DISTIQUE IMPROMPTU PAR M. LEMIERRE
En forme d'arc la bouche se dessine.
Fait-on l'amour, la flèche se devine.
— Fragments de lettres originales de Mme Charlotte-Elisabeth de Bavière, veuve de Monsieur, frère unique de Louis XIV, écrites ù S. A. S. 3Pr le duc Ulric de B*** et à S. A. B. Mme la princesse de Galles Caroline, née d'Anspach, de 1715 à 1720. Deux petits volumes in-12.
L'éditeur de ces lettres est M. de Maimieux, l'auteur du Petit Grandisson, des Nouveaux Égarements de V esprit et du cœur, etc. Si nous avions prévu que l'on obtiendrait si facilement la permission de publier ces lettres, nous aurions beaucoup resserré sans doute l'extrait que nous avons eu l'honneur de vous en donner dans nos feuilles l ; peut-être même nous serions-nous bornés à
1. Meister avait donné de nombreux fragments de ces lettres. Tous se retrouvent dans la traduction de M. Gustave lîrunet.
en traduire les vingl ou trente anecdotes que l'éditeur et son
censeur ont cru devoir supprimer1: car qous De pouvons pas douter que la copie tombée entre les mains de M. de Maimieux ne ■-Mit ûon-seulemenl conforme à celle qui nous avait été confiée, mais même encore plus complète. Nous avons reconnu dans sa traduction plusieurs morceaux qui s<> trouvaient dans notre manuscrit allemand, et que nous avions négligé de traduire parce qu'ils nous avaient paru ne contenir que des redites ou des minuties dépourvues de tout intérêt : nous en avons remarqué d'autres qui ne se trouvent point dans notre manuscrit, et qui portent cependant très-évidemmenl le même caractère que tout le reste. De ce nombre sont particulièrement les articles où la prince>se parle avec tant de franchise et de naïveté d'elle-même. « Quelque jeune que j'aie été, dit-elle quelque part, je me suis trouvée toute ma vie si laide que je n'ai jamais aimé qu'on me regardât : aussi n'aimai-je point la parure, car beaucoup de diamant- et d'ornements attirent lesyeux. C'était un bonheur pour moi que je fusse de cette humeur, car feu Monsieur mon époux, aimant >i excessivement les diamants et la parure, nous aurions eu mille disputes à qui aurait mis les plus belles pierreries. On ne m'a jamais parée de diamants que Monsieur n'assistât et ne présidât à ma toilette; il me mettait lui-même le rouge. » « Lorsque je vis, dit-elle dans un autre endroit, sur quel ton était Mme de Fiennes avec le roi, avec Monsieur, avec tout le monde qu'elle rembarrait à tout propos, je la pris un jour par la main, l'emmenai dans une embrasure de fenêtre et lui dis : « Madame, vous « êtes fort aimable, vous avez beaucoup d'esprit, mais vous avez « une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent « parce qu'ils y sont accoutumés. Pour moi, qui ne fais que a d'arriver, je n'y suis pas accoutumée, et je me fâche quand on « se moque de moi. Si vous m'épargnez, nous serons très-bonnes « amies; si vous me traitez comme les autres, je ne dirai rien, « mais je m'en plaindrai à votre mari, et, s'il ne vous corrige pas, « je le chasserai » (il était mon écuyer ordinaire). Elle me promit de ne jamais parler de moi et tint parole, etc. »
1. Toutes ceUeB, par exemple, qui sont relatives au mariage du cardinal Mazarin avec la reine Anne, mère de Louis XIV, plusieurs traits de l'imbécillité du vieux monarque sur tout ce qui tenait aux affaires de la religion. (Meistkh.)
« Feu M la dauphine (de Bavière) me disait toujours : « Ma « pauvre chère maman (c'est ainsi qu'elle m'appelait), où prends- « tu toutes les sottises que tu fais? » On voit dans les lettres de Mme de Sévigné qu'à son arrivée à la cour de France la bonne princesse y parut en effet assez étrange. « On dit que la nouvelle Madame est tout étonnée de sa grandeur. On vous mandera comme elle est faite. Quand on lui présenta son médecin, elle dit qu'elle n'en avait que faire, qu'elle n'avait jamais été ni saignée ni purgée, et que, quand elle se trouvait mal, elle faisait deux lieues à pied et qu'elle était guérie. Lasciamo la gudar, che fti ni buon viaggio. »
Quoi qu'il en soit, le recueil de ces lettres n'en est pas moins un monument fort curieux, et, quelque riches que nous soyons en mémoires sur le règne de Louis XIV, ceux-ci semblent nous l'offrir sous un point de vue nouveau. L'extrême franchise avec laquelle la princesse dit tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle pense, fait pardonner jusqu'aux puérilités dont sa crédulité n'a pas dédaigné de s'occuper. On y distingue fort aisément les faits qu'elle pouvait savoir d'original de ceux qu'elle ne rapporte que comme des traditions populaires, comme des bruits de ville ou de cour.
Le lh mai, on a donné sur le Théâtre-Italien la première représentation de Sargines, ou l'Education de l'amour, drame en quatre actes, mêlé d'ariettes. Le poëme est de M. Monvel, la musique du chevalier Dalayrac.
C'est une anecdote tirée des Délassements de l'homme sensible, de M. d'Arnaud, qui a fourni le fond du nouveau drame. Le sire de Sargines, un des preux de Philippe-Auguste, a le malheur d'avoir un fils dont le dégoût pour tous les devoirs de son état, dont les manières et la stupidité indiquent qu'il sera tout à fait indigne de son nom. Confiné dans un château sous la garde d'un manant qui en est le concierge, le jeune Sargines y végète avec une apathie qui ne laisse aucun espoir de le voir jamais marcher sur les traces de ses ancêtres. Le hasard lui fait rencon-
trerdans cette retraite une parente aussi courageuse que belle et spirituelle; il en devienl amoureux, et l'envie de lui plaire lui inspire enfin des sentiments dignes de sa naissance. 11 apprend de cotte jeune personne à lire, à écrire, à faire des armes, à monter à cheval. Le jeune Sargines se rend ensuite dans un tournoi publie par Philippe-Auguste; il a la gloire d'y vaincre tous les tenants, et de prouver à son père qu'il ne démentira point le sang qui l'a l'ait naître.
La première représentation de ce drame a eu un assez grand succès. La pompe du spectacle, la fin du troisième acte, le fait historique de Philippe-Auguste déposant sa couronne et offrant de combattre sous les ordres de celui que la nation croira plus digne de la porter, fait que M. Monvel a eu l'heureuse adresse de lier, ainsi que la célèbre bataille de Bouvines, à l'action de son poème, ont fait pardonner les longueurs et les lenteurs de la marche du premier et du second acte. La langueur reprochée à ces deux premiers actes tient essentiellement à la manière dont l'auteur a présenté le caractère du jeune Sargines; tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, son maintien même, décèlent sans cloute une grande timidité, mais c'est celle que l'on voit si souvent dans les jeunes gens de son âge, et elle ne justifie point l'opinion trop humiliant":' qu'en a conçue son père. La transition graduelle de l'inertie absolue du jeune homme à des sentiments dignes de sa naissance et de l'objet qui l'a su charmer forme le principal intérêt du roman; mais M. Monvel n'a-t-il pas eu tort de vouloir essayer de présenter, dans le court espace d'un drame, des développements, un changement de caractère que toute la puissance de l'amour ne saurait produire avec quelque vraisemblance qu'au bout d'un certain temps? N'eût-il pas mieux fait de reporter dans l'exposition, hors de la scène, les motifs qui ont déterminé la conduite du sire de Sargines à l'égard de son fils, de nous montrer le jeune homme avec la timidité que devait lui Laisser le souvenir de son imbécillité passée, mais déjà corrigé de ses autres défauts? L'action conçue ainsi aurait eu, ce semble, un intérêt plus attachant, plus vif, plus naturel, et le principal personnage eût paru moins avili.
Quant à la musique, un duo au premier acte entre Iselle et Isidore; celui dans lequel Sophie apprend à lire à Sargines au second, un air que chante Sophie 'seule dans le même acte,
2ùh CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
nous ont paru des morceaux dignes d'éloges ; tout le reste nous confirme plus que jamais dans l'idée que M. Dalayrac crée difficilement du chant. Il tâche d'y suppléer, comme la plupart de nos compositeurs français, par des cris et par le bruit de l'orchestre.
— La séance publique de l'Académie française, tenue le l/i mai, pour la réception de M. le chevalier de Florian, a été fort brillante, grâce à la présence de Mer le duc de Penthièvre, de S. A. S. Mine la duchesse d'Orléans, des princes ses enfants, et de Mme la princesse de Lamballe. Le récipiendaire a commencé son discours par payer au prince le tribut de reconnaissance qu'il lui devait, avec une franchise peu commune. « Les illusions de l'amour-propre seraient peut-être pardonnables dans ce jour, mais elles ne m' éblouissent point, ma sensibilité m'en garantit. Je perdrais trop de mon bonheur en m'imaginant le devoir à moi-même, et mon cœur jouit mieux d'un bienfait que ma vanité ne pourrait jouir d'un triomphe... Le prince que vous révérez tous a daigné solliciter pour moi ; son rang n'aurait pas captivé vos âmes franches et libres, mais ses vertus avaient tout pouvoir sur vos cœurs vertueux et sensibles, etc. » Tout ce marivaudage est sans doute assez joli; au fond cependant que veut-il dire? Si d'autres méritaient mieux la place que M. de Florian, comment la vertu oserait-elle solliciter une préférence injuste? comment des cœurs vertueux et sensibles pouvaient-ils regarder une pareille préférence comme un hommage à rendre à la vertu ? Mais faut-il examiner rigoureusement la logique d'un discours de ce genre?
En rendant compte des premiers goûts, des premières études qui l'avaient attaché à la culture des lettres, M. de Florian n'a pas manqué de rappeler avec plus ou moins d'adresse tous les titres de gloire de ses nouveaux confrères, et plus particulièrement encore de ceux qui lui avaient donné leurs voix; il a terminé très-heureusement cette longue énumération par l'éloge de M. de Buffon, et cet éloge nous paraît mériter d'être retenu :
<( Il vient de nous être ravi, ce génie vaste et profond, qui, embrassant l'immensité de la nature, trouva dans son imagination autant de trésors que dans son modèle, s'élança d'un vol rapide par delà les bornes de notre univers, et, non content d'avoir présenté tous les secrets du présent, voulut encore
imcherle voile qui couvre l'avenir et le passé : à. qui toutes les nations éclairées venaient soumettre leurs doutes et apporter en tribut leurs découvertes nouvelles, comme au seul homme qui pût interpréter le silence du Créateur; Billion n'est plus, vous avez perdu l'immortel écrivain dont la vie peut être comptée au nombre des époques de la nature n
Après ce digne hommage, on nous pardonnera sans doute de citer encore celui qu'il s'est plu à rendre aux mânes de Gessner :
Par quelle fatalité m'a-t-il fallu déplorer sa perte au moment même où votre bienfait répandait la joie dans mon àme!... J'ai perdu Gessner quand vous m'adoptiez. Les félicitations de ■es amis ont été troublées par les plaintes dont retentissent les monts helvétiques, par les regrets de tous les cœurs sensibles qui redemandent Gessner à ces plaines, à ces vallons qu'il a dépeint» tant de fois, à ce printemps qui renaît sans lui, et qu'il ne chantera plus... Que mes nouveaux bienfaiteurs me laissent jeter de loin quelques fleurs sur le tombeau de mon ami, sur ce tombeau où la piété filiale, la tendresse paternelle, la discrète amitié, l'amour pur et timide pleurent ensemble leur poëte. Le chantre d'Abel, de Daphnis, le peintre aimable des mœurs antiques, celui dont les Idylles touchantes laissent toujours au fond de l'àme ou une tendre mélancolie, ou le désir de faire une bonne action, ne peut être étranger pour vous... Tous les grands talents, tous les cœurs vertueux sont frères ; ils ressemblent à ces fleurs brillantes qui, dispersées clans tout l'univers, ne forment pourtant qu'une seule famille. »
Le reste du discours est consacré à la mémoire de M. le cardinal de Luynes. On y peint le caractère de ce digne prélat, tel qu'il était en effet , comme simple et bon. En voici deux traits :
a II avait puisé ses vertus à l'école de Fénelon, de cet homme divin, dont le nom seul fait du bien au cœur. « J'étais trop en- « fant, répétait-il souvent, pour avoir retenu les discours de ce « grand homme; mais j'ai bien présents le plaisir, l'admiration, « l'espèce d'extase que nous éprouvions tous lorsqu'il parlait ; « elle se communiquait, ajoutait-il naïvement, jusqu'à nos doi mestiques; et, quand nous étions à table avec lui, transportés " comme lui de l'entendre, ils ne pouvaient plus nous servir. »
<( Lorsqu'on lui demandait avec surprise comment il pouvait suffire à ses immenses charités : « Ah! répondait-il en souriant, a vous ne savez pas combien l'on est riche quand on ne dé- « pense que pour donner. »
Le discours de M. de Florian a fini comme il avait commencé, par des éloges adressés au prince son bienfaiteur, et à l'auguste famille dont il était entouré; c'était un moyen sûr d'obtenir les plus vifs applaudissements.
Ce discours n'avait d'ailleurs rien de fort remarquable ; on a seulement été tenté de sourire un moment à la gravité avec laquelle M. le directeur, en parlant de tous les titres académiques de M. de Florian, a cru devoir rappeler nommément les arlequins d'une nouvelle espèce dont il est le créateur. « Dans ce genre de drames, lui a-t-il dit, le principal personnage n'avait jusqu'à vous été connu que par sa balourdise et ses facéties bergamasques; il devient sous votre plume un être sensible, bon mari, bon père, bon maître ; il force presque l'auditeur au respect par les vertus naïves, et par là vous nous avez prouvé que nous aimons à rendre hommage à quiconque remplit les devoirs les plus chers à l'humanité, en quelque rang que l'ait jeté le caprice de la fortune ou le hasard de la naissance. » [Le hasard de la naissance d'Arlequin!]
Les deux discours ont été suivis de la lecture qu'a faite M. de La Harpe d'une Épitre sur les effets de la nature champêtre et la poésie descriptive. On n'en a pas trouvé le plan très-naturel, ni les transitions fort heureuses; mais on y a remarqué plusieurs beaux vers comme celui-ci :
Puisqu'il a peint Didon, Virgile avait aimé.
Le nouvel académicien a terminé la séance par plusieurs jolies fables de sa composition, qu'il a récitées avec beaucoup d'intérêt et de grâce. On a cru y voir un caractère de naïveté tout à fait neuf et piquant.
— On n'a vu ici que fort peu d'exemplaires d'un livre intitulé Correspondance secrète concernant la constitution de lu Prusse, depuis le règne de Frédéric-Guillaume II, traduit de V allemand, avec des notes du traducteur; à Potsdam.
C'est une satire fort amère de toutes les personnes que Sa
Majesté a paru honorer de toute sa confiance; la malignité en
est d'autant plus noire qu'elle affecte île se montrer tranquille et réfléchie. Nous aurions dédaigné d'en parler si l'on n'avait pas osé l'attribuer assez hautement à un prince1 que son caractère et se- vertus semblaient devoir garantir d'un pareil soupçon. On ne se permettra d'en citer ici qu'une seule anecdote, non que l'on soit tente île la croire plu- véritable que tout le reste, mais parce qu'elle se rapporte aux rêveries dont il parait qu'on s'est occupé en Allemagne tout aussi sérieusement qu'ailleurs.
« M. de Woelner, accable >ous les affaires d'État, et qui ne peut donner de son temps précieux qu'à des banquiers juifs, a cependant trouve le moyen de décorer dans sa maison une salle mystérieuse pour évoquer les esprits et faire les cérémonies du culte reçues dans le je-uitisme 2. Cette maison maçonnique a été vendue au roi, qui doit en faire présent à Dubosc, l'un des grands-prêtres de cette religion. Dès l'avènement du roi au trône, ce lieu fut consacré aux opérations magiques; mais comment réunir Jésus et Bélial? Cette question n'embarrasse pas des apôtre- qui savent faire des prosélytes à leur religion par une douceur hypocrite. La forme de cet appartement enchanté est |&rrée, l'un des côtés est garni de petits fourneaux, dans lesquels se consomme le mystère de la fumigation. Au milieu de ce temple est une petite élévation sur laquelle paraît l'esprit sous un voile blanc, voile tissu en France et qu'on fait venir de ce royaume, où l'on trouve seulement les qualités qu'on lui attribue. Ce voile dérobe aux yeux des spectateurs aveugles un homme qui s'introduit sur le monticule lorsque l'heure des charlataneries approche. L'imposteur qui se prête h cette tromperie grossière est ventriloque, et imite assez bien le langage que la crédulité a prêté aux esprits. Non content de cette innocente supercherie, les coins du temple sont garnis de miroirs magiques, dans lesquels se représentent ceux que l'on conjure. Un grand seigneur assiste souvent à cette cabale d'un nouveau genre, mais