‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 57 sur 167 · Représentée le 1er juin 1787. Voir précédemment, page · texte numérisé non relu

Représentée le 1er juin 1787. Voir précédemment, page

Majesté vient d'accorder à l'amour est une sorte d'hommage rendu à L'honnêteté publique, qui parait être en même temps la censure la plus forte et la plus juste de tous les Figaro du jour.

— Le vendredi 18 janvier, on a donné, sur le Théâtre-Français, la première représentation de la Ressemblance, comédie en trois actes et en vers libres, de M. Forgeot, l'auteur des Deux On leSj des Amis rivaux, etc.

Le jeu de M"e Contât, qui a rempli deux rôles dans la pièce, le mouvement de l'action, le comique des situations soutenu par un dialogue vif et serre, semé même quelquefois de traits heureux, ont fait réussir les deux premiers actes de cette pièce; niais le troisième a paru languissant, parce qu'il prolonge sans intérêt une action dont le dénoûment semblait annoncé à la fin du second acte. L'imbroglio produit seulement par la ressemblance de deux personnages, quelle que soit la variété des situations qui en résulte, cesse d'amuser les spectateurs lorsqu'il se multiplie au point de fatiguer l'attention. Quoique cette pièce ne >oh qu'une imitation des Ménechmes de Regnard, des Trois Jumeaux vénitiens de Golalto, des Deux Arlequins de Dergame de M. de Florian, elle fait honneur au talent d'écrire de M. Forgeot; on regrette seulement de lui voir employer ce talent, qui paraît digne de la bonne comédie, à un genre de pièces dont le petit théâtre des Variétés-Amusantes vient de s'emparer avec succès dans la Muit aux aventures, dans Buse contre ruse, etc., pièces dont l'intrigue d'ailleurs est beaucoup mieux conçue que celle des nouveaux Ménechmes femelles.

— De la Morale naturelle1. Un volume in-16,avec cette épigraphe : 'Eva ce <$iï <£vôpwicov, elvai... F pic tête.

Ce petit ouvrage n'est peut-être déjà que trop connu de nos lecteurs, nous aurons donc assez de discrétion pour n'en pas refaire ici l'analyse; mais en aurons-nous assez pour ne pas dire que, malgré tous les torts qu'on a pu lui reprocher, il a eu beaucoup plus de succès que n'en doit naturellement obtenir un ouvrage de ce genre? Un des premiers journalistes qui en ait rendu compte a dit « que ce livre était le code de l'homme de bien au milieu du luxe et des arts, de l'homme qui sait user de

1. Par Meister, qui eu avait fait paraître la majeure partie dans ses feuilles.

tout sans laisser altérer en lui les sources du bonheur que la nature a voulu que nous tenions d'elle seule... » Mais on ne pouvait mieux saisir l'esprit dans lequel ce petit ouvrage a été conçu : « C'est ce caractère distinctif qui lui prépare un rang distingué parmi les moralistes dont on renouvelle souvent la lecture... L'auteur s'approche encore d'eux par le point le plus intéressant, c'est qu'il montre une âme à lui, etc.. » Cette dernière observation, dont nous oserons avouer la justesse, est la plus propre, ce semble, à justifier au moins l'indulgence avec laquelle on a bien voulu accueillir le nouvel essai de morale. S'il y avait plus d'hommes accoutumés de bonne heure à se replier sur eux-mêmes, qui voulussent faire ainsi la confession naïve de leurs sentiments et de leurs pensées, et nous la donner avec la même candeur, avec la même simplicité que l'auteur de la Morale naturelle, on finirait peut-être, en rassemblant tous les résultats de ces expériences particulières, par avoir des matériaux suffisants pour former un système de morale aussi complet que peuvent l'embrasser les bornes de notre intelligence. L'espèce de bienveillance dont nous ne pouvons nous défendre pour l'auteur anonyme nous fera pardonner sans doute de transcrire ici les lettres qu'il a reçues de M. et de Mmc Necker, à qui il avait confié son ouvrage encore manuscrit. Son amour-propre y gagnera plus que sa modestie n'y peut perdre, et ces lettres attesteront du moins et la justice et la vérité de l'hommage qu'il a rendu aux mânes de son amie.

LETTRE DE Mn,e NECKER.

« Je ne puis assez vous exprimer, monsieur, combien je suis sensible à l'aimable confidence que vous me faites l. Vous avez agrandi mes pensées et réveillé ou fait naître dans mon cœur tous les sentiments que vous peignez avec tant d'énergie, et cependant nos opinions sur le principe de nos vertus sont bien différentes : vous les attribuez toutes à la nature, et vous les placez de front dans le cœur de l'homme, et vous donnez le même rang et la même source à la religion ; cette idée pure et ingé-

1. Qu'on nous pardonne encore d'ajouter qu'avant de montrer ce manuscrit, on avait eu soin d'en soustraire les deux chapitres où 31. Necker est cité. (Meister.)

nieuse vous distingue de tous les philosophes du siècle; mais pour moi, qui fus accoutumée à regarder l'Être suprême comme l'auteur de mou existence et de mes penchants, j'aime à l'aire tout dériver de cette grande origine, et l'amour de l'ordre me parait bien moins le sentiment de mes convenances que l'effet de mon admiration et de mon amour pour le modèle éternel qui frappe continuellement mes regards. Mais cette différence dans le système ne change rien aux conséquences; je les adopte toutes, et j'admire en même temps ces résultats d'un esprit pénétrant qui prennent toujours la forme de la raison, qu'on trouve trop près de nous pour ne pas la confondre avec nos sentiments les plus intimes. La simplicité, la pureté, la douce harmonie forment à la fois le mérite de vos pensées et de votre style; vous avez bien montré que la véritable finesse n'a point d'obscurité, et que les nuances bien graduées donnent un caractère distinctif aux traits les plus délicats. Combien j'ai été frappée du portrait de M,,,e de Vermenoux ! Ce chef-d'œuvre de grâce et de sentiment permet à son ombre d'attendre sans impatience un monument moins durable et moins propre à nourrir nos regrets; la douleur que vous exprimez si bien a cependant un caractère particulier qui doit la rendre moins amère, car elle est en même temps une jouissance mélancolique des plus doux souvenirs et àes plus grands sacrifices que l'on ait jamais faits à l'amitié. Le portrait de Diderot fait une impression différente : il est impossible de le tracer avec plus de grâce et d'adresse ; mais, quoi que vous fassiez, tous les moyens que vous employez pour le faire estimer se tirent de la délicate insinuation de sa folie; ce trait si ingénieux qui nous découvre dans votre modèle l'image fidèle de son système de la nature, la fécondité et toutes les merveilles réunies sans un maître qui les conduise, montre tout à la fois la démence de ce système, la déraison et le génie supérieur de celui qui voulait le faire adopter. Jamais un seul rapport n'en a réveillé un si grand nombre. »

Page 1