QUI AVAIT PARU VOULOIR LUI ENLEVER
Mme DE MARIGNANE, BEAUTÉ FORT MAIGRE.
La conduite du duc me paraît un problème. On dit qu'il aime Iris; moi, je ne le crois pas : Elle a trop peu de ce qu'il aime, Et beaucoup trop de ce qu'il n'aime pas.
— Les papiers publics ont assez parlé des malheurs qu'avait occasionnés le délire des réjouissances auxquelles s'est livré le peuple de Paris pour célébrer le renvoi des deux ministres, le rappel de M. Necker et la rentrée du Parlement. Nous ne nous permettrons de rappeler ici que le souvenir de quelques circonstances particulières qui nous ont paru porter l'empreinte la plus marquée de ce tour d'esprit propre à la nation.
Le jour qu'on brûla sur la place Dauphine le mannequin de M. l'archevêque, en mémoire de son arrêt du 16, on l'avait habillé d'une robe qui n'avait que trois cinquièmes d'étoffes et deux cinquièmes de papier. Les polissons qui s'étaient chargés de cette belle exécution, au moment d'y procéder, ayant aperçu dans la foule un abbé, s'emparèrent de lui et voulurent le forcer de jouer dans cette ridicule farce le rôle de confesseur. Il s'en défendit de toutes les manières, mais, ne voyant plus aucun moyen d'échapper, il s'avisa de leur dire : a Mais, messieurs, considérez, je vous prie, que si j'entreprends de le confesser, il aura tant à m'en dire que vous ne pourrez le brûler ce soir. » Cette plaisanterie parut si bonne au gré de l'auguste assemblée qu'elle lui obtint sa liberté.
Le surlendemain de la démission de M. le garde des sceaux, la place de Grève s'étant remplie de monde, vers minuit l'on vit s'avancer au milieu de la foule un homme de près de six pieds portant à califourchon sur ses épaules un jeune garçon. 11 ordonna le silence, cette multitude obéit. Alors le jeune garçon, déployant un grand placard, lut à haute et intelligible voix : Arrêt de la cour du public qui juge cl condamne le nommé Lamoignon à faire amende honorable, à avoir les poings coupés et à être traîné dans le ruisseau. Ce qui fut exécuté sur-le-champ le plus gravement du monde.
Depuis les préventions établies à tort ou à raison contre M. le chevalier Dubois, commandant du guet, le cri général de ces mutins n'a cessé d'être : 77 nous faut Dubois, c'est Dubois qu'il nous faut pour brûler les malheureux qui avaient trompé notre bon roi.
On prétend que le lendemain du jour où le Parlement enregistra avec des modifications si pénibles et si scrupuleuses la déclaration qui lui ordonne de reprendre l'exercice de ses fonctions, on a trouvé à la poste une lettre d'un Anglais à un de ses
amis dont voici la première phrase : « C'est le Parlement qui règne, mais à quatre petites lieues d'ici, trois jeunes gens de très-bonne mais on n'en tiennent pas moins un Tort grand état. etc. »
R herclies philosophiques sur les Grecs, par M. de Paw.
Deux volumes in-S . Vprès avoir considéré d'abord l'état des peuples sauvages et abrutis, tels que les Américains, ensuite celui des nations condamnées à une éternelle médiocrité, telles que les Égyptiens et les Chinois, M. de Paw a cru devoir compléter cette longue suite de discussions relatives à l'histoire naturelle de l'homme par des recherches sur les Grecs, qui portèrent, dit-il. à un tel degré la culture des lettres et des arts que nos regards aiment toujours à se diriger vers ce point du globe qui fut pour nous la source de la lumière.
J'ai souvent pensé, en parcourant le Tableau de Paris de M. Mercier, que, tout imparfait, tout vague à certains égards, tout minutieux à d'autres, qu'était cet ouvrage, si le temps nous en 'ùt conservé un pareil sur Athènes ou sur Rome, il nous
lit aujourd'hui d'un prix infini, et je regrettais fort que ces deux capitales de l'ancien monde n'eussent point eu leur Mercier. Les nouvelles Recherches de M. de Paw auraient pu suppléer en grande partie ce qui nous manque à cet égard, si son goût décidé pour le paradoxe ne lui avait pas fait embrasser trop souvent les suppositions les plus hasardées, les vues les plus superficielles, les erreurs les plus grossières. Il n'est aucune autorité qui en impose à son génie; il ne craint point de soutenir que Plutarque, Thucydide, Xénophon, ont vu tout de travers, et ne respecte pas plus leur témoignage que celui des écrivains modernes qui n'ont pas l'honneur d'être son avis. Il gourmande les siècles passés comme le sien; il refait toute l'histoire à sa fantaisie, et en relevant sans aucun ménagement les méprises
'ppées aux autres, il tombe lui-même dans des bévues qu'on pardonnerait à peine à un écolier; nous n'en citerons qu'un seul exemple qui a déjà mérité l'animadversion de quelques-uns de
nos érudits. Il rapporte un passage de Quintilien1, pour prouver la difficulté qu'avaient les propres disciples de cet illustre rhéteur à apprendre la langue latine au milieu de la capitale du monde romain; le mot de ce passage qu'il s'est imaginé devoir signifier des écoliers novices clans les lettres signifie des esclaves étrangers nouvellement achetés, ce qui est sans doute fort différent. Des erreurs bien plus graves sont celles qu'il a commises en confondant avec une si merveilleuse assurance les époques les plus diverses de l'histoire de Sparte, mais ces erreurs favorisent trop évidemment le paradoxe qu'il voulait établir pour laisser penser qu'il les ait faites de bonne foi. Quoi qu'il en soit, les nouvelles Recherches de M. de Paw ne sont pas moins curieuses que celles qui les avaient précédées ; elles présentent les résultats d'une lecture immense et d'une critique fort hardie. S'il se trompe souvent, il ne se trompe pas au moins comme tout le monde ; il n'est presque aucune de ses opinions particulières qui n'ait quelque chose d'original et d'ingénieux ; sa manière de s'égarer, qui finit souvent par être instructive, commence encore le plus souvent par amuser ses lecteurs. On peut avoir des connaissances plus exactes, un génie plus philosophique ; mais ce qu'on ne saurait lui refuser, c'est une grande étendue de savoir, beaucoup de sagacité, de finesse, avec un tour d'esprit fort piquant ; c'est peut-être, en fait d'érudition, le premier bel esprit du siècle. On le louerait moins, ce me semble, en affectant de le louer davantage.
M. de Paw commence son ouvrage par quelques considérations générales sur les Athéniens ; dans la description qu'il fait ensuite de l'Attique, il rassemble plusieurs détails intéressants sur le goût des Athéniens pour la vie champêtre, sur leurs maisons de campagne, sur les jardins des philosophes, sur l'intérieur de la ville même d'Athènes, sur les fabriques qu'on y avait établies, sur l'administration de Périclès, sur le Pyrée, les portiques, etc. « Quatre choses, dit-il, étaient nécessaires dans l'intérieur d'une ville grecque, un théâtre, un temple, des portiques et des bosquets. Les habitations des particuliers ne formaient qu'une partie accessoire; on y était à l'abri du vent et de la
1. At novitiis nostris per quot annos sermo latinus répugnât. Lnstit. oiut.. lib. I, cap. xx. (Meister.)
pluie; et comme toute la Grèce éprouvait une disette générale de bois, on pouvail plus facilemenl entretenir dans des demeures si bornées un degré de chaleur convenable que dans des logements spacieux. C'est même, ajoute-t-il, un grand problème parmi les philosophes modernes, de savoir si l'on a bien ou mal t'aii d'élever dans les villes de l'Europe des maisons si vastes et si superbes qui, parmi mille inconvénients, ont donné lieu aune prodigieuse destruction de matières combustibles. Et déjà on commence à prévoir les révolutions qui changeront toute la face du monde politique, dès que les mines de charbon et les tourbières seront épuisées; alors plusieurs villes tomberont en ruine, plusieurs contrées se dépeupleront , et on sera même oblige d'en abandonner quelques-unes aux bêtes sauvages pour se procurer des forêts. »
En parlant de la constitution physique des Athéniens, il observe, et c'est une chose assurément fort remarquable et fort surprenante, que le territoire d'Athènes, où l'on vit naître tant d'hommes en qui les facultés corporelles étaient portées à un si haut degré de perfection, ne produisit, en aucun siècle ni en aucun âge, des femmes célèbres par leur beauté. C'est à cette bizarrerie de la nature qu'il attribue la dépravation de l'instinct des Grec>. Il existait dans Athènes une magistrature singulière, celle des Gynéconoyjies, qui forçait sans cesse les femmes à se parer d'une manière décente : la rigueur de ce tribunal était extrême: il imposait une amende énorme de mille drachmes à des personnes qui étaient ou mal coiffées ou mal vêtues, etc.
Quant à la dégradation des Grecs modernes, M. de Paw se permet de décider que l'oubli des lois civiles, l'ignorance et la superstition ont, chez ce peuple, jeté des racines si tenaces et si profondes, qu'aucune force ni aucune puissance humaine ne saurait les extirper. Il cite en preuve de cette assertion le témoignage même de l'auteur du Voyage pittoresque de la Grèce, qui rapporte que des hommes de cette nation lui ont avoué que, s'ils parvenaient à l'indépendance, le premier usage qu'ils feraient de la liberté politique consisterait à entreprendre une grande guerre de religion, où les prétendus orthodoxes et les prétendus schismatiques s'égorgeraient jusqu'au dernier pour des mots qu'ils ne savent pas même prononcer comme il faut, etc.
Dans les deux sections où l'auteur des nouvelles Recherches
rassemble tout ce qui a quelque rapport plus ou moins direct aux mœurs des Athéniens, on eût désiré sans doute plus d'ordre et de méthode, mais ce défaut n'empêchera pas qu'on ne lise avec intérêt ce qu'il dit sur le théâtre, sur les courtisanes, sur l'état des philosophes, sur la distinction des rangs parmi les Grecs, sur les sources de leurs richesses et les différents caractères de leur luxe. 11 n'oublie pas de remarquer qu'à Scyron l'on donnait un asile aux jeux de hasard et aux femmes perdues de mœurs, comme on le fait de nos jours dans une forêt du pays de Liège, etc. Une réflexion plus sérieuse est celle qu'il emprunte du Discours d'isocrate sur lu paix. « On a eu occasion d'observer, dit cet orateur citoyen, que tous les peuples de la Grèce qui ont eu l'empire de la mer ou qui ont seulement osé y aspirer se sont plongés dans un abîme affreux de désastres et de calamités. Cette domination-là n'est point naturelle, c'est une chimère qui enivre tellement les hommes qu'elle leur ôte le sens commun, et ils s'attirent tant d'ennemis, et des ennemis si redoutables, qu'il leur est impossible d'y résister à la longue ; les habitants des côtes, les habitants des îles, les puissances voisines, les puissances éloignées, enfin toutes s'arment entre elles contre ceux qui ont usurpé l'empire de la mer, comme contre les tyrans du genre humain. » Ne semble-t-il pas, ajoute M. de Paw, qu'Isocrate ait voulu désigner par ces expressions la Grande-Bretagne, et lui prédire exactement tout ce qui lui est arrivé et tout ce qui lui arrivera encore, si elle ne juge pas à propos d'adopter des principes plus modérés, et de suivre des maximes plus équitables?
La section qui traite du commerce des Athéniens est divisée en trois parties ; la première traite des dilïérentes spéculations des négociants grecs, des foires, des compagnies de commerce des colonies ; la seconde, du système des monnaies ; la troisième, des revenus de la république, et cette section termine le premier volume.
Dans le second, M. de Paw considère plus particulièrement l'état de la civilisation chez les Athéniens, la formation de leurs tribunaux, l'esprit des lois de Solon, le génie des orateurs d'Athènes, les causes de la grandeur et de la décadence de l'Aréopage, le code civil et criminel, les règlements de police. En parlant de la jurisprudence criminelle, il observe que, chez les
Athéniens, tous les tribunaux qui pouvaient condamner un citoyen à mort, ou à l'exil, ou à L'infamie, étaienl remplis par un grand nombre d'hommes. Il est vrai que lorsqu'il fut question déjuger Démosthène qu'on accusait de s'être laissé corrompre par l'argent d'Harpalus, on assembla contre lui une cour composée de quinze cents juges pour décider une question de fait et pour prononcer sur la nature delà peine; mais ce jugement pourrait bien avoir été un jugemenl extraordinaire, que l'auteur cite mal à propos pour un exemple de la règle commune; ce qu'il ajoute n*en paraîtra pas moins digne d'attention. « 11 y a ce vice, dit-il, dans la plupart des tribunaux criminels de l'Europe, qu'ils sont composés d'un trop petit nombre de jnges, tellement que la vie, l'honneur et la fortune \ dépendent d'un trop petit nombre d'opinions. 11 en coûterait trop, dit-on, pour payer une multitude déjuges dans les matières criminelles, qui ne sont pas elles-mêmes fort lucratives. Ainsi c'est l'avarice la plus sordide et la plus honteuse quia perpétué jusqu'à présent cet usage digne des cannibales. »
Nos jeunes magistrats n'auront pas manqué d'admirer la sagesse profonde du législateur d'Athènes en apprenant de M. de Pawque si, dans l'origine, l'Aréopage ne futqu'un simple tribunal de judicature, Solon en fit un sénat dirigeant qui devait être le conservateur des lois et l'inspecteur général de l'État.
11 y a plus d'érudition que de philosophie et de goût dans les deux sections qui traitent, l'une de l'état des beaux-arts à Athènes, l'autre de la religion ; mais de toutes les parties de l'ouvrage il n'en est point où l'esprit paradoxal de l'auteur domine plus que dans celle où il analyse le caractère et les mœurs des Spartiates, leur constitution et leur gouvernement; c'est un vrai libelle contre cette république et son fondateur. Il faut oublier tout ce que nous en avaient dit Plutarque et Xénophon pour se persuader, ainsi que le prétend M. de Paw, que Lycurgue était un homme sans génie, un barbare qui ne savait ni lire ni écrire, et dont les institutions ne furent qu'une copie grossière et maladroite de celles de la Crète, etc. Toute originale que lui semble cette opinion, nous osons douter qu'elle fasse une grande fortune; on n'a pas attendu jusqu'à ce moment pour reconnaître les vices de la constitution de Sparte; mais on ne cessera jamais de la regarder comme le plus beau triomphe du génie des lois
sur les affections et sur les faiblesses de la nature humaine. Il n'y eut jamais de législateur qui ait fait aussi précisément que Lycurgue tout ce qu'il voulait faire; il n'en est point qui ait su former un ensemble plus parfait et d'une durée plus imposante : respectée par une si longue suite de siècles et de révolutions, quels efforts pourraient détruire, quels efforts pourraient ébranler aujourd'hui la gloire d'un pareil monument ?