‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 103 sur 354 · PETITE DISSERTATION PHYSIQUE ET MORALE, PAR M · texte numérisé non relu

PETITE DISSERTATION PHYSIQUE ET MORALE, PAR M

Cette pâte molle dont des hommes sont pétris forme des individus imparfaits quand on la pétrit mal et c'est, hélas ! ce qui arrive presque toujours. Ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner à la nature la forme de ses ouvrages ? Nos organes en seraient d'autant plus parfaits que notre art ne tend qu'à les déformer. A mesure que le flambeau de la raison épure ses lumières, la philosophie du siècle s'éclaire et les ténèbres des préjugés se dissipent.

Le bon sens a déjà obtenu de quelques héros de la paternité de ne plus garrotter leurs enfants dans des prisons de chanvre, comme si on voulait en faire des momies vivantes. Ces pauvres petits innocents, on s'étonne de leurs cris tandis que nous leur faisons subir la plus cruelle des questions : a C'est pour les soutenir et les faire devenir droits ; » plaisante façon de redresser le plus parfait des êtres que de le mettre en presse et à la torture I Eh ! laissons tout uniment l'enfance de la nature traîner i quatre pattes^ elle se redressera assez vite d'elle-même. Je ne me permettrai pas un plus long détail sur un objet discuté par tes plumes les plus éloquentes; mais j'espère que l'on me pardonnera quelques considérations relatives à ces importants objets qui ont échappé aux plus grands génies^ ou sur lesquelles ils n'auraient pas dû dédaigner de s'étendre.

On a traité la partie des maillots et des bandes ; je vais parler d'un abus bien plus important, puisqu'il a rapport à la tête, savoir les têtières et les béguins. J'espère démontrer à quel

point ces ridicules pratiques influent non-seulement sur laphvsique, mais encore sur le moral de l'espèce humaine.

La nature, cette mère intelligente, a pourvu nos oreilles aussi bien que les autres organes de muscles adducteurs, abducteurs^ abaisseurs et releveurs, muscles faits pour avoir leur jeu libre, si, par l'entrave de têtières bridées et de béguins^ on n'avait pas grand soin d'en affaisser le ressort au point de le détruire tout à fait. Que d'avantages pourtant résulteraient de l'action merveilleuse de ces ressorts!

L'organe de l'ouïe en serait bien plus fin, bien plus subtil; les oreilles, pour ainsi dire, deviendraient parlantes. Si les yeux à juste titre passent pour le miroir de l'âme (quoique cette glace ne soit pas toujours fidèle), il n'en serait pas de même des oreilles : ceux qui les cacheraient avec grand soin à bon droit se rendraient suspects, tandis que les gens francs et droits se glorifieraient d'un mouvement mécanico-harmonique qui se monterait sur le ton des passions.

Le suffrage le moins équivoque des beautés d'un drame se peindrait avec énergie dans les érections des oreilles et cette merveilleuse érection varierait son jeu à l'infini. Un grand morceau de musique, ime belle femme, un beau tableau, un miracle de la nature ou de l'art, chaque sensation enfin, produirait son degré d'élévation par ces oreilles à ressort.

Au contraire, n'est-il pas bien dégradant pour des êtres sublimes de porter des oreilles basses, aplaties et pendantes comme [celles] des chiens couchants? Les antiques Romains, ces prototypes de l'espèce humaine, avaient sans doute tout le ressort de leurs oreilles, Yarrectisauribus d'Horace le prouve assez, mais, hélas I leurs oreilles ont tombé avec la grandeur de leur origine, monument terrible de la dégénération des êtres.

Profitons de ce redoutable exemple et tâchons de ne plus mettre nos efforts à dégénérer de la sublime vertu de nos ancêtres.

Le spectacle le plus ravissant qu'on pourrait préparer à la postérité serait, selon moi, la reproduction de ces oreilles vraiment romaines. Quelle honte pour l'espèce humaine de voir que les ânes, les animaux qu'on a tort de mépriser, n'ont point encore dégénéré tandis que nous dégénérons tous les jours I

Hélas I ne bridons plus, n^embéguinons plus ces petits êtres

que nous nous complaisons à dégrader, laissons leurs oreilles

croître comme il plaît à Dieu ; je réponds qu'elles auront un

langage aussi énergique que celui des autres organes; et

nos neveux béniront à jamais le siècle philosophique qui aura

eu le courage de rétablir la nature dans ses antiques droits :

désormais cette belle partie de l'espèce ne dégénérera plus. On

ne dira point avec ignominie de certaines gens qu'ils ont F oreille

plate, et quand on la dressera, ce ne sera plus par métaphore.

N'est-îl pas humiliant de voir un être mâle et nerveux embé-

guiné comme une nonne? Si le mauvais goût de quelques /V?m-

melettes place le mérite dans l'aplatissement des oreilles, le bon

goût des vraies connameuses les redressera.

Cette gloire dont nous voudrions avoir présagé l'aurore est réservée à la race future. Éclairer son siècle, c'est travailler pour les siècles à venir; quelle plus douce récompense pour le philosophe et la philosophie !

LETTRES

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