisait passer des fonds consacrés à cet objet, s'empressèrent de lui renvoyer de nombreuses listes de conversions avec toutes les pièces justificatives, c'est-à-dire les abjurations et les quittances. M. de Rulhière les a retrouvées dans les dépôts des secrétaires d'État de cette époque : « Le prix courant de ces conversions était, dit-il, dans les pays éloignés, de six livres par tète de converti; il y en avait à plus bas prix encore. La plus chère qu'on ait trouvée pour une famille nombreuse est de quarante-deux livres. »

C'est à l'aide de ce petit manège que le roi et Mme de Maintenon espéraient réunir tous les Français dans une seule et même croyance. Ces conversions firent du bruit; elles rendirent le département qui en était chargé le plus considérable de tous. Louvois, dont la chute de Mn,e de Montespan avait ruiné le crédit, et qui n'ignorait pas que M'ne de Maintenon avait à se venger de lui, essaya, pour lui plaire et pour regagner la confiance de Louis XIV, de s'intéresser vivement à ce projet; il n'eut point de repos qu'il n'eût trouvé le moyen de l'attacher à son département, quelque peu de rapport qu'il dût y avoir entre les conversions et le ministère de la guerre.

Le Poitou, une des provinces du département de Louvois, avait alors pour intendant Marillac, homme dur, ambitieux et vendu aux intérêts du ministre. Les recherches les plus exactes n'ont pu procurer à M. de Rulhière les lettres de Marillac, mais les réponses de Louvois sont conservées au bureau de la guerre.

L'amour n'ose prononcer si ce fut cet intendant ou le ministre qui proposa le premier ces conversions à l'aide des dragons mis en quartier chez les protestants, mais il est toujours constant que ce furent ces deux hommes qui essayèrent de ce moyeu pour la première fois dans le Poitou. C'est ce que prouvent différentes lettres de Louvois à Marillac, et, à travers l'artifice qui règne dans cette correspondance, on voit que le ministre, en autorisant la persécution par ses ordres secrets, ne peut dissimuler combien le roi était naturellement éloigné d'une telle clispo-

iaition.

L'ordonnance, envoyée d'abord secrètement à l'intendant du Poitou, devint bientôt générale pour tout le royaume; mais il àut observer, et cela parait important, que cette ordonnance, purement militaire, annonce seulement une grâce que Louis XIV aisait à ses sujets nouvellement convertis, l'exemption, pendant leux ans, de loger des gens de guerre. Ce fut à l'aide de cette àvenr perfide que Louvois acquit la principale influence dans :ette révolution, et telle est la première origine des violences [ui eurent bientôt lieu dans tout le royaume sous le nom de Irogomuidcs. de concertions pur logement ou de missions botces.

C'est dans ces circonstances que Ruvigny, si célèbre en ■ui— e sous le nom de milord Galoway, et alors député des projetants à la cour, accusa M'nc de Maintenon , non-seulement 'être née et d'avoir été élevée dans le protestantisme, mais 'avoir persisté clans cette religion jusqu'à son entrée à la cour, ette accusation, faite dans un temps où M'ne de Montespan esayait de renverser la faveur naissante de M'ne de Maintenon, lui onna une sorte d'emportement pour la conversion des protesints et lui fit (ce sont ses termes) approuver des choses bien pposées à ses sentiments.

11 résulte de tous les faits que Louis XIV fut conduit, sans le

• savoir, à persécuter ses sujets protestants, parce qu'on avait

-a maîtresse d'être de cette secte, et parce que la chute

e si rivale nécessitait son ministre à servir les vues que M",e de

aintenon se crut obligée d'embrasser.

Du logement des gens de guerre à leurs exactions, il n'y irait qu'un pas, surtout dans un temps où la discipline ne failit que de naître, et ce pas, Louvois le franchit bientôt.

20h CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

C'est dans l'intervalle qui sépara ces exécutions militaires des persécutions plus directes auxquelles ce ministre ne tarda pas de livrer les protestants que M. de Rulhière place l'époque où Louis XIV pensa, pour la première fois, à révoquer l'édit de Nantes. Toutes les lettres des évoques, des commandants et des intendants des provinces assuraient ce monarque qu'il n'y avait plus de protestants dans son royaume; ce résultat était l'objet essentiel d'un mémoire sur lequel il avait inscrit bon à revoir, et que la secte moliniste lui avait présenté dans un de ces moments où il retournait de la volupté à la dévotion. Louis, trompé alors par tous les agents de son autorité, par les conseils même de l'attachement le plus intime, et surtout par l'orgueil qui dominait sur toutes ses passions, ne douta plus que tous ses sujets protestants n'eussent adopté le culte que sa faveur annonçait qu'il leur était important de préférer, et, dans l'ivresse de sa gloire et de sa dévotion, il fit promulguer la malheureuse loi de 1685. Le préambule môme de l'édit annonce que le roi était persuadé qu'il n'y avait presque plus de protestants en France; cette loi détruit leur culte et leurs privilèges, mais on n'y trouve encore aucun article qui les prive de leur état civil ; ce ne fut qu'après la dernière infidélité qu'il fit à Dieu, pour Mn,e de Montespan, que ce monarque, pour expier cette vieille faiblesse, et croyant abattre entièrement les restes expirants de l'hérésie, résolut enfin la révocation de l'édit de Nantes, proposée plusieurs années auparavant clans ce Mémoire des jésuites resté enfoui depuis si longtemps dans le dépôt du ministre qui avait alors le département de la religion prétendue réformée.

Louis XIV ne fit publier le fatal édit que lorsqu'un événement qui ne semblait avoir aucun rapport à ces vues religieuses eut fourni à M. de Louvois de nouveaux moyens de le confirmer dans l'orgueilleuse persuasion que tous ses sujets protestants avaient changé de religion pour lui plaire.

A la fin de mars 1685, on rassembla dans le Béarn une armée pour forcer Charles II, roi d'Espagne, de nommer son petit-fils, le duc d'Anjou, héritier de tous ses royaumes. Cette armée s'arrêta sur les frontières d'Espagne pendant que le duc d'IIarcourt négociait à Madrid. Ce fut pendant le séjour de cette armée dans le Béarn que l'intendant Foucaul, petit-fils de l'ingénieur qui proposa et fit exécuter la digue h l'aide de laquelle Richelieu

soumit la Rochelle, déclarant que le roi ne voulait plus qu'une religion dans ses Liais, livra les calvinistes de cette province à une persécution dont les annales des massacres faits au nom de Dieu n'avaient pas encore offert d'exemple. Les habitants du Béarn, presque tous calvinistes, furent abandonnés à tout ce que la licence d'une soldatesque à qui on la commande peut avoir d'atroce. On accuse cet intendant d'avoir perfectionné lui-même plusieurs des instruments avec lesquels on torturait les malheureux protestants, et c'était à ce Foucaut que l'on devait la découverte et la publication d'un fameux traité de l'antiquité sur la mort des persécuteurs!

Rien ne prouve que Louvois eût donné ces ordres cruels à l'intendant du Béarn, ou du moins M. de Rulhière n'en a découvert aucune trace dans la correspondance de ce ministre; mais il est bien difficile de croire que ce ne fut pas lui qui prescrivit à Foucaut cette conduite abominable, lorsqu'on lit avec attention la lettre que Louvois écrivit au marquis de Boufïlers, général de l'armée du Béarn, le 31 juillet de la même année.

Dans cette lettre, Louvois, en annonçant au marquis de Bouftlers que le traité qui se ménage à Madrid rend inutile au service du roi l'armée qu'il a rassemblée en Béarn, ajoute: Sa Majesté juge à propos de se servir des troupes ejui sont à ses ordres pour, pendant le reste de cette année, diminuer le plus que faire se pourra, dans les généralités de Bordeaux et de Montauban, le grand nombre de religionnaires qui y sont, et d'essayer d'y procurer, s'il est possible, un aussi grand nombre de conversions qu'il s'en est fait en Béarn. Il est assez important de savoir, pour l'honneur de la mémoire de Louis XIV, qu'on lui avait laissé ignorer par quels moyens on avait opéré ces conversions du Béarn. Les documents trouvés dans les bureaux prouvent qu'on se bornait à lui envoyer les listes des convertis; Louvois même, dans toute sa correspondance ministérielle, n'ordonne de sévir que contre les protestants qui tiendraient des discours séditieux, et il veut seulement qu'il soit perçu vingt sous par place de cavalier et dix sous par place de fantassin que l'on établira chez ceux qui refuseront de se convertir. Rien de si insidieux que les réticences et la politique perfide et cruelle qui régnent dans la correspondance de ce ministre avec les commandante et les intendants des diverses provinces; mais ce qu'il y a

de plus étonnant encore, c'est que Louis XIV, par ces lettres mêmes de Louvois, était persuadé qu'il n'y avait point eu d'extrêmes violences, et que. pour un intérêt pécuniaire, pour écarter et prévenir quelques troubles domestiques, des yens peu attachés à leur religion l'avaient prompttment abandonnée. 11 ne savait donc pas que ce ne sont jamais que les ordres de rigueur des souverains que leurs agents outrepassent?

De la Guyenne, les missionnaires armés de Louvois ne tardèrent pas à se porter dans le Languedoc. Noailles, qui avait épousé une nièce de Mme de Maintenon, qui fut ensuite maréchal de France et une sorte de confident de Louis XIV, Noailles commandait dans cette province. Voici ce qu'il écrit cà Louvois : Je me dispose (i aller parcourir les Cévcnnes, et f espère qu'à la fin de ce mois il ne restera pas un huguenot. 11 ajoute dans cette lettre, datée du 15 octobre, qu'il y a déjà plus d'un tiers du Gèvaudan de converti, et qu'il mène toujours avec lui des dragons pour faire des conversions.

Mais c'est surtout dans une lettre confidentielle que l'on reconnaît la secrète intelligence qui règne entre Louvois et lui. Noailles annonce au ministre qu'il ne tardera pas de lui envoyer quelques hommes d'esprit pour lui rendre compte de tout en détail et répondre à tout ce qu'il désire savoir et qu'il ne saurait écrire.

C'est au milieu de ces prétendus triomphes de la religion, ce fut lorsque Louis XIV se fut laissé persuader ainsi qu'il n'existait presque plus de protestants dans les provinces méridionales de son royaume et qu'on faisait marcher ses troupes vers le nord de la France, qu'on se hâta de dresser et de faire signer au vieux chancelier Le Tellier, qui se mourait, l'édit révocatoire de celui de Nantes, cet édit sur lequel la France pleure encore, et dont ne la consolera que faiblement celui que Louis XVI vient de rendre pour essayer de réparer tous les maux que cette erreur de Louis XIV a faits au royaume.

Après nous avoir rendu compte de cette suite d'incidents, de mesures si diverses, de surprises de toute espèce qui conduisirent un roi estimé sage à peisécuter des sujets qui avaient le malheur de ne pas penser comme lui, M. de Rulhière nous offre le tableau plus connu des faits qui furent la suite de la révocation de l'édit de Nantes; ce détail n'a de curieux que quelques

fragments de la correspondance de Louvois, et des exécuteurs de ses ordres dans les provinces. I ne particularité pourtant assez digne de remarque, c'est que ce fut dans ce temps de persécution que commença la liaison de M1" de Maintenon avec le célèbre archevêque de Cambrai, alors l'abbé de Fénelon ; les duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse, toutes deux filles de Colbert, et qui, n'ayant jamais t'ait leur cour à M""' de Montespan, étaient devenues à ce titre de la société intime de Mrae de Maintenon. approchèrent d'elles l'abbé de Fénelon, l'oracle de 3 deux sœurs el de toute leur famille. INous regrettons de ne pouvoir transcrire ici les fragments de plusieurs lettres, recueillies par M. de Rulhière, de cet homme que les siècles modernes peuvent opposer à tout ce que l'antiquité nous offre déplus grand dans la conduite morale; elles respirent cette sensibilité, cet amour des hommes, ces sentiments de tolérance que Fénelon développa depuis d'une manière si touchante dans l'ouvrage immortel qu'il fît pour M. le duc de Bourgogne, dont il ne tarda , pas à diriger l'éducation. Simple abbé alors, et envoyé comme ; missionnaire par Mme de Maintenon, qui goûtait sa douceur et commençait à admirer son esprit, il exhortait sa protectrice « à inspirer au roi la méfiance des conseils durs et violents, et l'horreur pour les actes d'autorité arbitraire » . Sa mission fut bientôt calomniée par les jésuites ; le P. de La Chaise le fit rayer de la feuille des bénéfices où Mme de Maintenon l'avait fait inscrire pour l'évêché de Poitiers, et le roi prit dès lors quelques fâcheuses impressions contre lui. Cette sorte de défaveur n'empêcha pas Fénelon, peu de temps après son retour à la cour, d'être admis dans la plus intime confiance de Mme de Maintenon.

Ainsi, c'est à l'esprit de tolérance de Fénelon, à ses liaisons avec Mme de Maintenon, que l'on doit imputer le changement si prompt qui se fit en elle, justifié par ce qu'elle mandait dans ce temps à Villette, son parent : « Vous êtes converti, ne vous mêlez plus de convertir les autres ». Louis XIV et son conseil changèrent alors de principes; sans infirmer par aucune déclaration expresse l'édit révocatoire, on autorisa, par des ordres secrets, les commandants et les intendants des provinces à déroger en faveur des calvinistes aux rigueurs de la nouvelle loi; on ralentit les persécutions, le zèle des convertisseurs fut moins ar-

dent, et Louis XIV, quoiqu'il se renfermât dans un silence presque absolu sur ce sujet, dit alors à Mme de Maintenon « qu'il lui revenait beaucoup de plaintes des missionnaires ».

Cependant, au premier moment de cette ligue générale qui arma l'Europe contre la France en 1688, Louis XIV appréhenda ces nombreux nouveaux convertis, qu'il n'avait jamais redoutés sous leur véritable nom de prétendus réformés. L'ordre fut donné de les désarmer tous; on crut même nécessaire d'exclure des moindres charges municipales ceux qui, en très-grand nombre, n'avaient abjuré leur foi que par ce motif qui suffira toujours à la longue pour réunir toutes les sectes à la religion dominante, celui des distinctions dont il importe à. cet effet de lui garantir toujours la possession exclusive.

Cette époque mémorable dans l'histoire de l'Europe apporta un grand changement dans l'état des protestants jen France; elle forme une autre période de la persécution qu'on leur fit éprouver, et c'est de ce temps qu'on peut dater la mort civile à laquelle ils furent condamnés dans le royaume.

M. de Rulhière se propose d'en développer la marche et les effets dans la suite qu'il doit donner à ce premier volume. En attendant, on ne peut que lui savoir infiniment de gré de tant de recherches aussi utiles que curieuses; ce sont des matériaux importants pour ceux qui voudront écrire cette époque de Louis XIV. Si plusieurs faits rappelés dans ces Eclaircissements historiques étaient déjà connus, l'auteur a le mérite de les avoir classés avec plus d'ordre et de justesse qu'ils ne l'avaient jamais été. Le style manque quelquefois d'élégance et de précision, mais il est presque toujours simple et même assez rapide. Comme l'ouvrage est composé, en grande partie, de morceaux extraits des documents qu'il a consultés, et dont il a cru devoir appuyer tous les faits qu'il lui importait d'éclaircir, peut-être serait-il injuste de juger, d'après ce seul ouvrage, de son talent pour écrire l'histoire; on y verrait mieux avec quel soin il l'étudié; il rassemble avec art toutes les circonstances qui ont préparé l'événement, et tâche de n'accorder aux grandes comme aux petites causes que le degré d'influence qu'elles ont dû avoir. 11 y a plusieurs morceaux de son ouvrage où l'on eût désiré plus d'éloquence et de chaleur; mais, loin de l'en blâmer, il me semble qu'on devrait louer un écrivain de n'avoir point tenté

de faire ce qui n'était ni dans le caractère de son esprit, ni dans celui de son talent.

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