Paris, 1779, in
SEPTEMBRE 17 Sx 307
comédie a eu le premier jour un succès complet, cl nous ne doutons pas qu'il n'eût été soutenu si la police n'en avait pas l'ait arrêter la seconde représentation ; on a craint l'impression que pouvait l'aire, dans la circonstance présente, le tableau qui précède le dénoùment. L'ordre qui avait suspendu les représentations de ce petit ouvrage vient d'être levé '.
— Examen d'un livre intitulé Considérations sur la guerre actuelle des Turcs, par M. Volncij* par M. de Peyssonel, ancien consul général de France à Smyrne, associé des Académies de Marseille, etc. (L'auteur des Numéros, ouvrage critique, philosophique et politique, que nous avons eu l'honneur de vous annoncer dans le temps*, des Observations relatives aux Mémoires di M. le baron de Tott, et d'un Traite sur le commerce delà Mer Nom .> In volume in-8°, de 330 pages.
Cet examen, qui a été commence le 15 avril et fini le 30 mai 17SS, est de tous les écrits de M. de Peyssonel celui qui a fait le plus de fortune, et l'on ne croit point se tromper en assurant que l'auteur doit encore moins ce succès à l'importance même des objets qu'il discute qu'à la manière vive et pressante dont il attaque son adversaire. Il relève avec beaucoup de force toutes les erreurs de fait échappées à M. Volney, et ne manque pas de rapprocher le plus adroitement du monde les différentes assertions qui paraissent le mettre en contradiction avec luimême: ce plan est si bien suivi que M. de Peyssonel aurait complètement tort sur le fond de la question que son ouvrage pourrait intéresser encore par l'artifice d'une dialectique qu'on trouve aussi simple qu'elle est habile et séduisante. Il commence par élever des doutes fort naturels sur l'étendue des moyens que M. Yolney a pu employer à s'instruire de la situation actuelle de l'empire ottoman. D'après ses propres aveux, il n'a vu que la Syrie et l'Egypte, il n'a pas été dans la capitale, il n'a point parcouru les principales villes des provinces, n'a point étudié la langue turque, et n'a appris de l'arabe que ce qu'on peut en apprendre en sept ou huit mois de temps. « Un étranger, dit-il, qui aurait passé deux ans dans les landes de Gascogne ou
1. La seconde représentation eut lieu le 9 septembre et obtint un égal succès. Cette pièce est imprimée. (Ch.)
2. Les manuscrits de Gotha et de l'Arsenal ne renferment point ce c >mpte rendu.
dans les Cévennes, et qui ne saurait pas le français, serait-il fondé à prétendre que l'on crût aveuglément ce qu'il lui plairait d'écrire sur le gouvernement, les mœurs et les usages des Français?» Non, sans doute; mais la comparaison de la Syrie et de l'Egypte avec les landes de la Gascogne ou les Cévennes est-elle bien équitable? M. Volney d'ailleurs n'a-t-il établi ses opinions que sur ses observations particulières? Ne se fonde-t-il pas essentiellement sur l'accord qu'il trouve entre ses propres observations et celles de deux voyageurs qui ont vu à peu près comme lui, quoique placés sur des points de vue différents, M. de Choiseul-Gouffier et M. le baron de Tott?
Cette remarque ne nous a pas empêché de sourire au rapprochement qu'il fait de la confiance de M. Yolney avec celle d'un coureur espagnol.
« Quand je le vois, dit-il, n'être pas content des connaissances qu'un ministre tel que M. de Vergennes a acquises sur les Turcs dans le cours d'une ambassade de douze ans à Constantinople, et vouloir nous présenter comme infiniment supérieures celles que lui a données un séjour d'environ deux ans en Syrie et en Egypte, je me rappelle avec plaisir l'anecdote espagnole d'un coureur de M. de Montijo, appelé Guzman, qui, interrogé par M. Vincent s'il était de la maison Guzman des ducs de Méclina-Sidonia, répondit fièrement : Non, monsieur, ceux-là ne sont pas les bons. Le mot est plaisant ; mais en voulant ainsi venger la mémoire de M. de Vergennes, ne fallait-il pas nous faire oublier que c'est après douze ans d'ambassade à Constantinople que ce même ministre avait jugé que l'on rendrait un fort mauvais service à la Porte en l'engageant dans une guerre avec les Russes, et qu'il ne fut même rappelé que pour avoir soutenu trop longtemps cette opinion dans ses dépêches à M. de Choiseul? »
La partie de cet examen où l'on cherche à prouver combien les intérêts de notre commerce sont attachés à l'existence actuelle des Turcs en Europe est la partie de l'ouvrage qui a fait et qui devait faire la plus grande impression ; il nous paraît difficile d'y répondre d'une manière satisfaisante. Mais, d'un autre côté, M. de Peyssonel trouve-t-il autre chose que des phrases ou des sophismes à opposer à ces réflexions si sensibles de M. Volney?
<( 11 est de notre intérêt qu'une grande nation persiste dans l'ignorance et la barbarie qui rendent nulles ses facultés morales
et physiques!... 11 est de notre intérêt que vingt ou trente millions d'hommes soient tourmentés par deux ou trois cent mille brigands qui se disent leurs maîtres!... Il est de notre intérêt que le plus beau sel de l'univers continue de demeurer en friche ou de ne rendre que le dixième de ses produits possibles!... Aussi ce qui est crime et scélératesse dans un particulier sera vertu dans un gouvernement; ainsi une morale exécrable dans un individu sera louée dans une nation, etc., etc.! »
COUPLE l .
Air ilf Joconde.
Faites Brienne cardinal,
Lamoignon pair de France, a votre pouvoir sans é al
Tout est soumis d'avance :
Mais si de ces deux garnements
Il vous prend fantaisie De faire deux honnêtes gens,
Sire, on vous en défie.
— Le jeudi "28 août, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la premi ;re représentation de la Paysanne supposée, ou la Fête de la moisson, comédie en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes, par M. Dubois, dont le nom n'était encore connu par aucun autre ouvrage. La musique de cette petite comédie est aussi, je crois, le premier coup d'essai de M. Blasius.
Ce nouveau drame n'a eu aucun succès. L'amour du marquis de Clinville pour Rosette ne saurait intéresser, il n'arrive que pour dénouer l'action ; elle aurait été susceptible de plus de mouvt-ment si, dans les deux premiers actes, on avait été du moins plus occupé de la passion de M. de Clinville; la situation de l'épouse abandonnée en eût paru aussi beaucoup plus intéressante, et sa résolution, qui n'est qu'un épisode de la pièce, en serait devenue, comme elle devait l'être, l'objet principal. Ce défaut dans la conception du poëme n'a pu être dissimulée par quelques détails assez heureux, mais presque toujours étrangers au fond du sujet; c'est à l'aide de ces détails que la pièce, malgré sa marche languissante, touchait presque au dénoûment, lorsque tout à coup un spectateur, en bâillant de toutes ses
forces, s'est avisé de crier : Charmant! Ce mot a réveillé tout le monde, et des ris immodérés ont convaincu l'auteur , de la manière la plus sensible, de tout l'ennui que faisait éprouver son ouvrage.
Quant à la musique, son plus grand tort est de ne convenir presque jamais ni aux paroles, ni aux caractères, ni à la situation des personnages; elle annonce d'ailleurs une sorte de talent. M. Blasius est assez jeune pour apprendre que la musique, comme les autres arts, a des convenances dont il n'est pas permis de s'écarter, et que, lorsqu'on ne les observe pas, toute illusion se trouve détruite.
— La Satire universelle, prospectus dédié à toutes les puissances de l'Europe. Brochure in-8°.
De toutes les réponses faites au Petit Almanach de nos grands hommes, c'est, je crois, la moins mauvaise; aussi l'a-t-on attribuée à M. Cérutti. Ce prospectus annonce que le sieur Le Jay, convaincu, par le prodigieux débit de la Parodie d'Athalie et du Petit Almanach, que la satire est le premier genre de la littérature, vient de solliciter et d'obtenir le privilège exclusif du libelle; qu'en conséquence il a ouvert en sa maison, rue de l'Échelle, un bureau appelé le Bureau de la Satire universelle, où tous les honnêtes gens pourront faire inscrire sur un registre le nom des personnes qu'ils voudront livrer innocemment à la dérision publique; les différents prix qu'il faudra payer, suivant la qualité des satires et le rang des personnes, seront classés avec une équité admirable. On sent fort bien qu'une calomnie coûtera plus cher qu'une médisance, et qu'un homme en place ne pourra être déchiré à aussi bon marché qu'un simple particulier, etc. Pour convaincre le public de la juste confiance que doit lui inspirer cet établissement, le sieur Le Jay rappelle tous les titres que s'est acquis l'homme unique, l'homme surnaturel qu'il compte employer, et cet homme est M. le comte de Rivarol. On n'a oublié ici aucune des anecdotes propres à faire valoir sa personne et son mérite.
« Sa vie, dit-on, n'est qu'une raillerie continuelle. Il serait facile de rapporter toutes les bonnes plaisanteries qu'il a faites à une foule d'amis, de bienfaiteurs, de créanciers; mais c'est de la gaieté de ses écrits, et non de ses actions, que le public a besoin. Qu'on ne craigne aucun ménagement! et qui pourrait lui
en imposer? Les noms? il se joue des noms de la société comme des mots de la langue. Les places? ainsi que l'Àrétin, il sera le Qéao des grands jusqu'à ce qu'il soit leur pensionnaire. La vérin1? il la rejetterait dans le puits si elle en sortait... Le respect des talents? n'est-il pas clair qu'un homme qui se moque de tout le monde a plus d'esprit qtie tout le monde? Le glaive de la loi suppléera-t-il à celui de la vengeance? -Mais sous quel nom le poursuivre? Sous le nom de Riva roi, il deviendra Parcieux; sous le nom de Parcieux, il s'appellera Longchamp; sous le nom de Longchamp, il se cachera dans celui de Riverol, ou il usurpera celui de Grimod ou d'un autre. Tout braver, tout éluder, et, au pis aller, tout souffrir, est un parti pris... « Nous avouons, <i a-t-il dit lui-même dans la seconde édition de son Almanach, « nous avouons que rien n'est plus aisé que de nous donner « des coups île pied, et nous les recevrons toujours avec recon- « naissance. »
Voici de quels traits on dépeint dans une note son ami, M. le marquis de Champcenetz : « Le principal satellite, et, pour ainsi dire, la lune de M. le comte de Rivarol, est le marquis de Champcenetz... C'est M. de Louvois qui, le premier, a dégrossi son génie; l'élève débuta par une chanson qu'il n'avait pas faite; elle lui valut un coup d'épée à travers la poitrine, mais l'épée ne toucha point à son esprit plastronné. Il chanta depuis ses parents et ses créanciers; ces ingrats le firent enfermer. Dans sa prison il composa des comédies qui avaient toute la gaieté du lieu où elles étaient faites... Nous sommes pourtant forcés d'avouer qu'il a quelques inconvénients; ses rébus et ses quolibets ne sont pas toujours bien nobles, comme lorsqu'il dit que le comte et lui sont faits pour rimer et ramer cle compagnie, et lorsqu'il appelle bassement notre triumvirat triumgueusat. »