‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 87 sur 167 · PAR LE MÊME · texte numérisé non relu

PAR LE MÊME

Sur l'air : Ah! ma voisine es-tu fâchée?

Le quintuor sérénissime

Perd à jamais Son honneur, l'amour et l'estime

Des cœurs français.

Mais il lui reste ses écuries,

Ses bas valets, Ses chiens, ses capitaineries

Et nos soufflets.

xv. 22

TRADUCTION DE L ODE D HORACE A PYRRHA. Quis mulla gracilis le puer, elc.

Pyrrha, quel est l'amant heureux Qui, le front couronné de roses, Dans le réduit où tu reposes Te presse d'un bras amoureux?

Pour qui, mêlant dans ta parure La grâce à la simplicité, Relèves-tu la chevelure Dont s'enorgueillit ta beauté?

Crédule, il jouit de tes charmes, Sans prévoir que bientôt ses yeux Accuseront, baignés de larmes, Tes serments trompeurs et les dieux.

Oh ! combien son âme étonnée Maudira ses folles amours; Quand la tempête déchaînée Obscurcira de si beaux jours !

D'une ivresse, hélas! passagère Son cœur éternise l'instant, Et de ta faveur mensongère Ignore le souffle inconstant.

Malheureux qui te voit sourire, Beauté qui trahis et qui plais, Sans avoir essayé l'empire Et le danger de tes attraits!

Échappé des ondes perfides, Je consacre, au port arrivé, Mes vêtements encor humides Au dieu des mers, qui m'a sauvé.

— Dernièrement, au foyer de la Comédie-Française, Florence disait : « M. le prince d'Hénin a la petite vérole. — Comment donc! lui répondit quelqu'un, je ne savais pas queMlleRaucourt peignît en miniature. »

— « Les vertus, disait l'autre jour Mmede Coaslin,les vertus

ne sont que d'institution humaine, les passions sont d'institution divine, n

— Un homme fort accoutumé à mentir racontait une nouvelle. « Je parie contre, dit M. Martin. — Vous auriez tort, lui dit à l'oreille son voisin, rien n'est plus vrai. — Eh bien, si c'est vrai, pourquoi le dit-il? »

— Le "21 octobre, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation de Césarine et Victor, comédie envers et en trois actes, de M. Desforges, l'auteur de la Femme jalouse, de Tom Jones à Londres, etc. Le succès de cette pièce a été très- équivoque; les convenances de mœurs n'y sont guère plus observées que la vraisemblance des événements, et quelque bizarre que soit l'intrigue, le dénoûment n'en est pas moins prévu dès le premier acte. Les défauts du plan n'ont pu être rachetés par le mérite de quelques scènes dont l'intention est assez piquante et les détails agréables; mais il y a dans le rôle de Césarine des traits d'une naïveté singulière, qui ont été parfaitement bien rendus par Mlle Garline, et c'est ce qui a soutenu au moment l'ouvrage.

— Depuis près de deux ans, M. le comte de Lauraguais s'est enseveli dans la poussière de nos bibliothèques, et surtout dans celle des Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés, pour consulter tout ce qui nous reste de monuments authentiques sur l'histoire de notre droit public et de nos assemblées nationales ; aussi ne l'appelle-t-on plus dans sa société que Do?n Lauraguais. Nous ne devons encore jusqu'ici à tant de recherches et de travaux que deux petites brochures intitulées, l'une : Lettre sur la convocation des gens des trois États, et sur l'élection de leurs députés; l'autre, Dissertation sur les Assemblées nationales, et sur les trois races des rois de France, par M. le comte de Lauraguais.

Ce n'est pas une entreprise aisée que de faire connaître l'esprit de ces deux diatribes. Tout ce que nous y avons vu de plus clair, c'est que, dans la première, il insiste fortement sur la cohue des états généraux, c'est-à-dire apparemment sur la nécessité d'une représentation très-nombreuse; que, dans la seconde, il parait vouloir prouver essentiellement que les états généraux ne sont point les états généraux, qu'ils n'en sont que les députés, les fondés de procuration, parce que. dit-il, « tous les membres

3/iO CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

d'une nation ont, d'une manière éternelle, et par conséquent inaltérable, une partie souveraine du tout, qui est la souveraineté ; sans cela, le tout pourrait être plus grand ou plus petit que ses parties, ce qui frappe heureusement d'une évidente absurdité ». Cette idée est sans doute d'une métaphysique fort subtile, mais, lorsqu'on en voudra chercher l'application, il sera difficile, je crois, d'en faire quelque chose d'utile ou de raisonnable. Quelque embrouillée que soit l'érudition de M. de Lauraguais, quelque obscure que paraisse en général la profondeur de ses pensées, on a le plaisir de voir briller de temps en temps, à travers ces nuages de poussière et de fumée, quelques traits vraiment lumineux; ce sont ces traits que nous tâcherons de recueillir ici, sans faire de vains efforts pour suivre un esprit si original dans le cours bizarre et tortueux de sa méthode.

a Ah! que l'on se tromperait, si l'on croyait que la nature devait établir des facultés égales entre des êtres moraux ! Cet équilibre eût tenté de produire une stérile immobilité entre des êtres qui possèdent par excellence tous les principes du mouvement. La nature était trop sage pour ne pas le rompre, mais elle fut assez sage aussi pour ne le rompre qu'en douant la faiblesse des femmes de la force des charmes, et la vigueur des hommes de la souplesse des désirs. »

« 11 est clair comme le jour que depuis deux cent soixanteseize ans, excepté le cas extrêmement rare d'une très-grande majorité, jamais aucun arrêt du Parlement n'exprima ni sa volonté, ni sa pensée... L'article 32 de l'ordonnance de Louis XII, année 1512, porte : Si les juges sont de trois opinions ou davantage, chaque opinion plus faible que les deux plus fortes sera obligée de se résoudre dans l'une de ces deux opinions les plus nombreuses. Or, l'assemblée des chambres est à peu près de cent cinquante membres ayant voix délibérative. Supposez à présent que la première fois qu'on opine, les deux avis plus nombreux que tous les autres aient été, l'un de vingt-quatre voix, l'autre de vingt-cinq; supposez ensuite que la seconde fois qu'on va aux opinions, les avis représentés par des quantités moindres que vingt-quatre, mais faisant ensemble cent une voix séparées en diverses opinions, et toutes contraires aux deux avis les plus nombreux, se partagent de manière que cinquante voix se fondent dans l'avis des vingt-quatre, cinquante et une dans l'avis

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dos vingt-cinq, voilà le nombre dos vingt-quatre élevé à soixantequatorze, et celui des vingt-cinq à soixante-seize. Mais l'identité d'avis de soixante-quatorze personnes contre soixante-seize est absolument une fiction, une chose imaginaire; car la forme qui oblige toutes les opinions différentes entre elles à se fondre dans les deux plus nombreuses donne, dans le cas que nous supposons, l'effet de la majorité légale à vingt-cinq voix contre cent vingt-cinq...

« La liberté, au lieu de s'irriter de voir la noblesse imaginer qu'elle est dans la société ce que la fable est à l'histoire, ne gagnerait-elle pas infiniment à détruire tout privilège, et ne serait-il assez pas sage de rester ce qu'on est, et de garder ce qu'on a ?

« Veut-on savoir ce que le siècle passé a de commun avec le nôtre? le voici : c'est d'avoir été entraîné, comme tous les siècles, par la marche du temps. On a vu quelquefois d'assez grands génie- pour sembler la hâter, mais jamais il ne fut dans la puissance humaine de la ralentir et d'en changer la direction. Les hommes qui paraissent créer les événements sont ceux qui se trouvent égaux aux circonstances, et qui les trouvent égales à eux. Le prince de Condé était plus grand qu'elles, il ne le sentit pas, il voulut les mesurer à lui, et cette comparaison, ainsi que cette méprise, les rendirent ridicules tous deux. »

Ah ; monsieur le comte, pourquoi n'écrivez-vous pas toujours ainsi ?

— Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, ou V Observateur véridique, sur le règne de Louis XIV, et sur les premières époques du règne suivant j trois volumes in-8°. (L'ouvrage original a onze volumes in-folio l, mais il est hérissé de détails rebutants et de redites fatigantes.)

Les trois volumes que nous avons l'honneur de vous annoncer ne sont qu'un extrait des Mémoires de M. de Saint-Simon,

1. C'est la première édition donnée par Soulavie avec le nom de l'auteur M. A. Baschet attribue au même la publication antérieure de la Galerie de l'ancienne cour (1786, 3 vol. in-12). Voir, sur les transformations successives qu'eut, à subir l'incomparable historien, le très-curieux livre de M. Baschcl, le Duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits (Pion, 1874, in-8% p. 2tj.3 et suivantes), et sur son premier arrangeur avoué (car Voisenon l'avait précédé,, J.-L. Giraud-Soulavie, les Petites Notes ardéchoises de M. A. Mazon (Privas, 1870, in-8°).

mais où l'on assure avoir conservé scrupuleusement les expressions de l'original, sans s'être permis d'y ajouter une seule phrase. Si c'est, comme on l'a dit dans le monde, l'extrait qu'en avait fait anciennement l'abbé de Voisenon pour M. le duc de Choiseul, il est à présumer que l'ouvrage a été imprimé sur une copie fort défectueuse, car on y rencontre à tout moment n'es phrases qui n'ont ni fin ni liaison, et de ces sortes de fautes qu ne peuvent être attribuées qu'à l'impéritie de l'imprimeur ou du copiste. Quoi qu'il en soit, les Mémoires de M. de Saint-Simon, dont il exislait depuis longtemps plusieurs copies manuscrites, ont été cités si souvent par nos meilleurs écrivains que l'extrait qu'on nous en donne aurait été plus imparfait encore, qu'il ne pouvait manquer d'exciter une grande curiosité. On ne trouve guère dans ces trois volumes que des anecdotes domestiques sur le caractère de Louis XIV et de ses ministres, sur celui du Régent et de ses favoris, sur la cour de Philippe V ; mais il en est un assez grand nombre dont l'originalité est vraiment fort piquante. Si le style de M. de Saint-Simon est en général d'une grande négligence, il étincelle quelquefois d'expressions infiniment énergiques, de traits que n'eût point désavoués le génie de Tacite et de Montesquieu. Si l'amertume et la causticité sont les caractères habituels de sa manière de voir, il n'en loue pas avec moins de grâce ; personne n'a peint avec plus de charme l'âme et les vertus de Fénelon; voici ce qu'il dit de sa physionomie :

« Elle ne pouvait s'oublier, ne l'aurait-on vue qu'une fois; elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point ; elle avait de la gravité et de l'agrément, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, surtout la noblesse. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. »

Malgré la multitude des ouvrages écrits sur le règne de Louis XIV, il semble que l'énigme fastueuse du caractère de ce prince ne se débrouille entièrement à vos yeux qu'en lisant les Mémoires de Y Observateur vêridique, beaucoup trop véridique sans doute pour l'intérêt d'une gloire qui en imposa si longtemps ix l'Europe entière.

— Nouveau Voyage en Espagne, ou Tableau de l'état actuel de cette monarchie, contenant les détails les plus récents sur la

constitution politique, les tribunaux^ l'inquisition, les forces de terre et de mer, le commerce et les manufactures, principalement celles île soieries et de draps, etc.; ouvrage dans lequel on a présenté avec impartialité tout ce qu'on peut dire déplus neuf, de plus avéré et de plus intéressant sur l'Espagne depuis 1782 jusqu'à présent -, trois gros volumes in-801.

Nous ne croyons pas qu'il existe dans ce moment, en aucune langue, un livre qui soit aussi propre à faire connaître l'Espagne telle qu'elle est aujourd'hui sous autant de rapports, avec plus d'exactitude et de vérité. Ce n'est ni un ouvrage profond, ni un ouvrage brillant, mais on y trouve partout l'empreinte d'un esprit sage et mesuré, d'un bon esprit qui cherche à bien voir, et qui juge tout ce qu'il voit avec une grande impartialité. Ce nouveau tableau de l'Espagne est de M. le chevalier de Bourgoing, élève de l'École militaire, qui a passé plusieurs années en Espagne avec M. le comte de Montmorin, et qui est dans ce moment ministre du roi à Hambourg ; c'est lui du moins qui en avait rassemblé tous les matériaux. Les occupations dont il est chargé ne lui ayant pas permis d'en achever entièrement la rédaction, il en a laissé le soin à son ami, M. l'abbé Girod, qui parcourut lui-même une grande partie de l'Europe, et qui eut l'honneur d'accompagner Mgr le comte d'Artois au siège de Gibraltar.

— Chaque jour, chaque heure, pour ainsi dire, voit éclore quelque nouvelle brochure, quelque nouveau volume sur les états généraux, et si l'on rassemble tous ces écrits à la Bibliothèque du roi, l'on y comptera très-incessamment plus de volumes encore sur la constitution de la monarchie qu'il n'y en a déjà sur la constitution Unigcnitus; car sur cette grande et belle question, il n'y en a, dit-on, guère au delà de dix mille. i\e pouvant parler en détail de toutes les productions patriotiques du moment, il faut bien choisir. L'une d'elles, qui nous a paru mériter le plus d'attention, quoiqu'un peu trop métaphysique pour faire tout l'effet qu'eût désiré l'auteur, est intitulée de lu

1. Quoique cet ouvrage porte le millésime de 1789, il fut publié dans les derniers mois de 1788; une quatrième édition parut en 1807 sous le titre de Tableau de l'Espagne moderne, avec le nom de l'auteur et un atlas in-4°. — Jean-François baron de Bourgoing parcourut avec succès la carrière diplomatique; ministre plénipotentiaire à Hambourg, envoyé de Louis XVI en Espagne jusqu'à la Révolution, il fut depuis ambassadeur à Copenhague, à Stockholm et enfin à Dresde, où il mourut en 1811, âgé de soixante-quatre ans. (Cil.)

%hk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Convocation et de la prochaine ternie des états généraux en France, par M. Lacretelle; elle est divisée en deux parties : dans la première, on tâche d'établir nettement l'état de la question; dans l'autre, les principes généraux d'une saine représentation nationale. Nous avons été frappé de la franchise avec laquelle l'auteur s'explique sur le premier point.

« Disons la chose comme elle est : nous voulons être assemblés en corps de nation, mais nous ne savons comment nous y prendre... 11 me semble que j'entends un étranger me témoigner son étonnement et me dire : « Votre nation n'a-t-elle jamais été « assemblée? — Jusqu'au temps où les grands progrès de notre « civilisation ont commencé, nous avons eu, à de longs inter- « valles, ce qu'on appelait des états généraux. — Eh bien, as- « semblez-vous comme autrefois. — C'est ce que tout le monde a a dit d'abord; mais en y regardant de plus près, nous avons a vu que ces convocations représentaient essentiellement des « corps de la nation et fort peu la nation elle-même. Nous « avouons tous qu'elles ont des vices auxquels il est difficile de v se résigner ; il n'y a plus que ceux qui ne les connaissent pas v qui les défendent; ceux qui les ont étudiés craindraient tout, «■ mais ils se rassurent par leur incompatibilité avec l'état actuel « du royaume. — Vous êtes trop heureux d'être ainsi conduits « à vous affranchir des liens antiques delà barbarie; il n'y a pas « en Europe de peuple libre qui ne vous enviât cette position. « Faites votre plan de représentation d'après vos lumières, et « pour votre intérêt commun. — Mais qui a le droit de le trace cer? — Que vous importe, si celui qu'on vous offre vous con- « vient? — Mais s'il ne nous convenait pas? — Vous ne l'accep- « teriez pas. N'avez-vous pas vos parlements pour veiller sur vos « droits et les réclamer? — Ils réclament aussi. — Le roi veut « clone vous condamner à vos anciens états ? — Point du tout, il « voudrait assembler la nation dans un plan meilleur. — Eh « bien? — Eh bien, on lui oppose que cela n'est pas légal. — « Quoi! il n'est pas légal qu'un roi fasse à son peuple plus de « bien que le peuple n'avait su s'en faire lui-même? — C'est « une inquiétude qui nous trouble, une question qui nous di- « vise, et c'est pour cela que nous avons une assemblée de no- « tables. — J'avais bien ouï parler de l'inconséquence des France çais, mais non pas de leur pédanterie. Qui a pu vous inspirer

« une crainte si bizarre ? — La déclaration de nos parlements « doit avoir ici de l'autorité. — Quoi! ils résistent également à v la cour plénière et à de bons, de vrais états généraux ! Je ne ■ reconnais plus leur sagesse, leur patriotisme, leur générosité. « — Il y a, dit-on, une partie de la noblesse, du clergé, qui « pense comme eux ; c'est un si beau droit de dominer dans les assemblées d'une nation, une si noble prérogative que celle de « casser ou de corriger ses décrets, qu'on a peine d'y renoncer. « — Je commence à vous entendre. — Non, vous ne m'entendez « pas... Loin d'inculper les parlements, je crois que s'ils séparent les droits de leurs corps de ceux de la nation, c'est qu'ils « n'ont pas encore assez aperçu combien cette séparation serait « funeste et coupable. S'ils paraissent résister dans ce mo- « ment à un bienfait du gouvernement, c'est par un mouvement « trop prolongé de la ferme résistance qu'ils ont dû faire à une « subversion désastreuse, etc. »

Pour retrouver les principes généraux d'une saine représentation nationale, M. Lacretelle remonte jusqu'aux premiers principes de l'ordre social; c'est cette partie de son ouvrage qu'on a trouvée trop abstraite; elle l'est surtout relativement à l'objet qu'il parait avoir eu essentiellement en vue. Ses conclusions n'en sont pas moins raisonnables, et les voici :

« Les grandes nations ne peuvent voter que par représentants ; mais pour que le corps représentatif réunisse les droits de la généralité, pour qu'il puisse les exercer avec cet avantage de modération et cette sûreté de moyens qui peuvent se rencontrer dans une assemblée d'hommes choisis, et non dans une cohue populaire, il faut que la représentation soit un extrait de la nation elle-même, en sorte que la nation elle-même ait concouru à la former.

« Il ne serait guère plus possible de réunir tous les habitants d'un empire pour une élection de députés que pour une délibération commune. Il y a plusieurs classes très-nombreuses qui n'ont pas droit à cet avantage, plusieurs n'y sont pas nécessaires individuellement. Tous ceux qui n'ont dans l'Etat qu'une habitation transitoire, ceux qui sont trop misérables pour contribuer aux charges publiques jusqu'à une certaine mesure, et qui offriraient plutôt un suffrage à vendre qu'à donner, les soldats qui ont aliéné leur liberté au pouvoir exécutif, les employés du fisc,

les domestiques, les ouvriers qui sont sous la direction d'un maître particulier, toutes ces classes ne peuvent ici réclamer ni assistance ni influence... Mais il y a cette équité dans ces exclusions, qu'elles suspendent une faculté plutôt qu'elles ne la détruisent.

« Les grands propriétaires étant en moindre nombre, et ayant un droit sur la chose publique proportionné aux secours plus étendus qu'elle reçoit de leur fortune, on pense qu'il ne serait point injuste de les appeler individuellement. Les petits propriétaires, obligés de se réunir pour donner à l'un d'eux le droit de voter pour tous, n'en risqueraient pas davantage d'être opprimés, leurs délégués formant nécessairement la majeure partie dans le corps électif...

a Ce serait une erreur d'attacher uniquement les droits de citoyen à la propriété du sol. Contribuer aux charges et avoir intérêt aux lois suffit pour associer à la puissance de qui émanent et les impôts et les lois.

« Une société peut avoir admis des classes qui jouissent d'exemptions et de prérogatives particulières; ces classes, subordonnées à la nation, ne peuvent avoir que par abus des droits exclusifs du bien général et des moyens de l'opérer... Possédant cependant leurs privilèges du consentement au moins tacite de la nation, elles ne peuvent être dépouillées que par un décret national... Mais de cela même il résulte qu'il est contre toute justice et toute raison que ces classes dominent dans l'assemblée représentative, car alors elles pourraient écraser l'intérêt général de l'ascendant de leurs intérêts particuliers, ce qui équivaudrait à la dissolution de la société, en substituant la force au droit; elles jugeraient dans leur propre cause, ce qui est la plus intolérable usurpation du despotisme même; elles y jugeraient avec la majorité, ce qui est une oppression par le fait, et une dérision par la forme. »

Après avoir développé ce dernier résultat, l'auteur discute enfin la question qui nous occupe le plus dans ce moment : Qui jjcut former une assemblée nationale sur de vrais principes, et dans quel ras le peut-on? Il commence par se perdre dans des raisonnements d'une métaphysique fort subtile, mais il arrive encore à une conclusion qui nous a paru d'une grande évidence et d'une grande sagesse.

« Je l'avouerai, dit-il, je m'étonne de la gravité, de la pro-

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fondeur que j'ai cherchée dans ces raisonnements, car enfin qu'ai-je prouvé? Qu'un roi a toujours le droit de faire le bien, ei qu'une nation peut en conscience l'accepter. Le souverain peut convoquer une nation mieux qu'elle ne l'était, mais il ne peut lui imposer un plan de convocation; à elle seule il appartient de le régler. 11 dépend donc d'elle de ne pas opérer dans l'ordre qu'il a suivi pour la rassembler, et d'en arrêter un autre. Soit qu'en ceci il lasse bien, soit qu'il fasse mal, il court toujours ce hasard, si cependant il est an hasard qui amène les hommes à refuser leur bien offert par une autorité dont l'ascendant est si puissant sur les choses, et dont les intentions généreuses ont un si grand charme pour les cœurs. En un mot, à lui le provisoire, à la nation le définitif. Tout peut être bon dans ce qu'il a fait, rien ne peut être légal que par ce qu'elle acceptera.

« Quel est le titre en vertu duquel on peut réclamer pour une nation le dernier plan de ses assemblées? point d'autre que son intérêt. Or, si la nation est mieux représentée, non-seulement son droit reste en entier, mais il est accru... Un propriétaire évincé serait-il bien reçu à se plaindre de ce qu'ayant abandonné son champ inculte, on le lui rendrait dans une plus florissante culture? etc. »

— Une autre brochure écrite dans le môme esprit, mais plus particulièrement adaptée à la circonstance présente, intitulée les États généraux convoqués par Louis XVI, est de M. Target, avocat au Parlement, et l'un des Quarante. Cet excellent écrit respire le patriotisme le plus pur, le plus éclairé, les meilleurs principes, qui y sont mis à la portée de tous les esprits; et le sentiment qui l'a dicté semble fait pour en imposer à toutes les préventions de l'intérêt personnel et de l'esprit de parti.

L'auteur commence par rappeler tous les présages de l'heureuse révolution qui se prépare. La noblesse et le clergé ont reconnu, dans l'assemblée des notables de 1787, la justice de supporter une contribution proportionnelle... La province du Dauphiné vient d'adopter une forme d'Ltats fondée sur la liberté, l'égalité, la fraternité des hommes... Les parlements, détachés de leur autorité et renonçant à un ancien usage, ont renvoyé h la nation son droit antique et imprescriptible d'accorder les subsides nécessaires... Tous les principes d'une constitution nationale ont été avoués, reconnus, consacrés par le roi lui-même.

3/i8 CORRESPONDANCE LITTERAIRE.

« Qu'on me cite, ajoute-t-il, une seule époque où les préjugés contraires au bien de la nation aient été si puissamment attaqués, où l'intérêt personnel se soit plus noblement retiré à l'approche des intérêts publics, où les droits de la nation aient été plus authentiquement reconnus, où la nation ait développé d'avance plus de lumières et plus de zèle, où les comices généraux aient été convoqués sous de plus heureux auspices ! »

Après avoir fait un tableau rapide et précis de toutes les variations qui ont eu lieu dans la formation de nos différents états généraux, depuis leur naissance jusqu'en 1614, il en conclut avec beaucoup de raison, ce semble, que le roi peut bien exercer le pouvoir que s'arrogeaient les baillis et les assemblées de députation, de donner plus ou moins de représentants au bailliage, pouvoir qui, ayant toujours été exercé sans principe et sans règle, n'est certainement pas une partie de la constitution de l'État.

— Questions à examiner avant V assemblée des états généraux, par le marquis de Casaux, de la Société royale de Londres et de celle d'agriculture de Florence, l'auteur des Considérations sur le mécanisme des sociétés.

Ces questions ne présentent en général ni le même intérêt ni la même clarté que les deux brochures dont nous venons de parler; mais on y a remarqué cependant le germe de plusieurs idées importantes qu'il serait fort à désirer de voir développer de la manière la plus propre à frapper tous les esprits ; de ce nombre est sans doute la sixième question : Des effets mécaniques d'une banqueroute nationale. « On porte aujourd'hui, dit M. de Casaux, à deux cent cinquante et quelques millions la somme annuellement nécessaire en France pour subvenir à l'intérêt légal des capitaux empruntés par le gouvernement à différentes époques. Qu'on examine s'il y a possibilité d'anéantir pour deux cent cinquante millions de moyens d'acheter, sans anéantir du même coup pour deux cent cinquante millions de motifs pour reproduite. Or, si la somme de deux cent cinquante millions est à la valeur du total de la production annuelle, tant sur la terre que dans l'industrie, comme un est à dix-neuf, il est évident qu'anéantir pour deux cent cinquante millions de moyens d'acheter, c'est anéantir un dix-neuvième du revenu général de la terre et de l'industrie. Mais si le dix-neuvième de ce revenu est évidem-

ment produit par le dix-neuvième de vos travailleurs, voilà donc évidemment aussi le dix-neuvième de vos travailleurs sans autre ressource que les grands chemins... Considère-t-on de sangfroid dans les grands chemins cette multitude de malheureux que la banqueroute nationale y précipite? Réfléchit-on que le dix-neuvième des travailleurs, joint aux dépendants de toute espèce que les victimes de la banqueroute faisaient vivre, forme bien plus d'un million d'âmes?... Ce corps formidable n'a besoin que d'un chef pour ne pas se borner aux assassinats suffisants pour subsister pendant la journée. Songez que, dans le nombre des ruinés, il suffit d'un Marius ou d'un Catilina pour changer dans bien peu de temps le nom de tous les propriétaires de la France, etc. »

Ces images sont trop funestes pour y arrêter plus longtemps notre pensée.

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