A LA DUCHESSE ET AU DUC-HÉRITIER DE SAXE-GOTHA
31 juiUet 1763.
Madame,
... M. d'Alembert m'a écrit de Charlottenbourg du 16. II me mande , ce que je savais déjà, que Votre Altesse sérénissime a tout fait; qu'il avait prévenu M. d'Argens et M. de Catt de mes desseins, et que tous deux lui avaient dit que le roi ne prendrait pas de correspondant avant l'hiver, attendu les affaires dont il était accablé. Je dois encore à Votre Altesse d'avoir changé les résolutions du roi à cet égard.
Au reste, le philosophe ajoute : « Je ne vous parle point de ce prince, si ce n'est pour vous assurer qu'il est encore au-dessus
1. Louise-Dorothée, née le 10 août 1710, mariée le 19 septembre 1720 au prince héréditaire (devenu duc, sons le nom de Frédéric III, le 23 mars 1733), morte le 22 octobre 1767. Son fils Ernest lui succéda sous le titre d'Ernest II, et mourat en 1804.
de sa gloire et de sa réputation, et plus aimable encore qu'il n'est grand. Il n'y a point de bontés dont il ne m'accable, ni de bien qu'il ne voulût me faire. On ne saurait éprouver plus d'agréments que j'en éprouve à sa cour, de sa part et de celles de toutes les personnes qui l'approchent. Cela ne m'empêchera pas de venir rechercher ma chaumière dans six ou sept semaines ; mats j'emporterai au fond de mon cœur le souvenir de ses vertus et de ses bontés. »
Je ne suis pas étonné que le roi en soit enthousiasmé. M. d'Âlembert est fort gai, fort polisson, faisant de bons contes qui doivent grandement divertir le roi. C'est, après Voltaire, de tous les philosophes celui qui a le plus de réputation à Paris et dans le pays étranger. A peine sorti de l'enfance, il a eu la réputation d'un grand géomètre, ce qui l'a fait recevoir de trè&-bonne heure de l'Académie des sciences. Le discours préliminaire de VEncyclopédîe est de lui, et ce morceau a eu un grand succès. Ses autres ouvrages de littérature qu'il a recueillis sous le titre de Mélanges^ en quatre volumes, ont eu moins de succès, et, si j'ose confier ma pensée à Votre Altesse, je n'en fais pas un grand cas; je n'y trouve ni le génie de Diderot, ni le talent de BufTon; cependant sa réputation a toujours été en augmentant, et Votre Altesse sait ce que l'impératrice de Russie a voulu faire pour lui, et les bontés du roi de Prusse. Ce monarque lui fait depuis dix ans une pension de douze cents livres qui a été toujours exactement payée pendant la guerre.
M. d'Alembert passe pour être fils naturel de la célèbre M™« de Tencin, sœur du cardinal. Sa mère n'a jamais voulu le voir; une pension viagère de douze cents livres était tout son patrimoine. Il est vrai que ses besoins sont fort bornés de ce côté-là, et que ses mœurs sont d'un vrai philosophe. Il n'a jamais quitté sa nourrice, qui est la femme d'un honnête vitrier de la rue MicheHe- Comte, et toute son ambition du côté de l'argent s'est réduite à en avoir assez pour faire du bien à cette honnête et pauvre famille.
Il se proposait à son retour de Berlin de passer par Gotha et de faire sa cour à Votre Altesse sérénissime, et je l'avais assuré qu'il serait accueilli avec la bonté que Votre Altesse sait si bieo accorder au mérite ; mais je vois avec peine qu'il passera à Gotha à la fin du mois d'août, précisément dans le temps où Votre Altesse sera partie pour ses États d'Altenbourg.
LETTRES A LA DUCHESSE, ETC. ft09
Vous trouverez, madame, dans le premier paquet encore quelques estampes de M. de Carmontelle, qui sera bien heureux de tout ce que Votre Altesse a la bonté de me mander pour lui. Il est dans ce moment-ci à vingt lieues d'ici avec M. le duc de Chartres ^ Il s'était bien promis de me donner tout ce qu'il y aurait de gravé de ses profils, et les bontés de Votre Altesse ne le feront pas changer d'avis. Jusqu'à présent il n'y en a pas d'autres de gravés. On ne peut les acheter parce que ce sont les personnes mêmes qui les font graver et qui les donnent à leurs amis, et comme ils en donnent à M. de Carmontelle un certain nombre d'exemplaires, il en fait présent à son tour à ceux à qui il croit faire plaisir.
Je suis peu édifié de la conduite du bon apôtre '. Je crains que Votre Altesse, justement irritée de son pieux entêtement, ne lui ôte le droit de faire passer ses ordres à son pauvre profane', et le pauvre profane souffrirait ainsi de l'entêtement du bon apôtre. Ce pauvre profane supplie Votre Altesse sérénissime de lui conserver ce nom ; il le chérit, puisqu'il le tient des bontés de Votre Altesse. Je prends la liberté de joindre à cette lettre un petit catéchisme du grand apôtre Voltaire*. Il se trouve trèsheureux de contribuer à l'édification de Votre Altesse.
Il supplie Votre Altesse de le souffrir à ses pieds et de permettre qu'il se dise pour toute sa vie avec le plus profond respect et l'attachement — oserai-je achever? — le plus tendre, madame, de Votre Altesse sérénissime, le très-humble et trèsobéissant serviteur.
22 septembre 1763.
Madame,
Le billet ci-joint, que M. d'Alembert vient de m'envoyer, prouvera à Votre Altesse sérénissime le regret que ce philosophe a eu de ne point faire sa cour à une princesse dont il a entendu
1. Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, dit plus tard Philippe-Égalité,
2. Ce sobriquet qui revient plusieurs fois dans ces lettres désigne, croyonsnous, le baron de Studnitz, qui avait représenté la duchesse de Gotha à Paris quelques années auparavant.