Commandant en Provence. (Meister
médie de l'Inconséquent, en cinq actes et en vers, qu'on a essayé de représenter au Théâtre-Français, le samedi 31 mai. Le parterre s'est'obstiné à ne pas laisser achever le second acte, et la manière dont on avait écouté la pièce jusqu'alors ne permettait guère d'en suivre l'exposition avec assez de tranquillité pour en deviner le plan. Tout ce que nous en savons aujourd'hui, c'est qu'elle est de M. Lantier, l'auteur de l'Impatient, du Flatteur, etc. ; que le principal personnage de sa nouvelle comédie se trouvait à la fin dans un grand embarras, ayant autour de lui quatre rivaux auxquels il s'était engagé de donner sa fille, et qu'il en résultait une scène d'imbroglio assez piquante, assez originale. Ce que nous savions encore mieux, même avant d'avoir vu le mauvais succès des deux premiers actes, c'est que le caractère de l'Inconséquent était un caractère fort difficile à présenter heureusement au théâtre, parce qu'il n'est que la dernière nuance de l'Inconstant, de l'Irrésolu, etc., etc., et que cette dernière nuance a tout à la fois quelque chose de trop vague et de trop exagéré. L'inconséquence se mêle à tous nos travers, elle en est la cause principale; mais, considérée en elle-même, l'inconséquence est pour ainsi dire trop métaphysique pour qu'il soit possible de la rendre théâtrale sans l'attacher à quelque autre vice, à quelque autre ridicule plus ou moins prononcé. Quoi qu'il en soit, la manière dont le parterre a jugé V Inconséquent de M. Lantier n'en paraîtra ni moins injuste, ni moins inconséquente ; nous avons une infinité de pièces restées au théâtre, dont le premier acte n'a rien de plus intéressant que celui de cette nouvelle comédie, et au moment où les murmures de la cabale ont fait tomber la pièce au second acte, il n'y avait aucun moyen de juger raisonnablement si l'action en était bien ou mal tissue. M. de Chamois en a été justement indigné, et dans l'article du Mercure, où il a rendu compte de cette scène scandaleuse, il observe très-franchement que ce n'était pas la peine de faire asseoir le parterre, s'il n'en devait être ni plus poli, ni plus modéré, ni plus patient. Ce n'est que par réflexion qu'on s'est aperçu de l'épigramme adressée au public par les corné diens, qui, forcés de renoncer à continuer la pièce nouvelle, sont venus lui offrir V Impatient. Si, de l'humeur dont était le parterre, il eût senti l'épigramme dans le moment, jamais la proposition n'eût été acceptée.
— Lettres de milady Craven à son /ils. traduites de V anglais. In vol. in-12. Nous n'axons point le bonheur de connaître l'original; mais, autant qu'il est possible d'en juger à travers le voile d'une traduction remplie de négligences et d'incorrections,
'lettres otlrent le code le plus intéressant que l'on ait jamais écrit sur les devoirs du mariage. On y trouve une foule d'observations qui ne pouvaient être faites que par une femme, mais par une femme d'un esprit supérieur et douée du sentiment le plus juste et le plus délicat ; c'est ce que l'on sentira surtout dans les leçons que cette mère éclairée donne à son fils sur les ménagements dus à la sensibilité d'un sexe à qui nous devons ce que les vertus ont de plus doux, ce que le bonheur a de plus vrai. 11 y a dans cette partie de l'ouvrage des détails d'une vérité profonde et d'une finesse extrême ; comme il n'appartenait qu'à une femme de les sentir, il n'était réservé qu'à une femme de les exprimer avec tant de grâce et de naturel. La traduction de ces lettre- esl l'essai d'un jeune homme, le fils du libraire Durand, qui en est l'éditeur.
Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de ledit de Nantes, et sur l'état des protestants en France depuis le commencement du régne de Louis XIV jusqu'à nos jours: tirés de différentes archives du gouvernement. Seconde partie.
Nous avons eu l'honneur de vous rendre compte de la première partie de cet ouvrage, si intéressant et par les circonstances dans lesquelles il a été publié, et par les faits presque ignorés qui s'y trouvent réunis de la manière la plus propre à jeter un jour tout nouveau sur une des plus malheureuses époques du règne de Louis XIV. Nous craignons que cette suite qui vient de paraître n'offre pas à la curiosité des lecteurs le même appât; ce n'est, pour ainsi dire, qu'un commentaire du premier volume. M. de Rulhière a cru devoir placer au commencement de la seconde partie le mémoire présenté au roi par M. le baron de Breteuil. Ce mémoire est le résumé des lois et des maximes xv. <8
suivies par le conseil de Louis XIV relativement aux protestants; il n'est donc qu'une répétition plus précise, mais aussi plus sèche de ce que nous avions déjà vu développer avec plus de détails, et par conséquent avec plus d'intérêt, dans le corps même de l'ouvrage. 11 semble que, pour éviter tout reproche, l'auteur n'avait qu'à déplacer ce morceau, sans doute assez important par lui-même, et le donner à la suite de son ouvrage avec d'autres pièces justificatives qu'on est fâché de n'y point trouver, telles que le nouvel édit, les remontrances du Parlement et la retraite du roi.
Ce que dit M. de Rulhière sur l'insurrection des protestants dans les Cévennes, vers la fin du règne de Louis XIV, est exact, mais n'a rien d'absolument neuf; plusieurs de nos historiens nous avaient transmis l'origine de ces troubles, les violences qui les firent dégénérer en guerre civile, les horreurs fanatiques qui en furent les suites, et que les deux partis eurent également à se reprocher; M. de Rulhière les raconte avec une simplicité dont l'effet ajoute encore au sentiment douloureux que font éprouver ces déplorables souvenirs. Parmi les tristes monuments de ces fureurs religieuses que l'auteur a découverts et publiés, on est afiligé de trouver une lettre de Fléchier, de cet éloquent évèque de Nîmes qu'on avait toujours représenté comme improuvant, détestant même les voies de rigueur dont le gouvernement avait usé contre les protestants de son diocèse ; cette lettre est une réponse au cardinal de Noailles où l'on voit ce prélat, si renommé par sa douceur, inviter lui-même le roi à employer une eontrainte salutaire pour forcer les ouailles égarées à rentrer dans le sein de l'Église. C'est par des anecdotes de ce genre peu connues et rapprochées avec beaucoup de sagacité de plusieurs traits épars dans les mémoires du temps, et surtout dans les lettres de Mme de Maintenon, que l'auteur prouve de plus en plus toute l'influence qu'eut cette femme trop célèbre sur les conseils de Louis XIV. Les cabales du jansénisme et du molinisme, auxquelles la faiblesse du monarque et l'ambition de sa favorite attachèrent une si grande importance, ont décidé, durant les vingt dernières années de ce règne, de la destinée des protestants, plus ou moins persécutés, suivant les succès divers de ces deux sectes. 11 est assez curieux pour l'histoire de l'esprit humain de voir les jansénistes, à la tête desquels était le car-
dînai de Nouilles, porter Louis XIV à la tolérance, et employer leur crédit à faire retirer ou suspendre au moins ces lois de rigueur, tandis que les jésuites l'engageaient à en augmenter la sévérité; il est curieux de voir un parti distingué par la rigidité de ^a doctrine prêcher la douceur, tandis que celui à qui l'on a tant reproché une morale trop relâchée, ou du moins trop commode, encourageait Louis \1V à des cruautés religieuses, et lui faisait un crime de la tolérance : l'une et l'autre secte sacrifiaient 3 - principes à son inimitié. M""" de .Maintenon n'abandonna la première que lorsqu'elle eut reconnu que tout son crédit ne pouvait détruire celui du P. de La Chaise, qu'elle s'était flattée quelque temps de pouvoir anéantira l'aide du cardinal de Noailles, lorsque le P. Le Tellier, qui succéda au P. de La Chaise, l'eut fait trembler pour elle-même. C'est aux conseils violents de cei indigne prêtre que la France dut les troubles déplorables des Ce venues, et c'est à la prudence et au grand caractère du maréchal de Villars, qui osa désobéir formellement aux ordres de la cour, que Louis XIV dut la lin d'une guerre aussi funeste à sa gloire que le fut cette guerre si malheureuse de la succession d'Espagne. Le talent que déploya M. le duc de Villars dans des circonstances si importantes à la tranquillité de l'État, le plan qu'il osa concevoir et exécuter aux risques même d'une fortune qu'il ambitionna toujours beaucoup trop, suffiraient pour placer ce grand homme au rang où on le vit s'élever en sauvant la France à la bataille de Denain. M. de Piulhière enchaîne et démontre tous ces faits de la manière la plus lumineuse, et l'on gémit de voir par quels motifs, par quels ressorts furent dirigées ces maximes si contradictoires, suivant lesquelles on se décidait tantôt à tourmenter, tantôt à laisser respirer les malheureux que l'on s'obstinait à regarder tour à tour comme de nouveaux convertis, ou comme des hérétiques dignes de la colère céleste. M. de Rulhière présente avec la même clarté les principes qui dirigèrent l'administration du régent; il ordonna une révision de toutes les lois faites sur les protestants, et tout le temps que dura ce travail, on leur laissa une tolérance assez étendue. Ce fut le chancelier Daguesseau qui en fut chargé, et ce chef de la magistrature rédigea le nouveau code de la manière la plus contraire aux vues du régent; la déclaration de 1724, qui fut son ouvrage, ou qui n'est plutôt que la compilation la plus ab-
surde et la plus inconséquente des différentes lois émanées du parti janséniste et du parti moliniste, par conséquent des ordonnances les plus contradictoires, ôtait implicitement tout état civil aux religionnaires. Elle fut heureusement modifiée par le cardinal de Fleury, et les ordres secrets de ce ministre-prêtre favorisèrent une tolérance qu'avait proscrite un chancelier de France, un Daguesseau, que ce trait seul doit montrer sans doute fort au-dessous de sa réputation. M. de Rulhière cite à l'appui de ce fait une lettre écrite, par ordre du cardinal de Fleury, à la sénéchaussée de Nîmes, tribunal qui osa le premier casser un mariage de protestants ; lettre par laquelle on lui défendait de prononcer à l'avenir sur des mariages faits par des ministres, en annonçant une déclaration sur ce qui devait être observé à cet égard; mais le cardinal de Fleury mourut, la déclaration ne parut pas, et l'acte illégal d'un tribunal subalterne devint une loi pour la plupart des parlements du royaume.
Les protestants vécurent en France sous ces lois de proscription, exécutées à la rigueur jusqu'à la fin de la guerre de 1753. Les ouvrages de quelques-uns de nos philosophes sur la tolérance religieuse, quoique très-défendus encore, avaient commencé à éclairer la nation, et, ce qui est plus difficile, à adoucir les maximes sanguinaires de nos tribunaux ; on vit dès lors moins de roués, moins de gibets; on ne conduisit plus si souvent aux galères, on n'enferma plus si soigneusement dans des châteaux forts les malheureux protestants surpris dans leurs conventicules religieux. L'impulsion était donnée, mais l'assentiment général ne condamna ces lois de sang que lorsque celui de Calas eut coulé sur un échafaud. La voix de Voltaire, la pitié secourable d'une grande princesse, dont l'exemple, en répandant le bienfait de la tolérance sur ses vastes États, accusait si hautement la France et le reste de l'Europe, apprirent enfin au gouvernement qu'il devait s'occuper à détruire des lois que l'opinion publique avait déjà réduites à une sorte de désuétude. A l'aide des secours que plusieurs princes, surtout l'impératrice de Russie, donnèrent à la famille de Calas, on vit une épouse en deuil, suivie de ses deux filles, de son fils, d'un ami de leur famille, tous protestants, tous connus pour l'être, couverts, pour ainsi dire, et protégés par la gloire de Catherine, traverser le royaume, et venir, sans cacher leur religion, se prosterner aux
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pieds de Louis XV et lui demander justice du crime de l'intolérance. La cause fut discutée au conseil; Farrêï qui intervint démentit cette maxime si étrange des lois de Louis XIV, et sur laquelle elles reposaient toutes, qu'il n'y a plus de protestants
en France. C'est depuis cet arrêt que le conseil du roi s'est occupa de la destinée de cette partie de ses sujets; et, sans le supplice de Calas, sans la sainte indignation de Voltaire, sans l'humanité, sans les bienfaits de Catherine 11, qui répandirent sur cette cause un éclat et une importance que n'eût pas obtenus la voix isolée du solitaire de Ferney, le conseil serait peut-être encore à s'occuper de l'état civil des protestants, que Louis XVI vient de leur restituer.
C'est dans cet esprit qu'il faut examiner le second volume de l'ouvrage de M. de Rulhière; il ne se fait pas lire avec le même intérêt que le premier; les faits qu'on y trouve ont moins de suite, étaient plus connus ou avaient déjà été indiqués en partie par rameur dans le volume précédent; la narration en est tout à la fois moins claire et moins rapide. Mais, malgré ces reproches, ce nouveau volume forme une suite nécessaire au premier. L'auteur y développe avec beaucoup de sagesse les différents motifs qui déterminèrent le conseil de Louis XIV; il découvre surtout avec une grande justesse tous les ressorts cachés qui ont varié si souvent les dispositions d'une loi qu'on a vu se mouvoir tour à tour en sens contraire avec la même légèreté, avec le même aveuglement; il nous reporte enfin à des temps que nous avons vus naître, à ces jours où la lumière du tolérantisme a commencé à nous éclairer, où le sang de l'infortuné Calas, ayant rejailli presque sur les marches du trône, a forcé, pour ainsi dire, le gouvernement à s'occuper à réformer des lois qui furent tout à la fois la honte de la jurisprudence, de la politique et de l'humanité. Ce bienfait que les lenteurs du conseil pouvaient nous faire désirer encore plus longtemps, on le doit à l'activité éclairée de M. le baron de Breteuil et aux recherches qu'il avait ordonnées à M. de Rulhière. Si l'ouvrage dont nous avons l'honneur de vous annoncer aujourd'hui la suite, si l'ouvrage entier ne doit pas faire placer l'auteur parmi nos grands historiens, il ne peut manquer du moins de lui assurer une place distinguée parmi les écrivains dont le talent a bien mérité de l'humanité.
— Le jeudi 19 juin, on a donné, sur le Théâtre-Français, la première représentation d'Alphée et Zarine, tragédie en cinq actes, de M. Fallet1, connu par celle de Tibère et Sérènus. Ce premier ouvrage était loin sans doute d'être une bonne tragédie; la versification en est d'une faiblesse extrême ; le caractère de Tibère, si profondément atroce, y est à peine esquissé ; mais la régularité du plan, l'espèce d'intérêt qui résulte de la rivalité de Tibère et de Sérénus, lui valurent une sorte de succès. La pièce que nous avons l'honneur de vous annoncer joint à un style encore plus faible, encore plus négligé, le vice d'une action folle et romanesque; c'est un tissu d'événements invraisemblables, de situations accumulées sans choix, sans effet ; l'on serait tenté de croire que l'auteur n'a jamais étudié d'autres modèles que quelques mauvaises tragédies de Jodelle ou de Quinault. Le public a fait une justice sévère, mais équitable, de ce monstrueux ouvrage; il l'a hué continuellement, mais il n'a ordonné de baisser la toile qu'après le dénoûment ; on eût dit que le parterre était curieux de voir jusqu'où pourrait aller l'extravagance d'une conception si bizarre.
— Candide marié, opéra-comique en deux actes, en prose et en vaudevilles, a été représenté pour la première fois au Théâtre-Italien, le vendredi 20 juin. Ce sont les derniers chapitres du plus ingénieux des romans qui ont donné l'idée du fond de cette pièce ; mais le parti qu'en ont su tirer les auteurs, MM. Radet et Barré, n'a paru ni très-original, ni très-saillant; on y a cependant applaudi quelques jolis vers et plusieurs couplets d'un tour facile et gai. Le rôle du jeune Candide a été parfaitement bien joué par Mlle Carline et celui de sa belle maîtresse par M,le Buret.
— Études de lu nature, par Jacques-Bernardin-Henri de Saint-Pierre, tome IV, avec cette épigraphe tirée de Virgile :
Miseris succurrere disco.
(.Eneid. lib. I.)
Si l'on excepte l'avertissement, où l'auteur répond à quelques critiques de son système sur la cause du flux et du reflux de la
l. On a aimé M. Fallet dans Tibère, dit VAlmanach des grands hommes, et Tibère lui-même y a beaucoup gagné. Il fallait bien du talent pour rendre Tibère aimable. (Meistkr.)
mer, ce quatrième volume a fort peu de rapports avec les trois premiers; mais on est bien éloigné de s'en plaindre, car, au lieu de nouvelles rêveries scientifiques, on y trouve deux petits romans poétiques pleins de grâce el d'imagination; le premier surtout respire la sensibilité la plus pure et la plus touchante; c'est l'histoire de deux amants élevés ensemble dans une habitation solitaire de l'Ile de France, sépares par une tante qui rappelle sa nièce on Europe, et réunis enfin dans la nuit du tombeau par la plus imprévue et la plus déchirante de toutes les catastrophes. Cette histoire, dont le fond est, dit-on, véritable, olïre peu d'événements, peu de situations, par conséquent peu de variété; mais, quelque simples qu'en soient tous les incidents, elle attache par une foule de tableaux neufs et intéressants, par les peintures les plus riches d'une nature presque inconnue, par les développement- de la passion la plus douce et la plus naturelle, par l'expression soutenue d'un sentiment vif et profond. 11 faudrait en citer di - morceaux de différents genres pour faire concevoir le charme qui anime ce délicieux ouvrage.
Quelle idylle que la conversation que voici : « Quelquefois seul avec elle (il me l'a mille fois raconté), Paul disait à Virginie au retour de ses travaux champêtres: « Lorsque « je suis fatigué, ta vue me délasse. Quand du haut de la monh tagne je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au mi- « lieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses pe- « tits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. « Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas « besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que « je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu passes, sur « l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis tous « mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu de tes <( yeux, le chant des bengalis moins doux que le son de ta voix. « Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps « frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à trai vers des cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles ; en « arrivant sur ses bords, j'étais déjà bien fatigué, mais quand je « t'eus prise sur mon dos, il me semblait que j'avais des ailes « comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m'ena chanter ? Est-ce par ton esprit ? Mais nos mères en ont plus que
« nous deux. Est-ce par tes caresses? Mais elles m'embrassent « plus souvent que toi. Je crois que c'est par ta bonté; je n'ou- « blierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu'à la rivière u Noire, pour demander la grâce d'une pauvre esclave fugitive. « Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citron - « nier que j'ai cueillie dons la forêt, tu la mettras la nuit près de u ton lit. Mange ce rayon de miel, je l'ai pris pour toi au haut « d'un rocher; mais, auparavant, repose-toi sur mon sein, et je « serai délassé. »
La morale de M. de Saint-Pierre n'est pas moins sensible qiu son imagination. Voici quelques traits du discours qu'adresse le vieillard au malheureux Paul après qu'il a perdu sa chère Virginie :
« La morl, mon fils, est un bien pour tous les hommes: elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie; c'est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes qui agitent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus heureux, vous verrez qu'ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement : la considération publique par des maux domestiques, la fortune par la perte de la santé, le plaisir si rare d'être aimé par des sacrifices continuels, et souvent, à la fin d'une vie sacrifiée aux intérêts d' autrui, ils ne voient autour d'eux que des amis faux et des parents ingrats, etc. »
C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire les détails douloureux qui préparent le dénoûment funeste d'un amour qui méritait si bien la plus heureuse destinée.
Le second ouvrage que renferme ce quatrième volume est le fragment d'un poëme en prose, intitulé l'Airadic- c'est une espèce d'Odyssée philosophique et politique, où l'auteur s'est proposé de peindre les trois périodes ordinaires aux sociétés humaines, celles de barbarie, de nature et de corruption. Pour représenter le premier, il a choisi l'ancienne Gaule ; pour représenter le second, l'Arcadie; pour représenter le troisième, l'Egypte. 11 y a dans cette nouvelle production de M. de Saint-Pierre des idées heureuses, des détails de style admirables; mais l'invention en est pénible et l'objet beaucoup trop vague. Ce morceau est précédé d'une dissertation fort intéressante sur le septième livre de Y Enéide.
t — Le samedi 5 juillet, on a donné sur le Théâtre-Français la première représentation de lu Jeune l-'ponse, comédie en trois actes et en vers, de M. le chevalier de Cubières, connu par un volumineux recueil de pièces fugitives, par le plus étrange de ton-- les théâtres (nous avons eu l'honneur de vous l'annoncer dans le temps), par quelques diatribes contre Boileau, par une dévotion très-poétique pour les beaux yeux de M""' de Beauharnais, le seul héritage de la muse de Dorai dont on l'ait laissé jouir sans trouble et sans envie, M. de Cubières, indigné des refus multipliés qu'il avait essuyés de la part des Comédiens français, avait destiné sa. Jeune Épouse au théâtre des Variétés; cet heureux dépit a reveille leur attention, ils ont réclamé l'ouvrage, et K' poète a bien voulu céder sans rancune à leur empressement.
On ne peut attribuer le léger succès de cet ouvrage qu'à une sorte de facilite dans le style el dans la versification; peut-être encore le doit-il au genre de moralité qu'il renferme, et qui 1»' en effet bien digne de réussir. N'est— il pas toujours trèsbon de rappeler aux maris qu'une jolie femme peut fort bien ne paraître occupée que de frivolités et des hommages qui l'entourent, courir tous les spectacles, toutes les fêtes, n'être jamais chez soi, etc., et n'être pas moins la femme du monde la plus respectable, la plus vertueuse? Le rôle du mari jaloux est aussi maussade qu'on puisse le désirer; tout le monde en sortant du spectacle est bien persuadé que s'il n'est pas encore ce qu'il mérite d'être, c'est que la pièce n'est qu'en trois actes ; au quatrième, sa destinée n'aurait pu manquer de s'accomplir.
— Le Rival confident, comédie en deux actes, mêlée d'ariettes, a été représentée, pour la première fois, sur le Théâtre-Italien, le 26 juin. Les paroles sont de M. Forgeot, l'auteur des Deux Oncles, des Amis rivaux; la musique, de M. Grétry.
Cette bagatelle n'offre au fond qu'un tissu d'invraisemblances, mais ce défaut est racheté, s'il peut l'être, par une foule de traits heureux et de plaisanteries assez gaies, dont Rollet est continuellement l'objet. Depuis Aristophane dans sa comédie des Guêpes jusqu'à ce jour, on n'a cessé de présenter des gens de loi sur la scène, et quoiqu'il semble que plusieurs de nos auteurs comiques, surtout Racine dans sa comédie des Plaideurs, devaient avoir épuisé la matière, il faut bien qu'elle soit
intarissable, puisqu'elle prête toujours à de nouveaux sarcasmes. La musique de cette petite comédie n'ajoute rien à la gloire de M. Grétry.
— Première Lettre à M. Neckcr, sur l'importance des opinions religieuses. Brochure in-8°. Seconde Lettre à M. Neckcr, sur la morale. Berlin, 1788. Ces deux Lettres sont de M. le comte de Rivarol, l'auteur de Y Almanach de nos grands hommes, etc., etc.
La première de ces Lettres commence par des éloges et par des reproches adressés à l'ancien ministre des finances. « C'est à l'éclat de votre ministère, lui dit-on, qu'est dû l'empressement qu'on a eu de lire un livre qui, n'étant qu'une harangue en faveur du déisme, serait tombé probablement de vos mains dans celles de l'oubli, si vous ne l'aviez pas signé, etc. » La fin de l'apostrophe est trop curieuse pour ne pas être citée.
« Je ne cloute pas que vous n'eussiez accompli le vœu de la prospérité publique si, comme tous les grands caractères, vous n'aviez eu éminemment les revers de vos qualités, si vous n'aviez poussé la force jusqu'à la dureté, la dignité jusqu'à la rudesse... si vous n'aviez enfin dédaigné pour vous soutenir les ressorts que vous n'aviez pas craint d'employer pour arriver au ministère. Quoi qu'il en soit, l'histoire vous vengera de ce vieillard frivole qui n'eut d'autre énergie que sa haine contre Louis XV, qui ne rétablit les parlements que pour remettre en question ce qui était décidé, et qui se fit un jeu cruel de renverser votre prudence et votre économie sur la sagesse et les grandes vues de Turgot. »
Le morceau le plus fortement raisonné de cette Lettre est sans contredit celui que l'auteur met dans la bouche d'un incrédule; mais on peut être étonné, après l'avoir vu, qu'une si belle apologie du système d'Épicure ait trouvé grâce aux yeux du censeur. Il est vrai que M. de Rivarol remarque dans une note que, le peuple ne lisant point les ouvrages philosophiques, un livre de philosophie ne doit jamais paraître dangereux. « Voilà pourquoi, ajoute-t-il, dans un pays où la presse n'est pas libre, on choisit toujours, pour veiller à la librairie, des magistrats qui ne lisent point, car on a observé que moins un homme a lu, plus il croit les livres dangereux, plus il est tenté de mettre tout le monde à son régime. »
L'objet de la seconde Lettre esl de prouver qu'il existe une morale indépendante de toute espèce de culte et de religion; mais quand cela serait rigoureusement démontré, il ne s'ensuivrail pas encore que cette morale puisse être mise à la portée du peuple, ni obtenir une grande influence sur les mœurs publiques et particulières, --ans le secours des opinions religieuses, m propres tout à la fois à intéresser le cœur, à frapper l'imaginatiqn, à soumettre les esprits. Qu'opposer au témoignage universel de tous les siècles et de tous les pays? En est-il un seul qui n'atteste qu'il n'y eut jamais de société civilisée sans une religion quelconque ?
Nous ne citerons de cette seconde Lettre que la première note. 11 n'esl pas inutile de remarquer que la brochure a paru au moment même de l'assemblée du clergé.
« L'Évangile n'a rien appris aux hommes en fait de morale; le pardon des injures, la modestie, la charité, etc., tout cela est fortement recommandé dans tous les anciens moralistes : l'Évangile les a copiés : et dire que sa morale est plus parfaite que celle de Zenon ou de Cicéron est une des fraudes pieuses qu'on ne devrait plus se permettre, d'autant que la religion chrétienne n'en a pas besoin. L'Évangile nous a appris que les cieux s'ouvraient à une certaine hauteur; qu'il y avait trois personnes en Dieu, que la troisième personne descendait en forme de colombe, que la seconde viendrait juger les vivants et les morts ; que le diable entrait dans le corps des gens... Voilà incontestablement ce que l'Évangile nous a appris, et ce que l'esprit humain n'aurait pu imaginer, tant la science est impuissante et vaine. »
C'est le mardi 15 juillet qu'on a donné, sur le théâtre de l'Académie royale de musique, la première représentation d'Amphitryon, opéra en trois actes. Les paroles sont de M. Sedaine et la musique de M. Grétry1.
1. Voir tome- XIV. p. 365, une épigramme sur cet opéra lorsqu'il fut représenté à la cour.
28/j CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
11 est peu de sujets plus connus que celui d1 Amphitryon. L'histoire héroïque de la Grèce commence à la naissance d'Hercule, dont les descendants, sous le nom d'Héraclides, régnèrent longtemps sur les plus belles contrées de cette partie à jamais célèbre de notre continent. Cette fable est du nombre des erreurs religieuses qui ont parcouru le globe. Les Grecs, qui empruntèrent presque toutes celles de leur théogonie des Égyptiens, doivent celle-ci aux Indiens; on l'a retrouvée dans un de ces livres sacrés des Brames que les Anglais viennent de traduire, et dont l'antiquité remonte bien au delà des premiers temps de la civilisation des Grecs. Dans la mythologie indienne, c'est un dieu qui prend, comme dans la mythologie grecque, la figure d'un général célèbre, et jouit de ses droits auprès de son épouse; de cette union naquit un héros dont les exploits ont consacré le nom dans les temps héroïques de l'Inde. C'est absolument, comme l'on voit, l'histoire de Jupiter et d'Alcmène; mais ce qui rend, dans le livre sacré des Brames, l'aventure encore plus singulière, et surtout plus gaie, c'est le procès qui en est la suite. Le général indien revendique ses droits et sa femme, le dieu ne veut pas s'en dessaisir; l'affaire est portée devant un tribunal. La ressemblance des deux époux est si parfaite que les juges, dans l'impossibilité où ils se trouvent de décider quel est le véritable mari, ordonnent un congrès assez étrange, auquel cependant la femme se soumet avec une résignation qu'on ne doit attribuer qu'à sa profonde soumission aux lois; ils ordonnent que la femme passera tour à tour une nuit avec les deux maris prétendus, et qu'elle reconnaîtra pour son véritable époux celui qui en remplira le mieux les devoirs. Le dieu, dans cette épreuve singulière, se conduit en dieu, car, quelque estimable que soit la conduite du mari, celle du dieu l'est quatre fois davantage. Le choix pourrait-il encore être douteux? La femme, toujours fidèle à la loi, reconnaît pour son époux celui qui s'en est montré le plus digne; mais le dieu, à qui tant de succès multiplies avaient peut-être fait éprouver cette malheureuse satiété qui corrompt trop souvent les plus douces jouissances des mortels, abandonne alors sa femme à son véritable mari, et remonte au ciel, en lui annonçant, comme Jupiter à Amphitryon, que de ce tour vraiment divin doit naître un héros dont les exploits étonneront l'univers. Si l'on est surpris de retrouver chez les Grecs
une fable si anciennement établie dans L'Inde, on no l'est pas moins sans doute d'apprendre que cette union si scandaleuse du souverain îles dieux fut représentée publiquement sur le théâtre d'Athènes, el qu'elle le fut de préférence aux fêtes de Jupiter. Euripide et àrchippus avaient traité le sujet d'Amphitryon; il ne nous reste rien de ces deux pièces, qui vraisemblablement servirent de modèle à Plame. dont V Amphitryon eut le plus grand succès à Rome, el qu'on y jouait encore cinq cents ans après sa mon. Ce sujet offre des situations si ingénieuses et si profondément comiques qu'il ne pouvail échapper à Molière; il s'en est empare, et >i ce grand homme a emprunté de Plaute, non-seulement le fond de l' intrigue, mais encore toute la marche de la pièce jusqu'au dénoûment, combien n'a-t-il pas embelli son modèle! Les scènes de Cléanthis et de Sosie, ces scènes d'un comique si original et d'une gaieté si piquante, sont autant de créations du talent de Molière; ces scènes admirables suffiraient seules pour prouver la supériorité du poëte français sur le poëte latin, quand même Molière n'eût pas répandu d'ailleurs dans tout son dialogue tant de philosophie, de grâce et de gaieté, tant de traits piquants, tant de plaisanteries de ce genre fin et délicat qui, en faisant sourire l'esprit, ajoute encore à la force comique des situations. C'est ce mérite inimitable qui a décidé la supériorité de l'Amphitryon de Paris sur celui de Rome, et, dans la dispute si célèbre des anciens et des modernes, à la fin du règne de Louis XIV, les partisans les plus outrés de l'antiquité, les Dacier même, n'osèrent le lui contester.
Eu rendant à ['Amphitryon de Molière le tribut d'éloges que mérite la seule de ses pièces dont le succès ait été aussi complet à la première représentation qu'il l'est aujourd'hui, comment M. Sedaine n'a-t-il pas senti combien il était peu propre, par le caractère même de son talent, à lutter contre l'ouvrage de ce grand homme? La fable d'Amphitryon étant faite, ordonnée dans toutes ses parties, que lui restait-il à faire? d'y jeter du style. Du style de M. Sedaine! Quelque connue que soit sa manière d'écrire, par ses autres ouvrages, il est difficile de se faire une juste idée du triste abandon qui règne dans celui-ci; on y trouve tour à tour les tournures les plus triviales et les expressions les plus bizarres; les règles les plus communes du langage, comme de la versification, y sont également négligées. On re-
prochera bien moins au nouvel Ampldtryon de ressembler trop à son aîné que de ne pas lui ressembler assez.
La musique n'a point rempli ce que semblaient promettre et la nature du sujet, et les contrastes heureux qu'il présentait au compositeur, et le caractère même du talent qui distingue plusieurs ouvrages de M. Grétry. Le récitatif est la partie la plus négligée de cet opéra, l'effet en a presque toujours paru fort audessous de celui que produirait la déclamation la plus simple et la plus commune; les airs manquent souvent d'intention comme d'originalité. Pour être juste, il faut distinguer cependant le mérite de quelques morceaux d'ensemble; le duo de Mercure et de Bromia, celui de Sosie et de sa femme, sont dignes d'éloges, et nous ont rappelé le faire spirituel, piquant et vrai qui a déjà fait réussir tant de compositions de M. Grétry.
— Bien-né, Nouvelles et Anecdotes, Apologie de la flatterie. Brochure in-8°. Paris, 1788 l.
Cette petite brochure s'est vendue si publiquement près de quinze jours que nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser d'en parler, quoique depuis elle ait été sévèrement défendue. C'est un nommé Dezauches, libraire, qui en est l'éditeur ; ayant été arrêté avec quatre de ses confrères, particulièrement soupçonnés d'en avoir favorisé le débit, il n'a pas craint d'avouer qu'il en était lui-même l'auteur, mais cet aveu n'a pas paru une preuve suffisante qu'il fût le seul coupable. Voici le précis du conte, dont l'auteur méritait bien sans doute quelque correction, ne fût-ce que par les applications indécentes auxquelles il semble inviter des lecteurs déjà prévenus par les calomnies répandues dans cette foule de libelles qu'on débite, et dans la province et dans les pays étrangers, comme les anecdotes les plus sûres de la cour de France.
a II y avait, dit notre conteur, je ne sais où, un roi né avec un esprit droit et un cœur ami de la justice, mais dont une mauvaise éducation avait laissé les bonnes qualités incultes et inutiles. Il n'avait pas été plus heureux du côté de l'exemple, car à la cour du roi, son grand-père, on s'occupait de tout, hors du gouvernement... Ce roi, que j'appellerai Bien-Né, avait adopté
1. Par Sélis, professeur au Collège de France, connu par une traduction dr Perse. Né à Paris en 1737, il y mourut en 1802. (Cu.)
les manières les plus populaires d'exprimer tantôt son impatience, tantôt les saillies de sa gaieté... 11 était, de plus, gros mangeur et grand chasseur... A force de bonté et de négligence de la part du roi, de tours de force et d'adresse de la part de ceux qui l'entouraient, les abus, les fripons et les friponneries pullulèrent, les honnêtes gens tremblèrent, les frondeurs crièrent, les affaires s'embarrassèrent horriblement ; Bien-Né ne sut bientôt plus où donner de la tête... Vu moment où il était le plus embarrassé, il fut attaqué d'une légère maladie; resté seul un jour, parce qu'on le croyait endormi, il pensa, et ce fut assez tristement... Sagesse, s'écria-t-il après une heure de réflexions profondes, Sagesse que j'ai si souvent entendu vanter, et que personne i encore ne m'a fait connaître, je t'écouterai si tu daignes me ■ parler... » Il ferma les yeux. Une femme d'une figure majestueuse lui apparut et lui dit : « Je suis celle que lu invoques, ne i jure plus ni clans ta bonne ni dans ta mauvaise humeur. — Je le cv \ eux bien, dit le roi, mais ce ne sont pas quelques mots un peu « trop énergiques qui ont dérangé mes finances; ô déesse! serace ce en m'en abstenant que je les rétablirai? — Obéis-moi, ré- (. pliqua le fantôme; clans huit jours je t'en dirai davantage... » Le roi obéit... Les courtisans en furent extrêmement alarmés. « Si le roi, disaient-ils, peut surmonter d'un moment à l'autre a une habitude prise depuis si longtemps, il pourra tout ce qu'il a voudra... » Huit jours après la même apparition, le roi s'enferma dans son cabinet, et, au bout d'une heure de rêverie, il vit le même fantôme, qui lui dit d'un ton plus doux que la première fois : « Sois plus sobre. — J'y consens, dit le roi, mais « j'ai l'estomac très-bon, et ce n'est pas ce que je mange et bois « qui peut ôler la subsistance à mon peuple. — Obéis, dit le « fantôme, je t'en dirai davantage dans huit jours... » Le roi obéit. L'étonnement redoubla, la consternation devint générale. Bien-Né s'aperçut qu'il avait la tête beaucoup plus libre qu'auparavant, et que cependant on lui parlait beaucoup moins d'affaires... Il était très-curieux de revoir l'espèce d'amie qu'il s'était acquise... Le jour venu, Bien-Né n'eut pas peu de peine à se débar- 3er de ses courtisans; il leur dit enfin : « Je veux être seul » ; et ils s'éloignèrent. Le fantôme ne se fit pas attendre. « Chasse « moins souvent, lui dit-il; le pouvoir que tu as sur toi-même « augmente à mesure que tu l'exerces, et ce sacrifice ne te sera
« pas plus difficile que les autres... » Bien-Né ne fit cette fois aucune objection ; il demanda seulement quel usage il ferait du temps qu'il avait coutume d'employer à la chasse : « Si c'est du « temps gagné, dit-il, je ne sais qu'en faire. — Obéis, dit le fan- « tome, et je reviendrai dans quinze jours... » Huit jours se passèrent pendant lesquels il ne chassa qu'une fois. Il s'ennuya souvent, mais le régime auquel il continuait à s'astreindre ne lui coûtait plus du tout. Le neuvième jour, il demanda des livres ; le dixième, il regarda, pour la première fois, les chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture dont il était entouré; le onzième, il chercha parmi ses courtisans celui avec lequel il pouvait le mieux s'entretenir de ses lectures; le douzième, il chassa avec un médiocre plaisir ; il s'aperçut, le treizième, qu'il n'avait eu depuis trois semaines aucune fantaisie coûteuse, aucune complaisance dangereuse, et cela le fit travailler avec ses ministres beaucoup plus gaiement et donner son avis beaucoup plus nettement qu'il ne l'avait jamais fait; le quatorzième, il remarqua qu'autour de lui tout prenait une face nouvelle, que les physionomies qui lui avaient toujours paru les plus ouvertes devenaient riantes et sereines, que celles, au contraire, qui annonçaient l'agitation et les passions inquiètes étaient ou sombres ou abattues... Le quinzième jour, il trouva la majestueuse femme dans son cabinet au moment où il s'y retira... « Je suis contente, lui dit-elle, tu as « suivi mes conseils, et aucun des bons effets qui en sont résul- « tés ne te trouve insensible. Il faut à présent établir plus de <( liberté entre toi et les citoyens les plus dignes de ta confiance... « Tu es si puissant que tu ne seras toujours que trop respecté... « Je ne viendrai plus te chercher à des jours marqués, mais je « t'apparaitrai au milieu de tes conseils, dans les conversations « particulières, dans les fêtes publiques. Je serai ta compagne et « ton amie... » Le roi obéit, et sa cour devint comme la maison d'un particulier sage, éclairé et sociable. Une autre fois la Sagesse dit à Bien-Né : « Je ne te conseille pas de te déguiser en mar- « chand, comme le calife Aaroun Al-Raschid, pour aller écouter « ce qu'on dit et voir ce qu'on fait dans les cabarets et dans les « maisons particulières. Je ne te conseille pas non plus de courir « les grands chemins, comme Tracassier, ton allié1, t' amusant à