‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 74 sur 167 · JUIN 17SS · texte numérisé non relu

JUIN 17SS

ait laisse la gloire tout entière. Quoi qu'en puisse faire présumer le titre, on ne s'attend pas sans doute à trouver dans ce Traité beaucoup de méthode, pas même un objet bien détermine: ce o'est en effet qu'une galerie de portraits satiriques plus ou moins insolents, plus ou moins spirituels. Comme la méchanceté est le premier mérite des predue lions de ce genre, celle-ci perdrait beaucoup si l'on ignorait que l'intention de l'auteur a été de déchirer, sous le nom de Mmfl de Valcé, Mmede La Châtre; sous celui de M"10. Vrmande, Mme la baronne de Staël; sous celui de Mmede Vallon, M 'de Matignon: sous celui de U",e de Sainville, M"ede Brancas; sous celui de M'ne deVerseuil, M"" d'Andlau, etc.

La plupart de ces portraits n'ont pas plus de finesse que de vérité: la touche en est presque également vague, fausse et pénible. 11 y a, ce me semble, plus d'esprit et plus d'originalité dans les réflexions par lesquelles l'auteur termine sa diatribe; en voici quelques traits :

« Quand un sot n'aurait auprès d'une femme que le mérite d'être au-dessous d'elle, cela sullirait pour qu'elle se l'attache. Elle le juge digne d'être le plastron de ses inconséquences, et comme une dupe lui est encore plus nécessaire qu'un amant, elle lui pardonne sa froideur en faveur de sa stupidité.

« L'ennemi d'un homme d'esprit n'est souvent qu'un sot; mais l'ennemi d'un homme heureux est presque toujours un coquin.

« Qu'objecter à la maîtresse d'un sot qui vous dit : Je l'aime. — Mais, lui répond-on, savez-vous ce que c'est qu'aimer? — Non. réplique-t-elle, mais j'ai ce qu'on appelle aujourd'hui de l'amour. — Mais vous êtes malheureuse? — Non, car je ne sens rien. — Mais vous êtes née pour sentir, et non pour aimer un automate? — Dégoùtez-moi de lui, je le quitterai; rendez-moi sensible, je m'animerai. Voilà ce que toute femme est en droit de répondre k l'homme d'esprit le plus jaloux, etc. »

L'aveu qui semble être échappé à la conscience de l'auteur à la fin de cet écrit est trop remarquable pour être oublié : « Si j'ai parlé des femmes, dit-il, avec quelque discernement, c'est à leur mépris que je le dois. » A leur mépris ! Quel front ne faut-il pas avoir pour imprimer une pareille ligne ! Ce mot nous rappelle la mercuriale que lui faisait, il y a quelques années, la fameuse dame de Launay, c'est de lui-même que l'on tient l'anec-

dote. « En vérité, mon ami, ta conduite est insoutenable, M""- Gourdan t'avait déjà fait fermer sa porte, Mme Roussel a été obligée d'en faire autant ; si tu continues, moi-même je ne pourrai plus te recevoir. Où iras-tu ? »

— M,le Desgarcins a débuté au Théâtre-Français dans l'emploi des jeunes princesses par le rôle d'Athalide de la tragédie de Bajazet, le samedi Ih mai1. Cette jeune actrice a réuni tous les suifrages par la sagesse, par la décence et par la vérité de son jeu, qui annonce une intelligence peu commune, un sentiment juste et délicat, une âme susceptible de toutes les émotions que doit produire la tragédie. Elle est fille d'un officier d'artillerie tué au service du roi dans la dernière guerre. La pension accordée à la veuve ne pouvant suffire à l'entretien d'une famille dépourvue de toute autre ressource, on l'a déterminée à faire recevoir sa fille aînée à l'école dramatique, où elle n'a pas tardé à montrer des dispositions qui ont bientôt fixé tous les soins et toute l'attention du sieur Mole. Mlle Desgarcins a profité trèsheureusement de tous les conseils de son maître sans contracter, pour ainsi dire, aucun des défauts de sa manière. Elle n'a que dix-sept ans ; elle est plutôt laide que jolie, mais son maintien ne manque ni de grâce ni de noblesse, ses traits ont une grande mobilité, et la douleur les embellit. Le son de sa voix est naturellement doux, sonore, harmonieux; nous n'avons pu voir M,Ie Gaussin, mais sa jeune émule nous a paru souvent avoir le charme que M. de Voltaire admirait surtout dans cette célèbre actrice, celui d'avoir des larmes dans la voix.

Des hommes de goût qui ont vu le Théâtre-Français dans | toute sa gloire ne se rappellent pas d'avoir jamais éprouvé pour le rôle d'Athalide le degré d'intérêt qu'a su leur inspirer Mlle Desgarcins. Quoique fort intéressante dans les rôles de Zaïre, de

1. Marie-Madeleine des Garcins, née à Mont-Dauphin (Hautes-Alpes), le 23 mai 1769, fut en effet élève de Mole et reçut aussi les conseils de Talma. Nommée sociétaire en 1788, elle se sépara de ses camarades en 1791 pour suivre, sur le théâtre de la rue Richelieu, Gaillard et Dorfeuille ; clic y joua avec échu le rôle de Jane Seymour dans Henri VIII de M.-J. Chénier. Elle inspira une vive passion à Fontaues, qui lui adressa dans le Journal de Paris du 15 juin 1788 des vers reproduits dans les deux premières éditions de cette Correspondance: ('■prise elle-même d'un financier nommé Al lard qu'elle ne put épouser, elie essaya de se suicider. Envoyée à la campagne par les médecins, elle vit sa maison en- \ ahie et pillée par des voleurs; sa raison ne put résistera tant d'émotions et elle mourut le '27 octobre 1797.

Chimène,d'Iphigénie, elle y a eu cependanl un succès moins soutenu que dans celui d'Athalide.

Le bonheur d'une acquisition si précieuse pour \e théâtre

vient d'être troulilo par la porto du sieur de Larive, qui, pour avoir été sifflé l'autre jour outrageusement dans le rôle d'Orosmane, a renoncé totalement au théâtre. Quelques défauts que l'on put reprocher -ans doute a cet acteur, ce qui nous reste pour le remplacer est bien propre à justifier nos regrets. La nature lui avait prodigué des avantages qu'elle accorde rarement, et il y avait plusieurs rôles, tels que celui de Montaigu, de Brutus, d'OEdipe, de China, d'Oreste, etc., où son talent laissait peu de chose à désirer. Ses camarades, à l'exception du sieur Mole, ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour lui faire changer de résolution, mais toutes leurs démarches ont été inutiles. Il s'est mi- sous la protection de M. l'archevêque. Le sieur Florence, qui connaissait l'extrême sensibilité de son amour-propre, a été le plus empressé à détourner l'orage, car au moment où il fut m cruellement sifflé, il était en scène avec lui : a Eh bien, lui disait Larive en fureur, les infâmes ne me reverront plus. — Mai-, mon ami. lui repondait tout bas le bon Florence, tu te méprends; c'est moi, c'est moi que l'on hue. » Une partie du parterre s'est avisée, ces jours passés, de redemander Larive dans le rôle d'Achille de la tragédie d' Iphigénie en Aulide, mais un autre parti a crié plus fort : a Nous n'en voulons plus; » et cala fin du récit d'Ulysse, on a saisi l'hémistiche : La rive au loin gc- H' il. pour lui en faire une triste application. Voilà les jeux du public à qui l'on immole sa vie et son repos!

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