XXI. 3S
VOUS êtes la personne la plus juste qu'il y ait sur la terre. Par* donnez-moi la fatuité de conserver le premier rang. C'est que, loi*sque vous vîntes au monde, j'étais déjà un juste de la pre^ miëre force, et en fait de rang, l'ancienneté de la date fait quelque chose. Vous avez sagement conseillé le prince de laisser tomber tout cela dans les lettres au philosophe. Plus il ferait de frais pour l'en dissuader, moins il y réussirait. En n'en parlant plus, il l'en dissuadera ou lui fera tout oublier, ce qui revient au même. Il ne m'en a pas parlé une seule fois depuis son retour, et s'il n'en entend plus parler de la Haye, il ne saura plus dans très-peu de temps ni ce qu'il a cru, ni ce qu'il n'a pas cru. Au reste, je le trouve mieux depuis quelque temps, et à peu près comme à son ordinaire, perdant aussi son temps conoune à l'ordinaire.
Mais, après vous avoir admirée, princesse, je vous gronderais bien volontiers d'avoir employé quatre pages à faire votre apologie, au lieu de les employer à me faire le tableau du retour de la paix et du calme, à me dire : Je suis redevenue tranquille et heureuse, que mes amis se réjouissent avec moi ! Ne fallait-il pas me rassurer sur ce mal aux yeux dont vous ne me parlez que comme d'une cause qui m'a privé de vos nouvelles, sans me dire s'il est dissipé et si, pensant à vous, je puis me livrer sans aucune réserve à toute la joie que votre situation actuelle m'inspire? Vous m'avez honoré, princesse, d'une longue et charmante lettre à la fin de février dernier, et mon malheur est de n'a¥oir pu y répondre. Je crois que je vous hais un peu de l'empire que vous avez pris pour moi. J'ai souffert chaque jour de poste de n'avoir pu vous écrire, et ces coups d'épingle répétés rendent la vie cruelle et insupportable. Mais les princes de Saxe-Weimar me sont arrivés en môme temps que votre lettre et ont disposé de tout celui que j'ai pu leur donner. Les princes ont eu ici un succès général et réuni tous les suffrages. Vous savez que le duc doit épouser la sœur cadette de M"^ la grande duchesse. Le jeune prince annonce une sagesse et une solidité de caractère peu communes à son âge. Il a reçu une excellente éducation, confiée par une mère de beaucoup de mérite à M. le comte de Gœnz, homme d'un rare mérite. L'attachement que j*ai pour eux n'a pas pu faire distraction à la haine que je vous porte, princesse, de ce que mes tristes occupations me per-
mettent si peu de cultiver vos bontés. Jugez si avec ces dispositions je suis porté à vous accorder une place parmi mes enfants. Une fille adoptive de votre espèce serait trop dangereuse pour le repos de son frère. Il est plus sage de m'en tenir à mes deux enfants de Leyde. Le portrait que vous m*en faites est un chefd'œuvre, surtout celui de Talné: c'est comme si vous aviez passé votre vie avec lui. Celui du cadet est peut-être encore incomplet, mais je n'ose le compléter, à cause du faible prodigieux que je me sens pour lui.
Je ne jouerai jamais un rôle commun. Lorsque je saurai l'alné marié, je m'écrierai : Il y a une femme heureuse de plus. L'intérêt que vous daignez prendre à mes enfants vous donne bien, princesse, un air de sœur, mais, encore un coup, pour mon repos je ne veux point de fille. Mes intérêts auprès de M*"' la princesse d'Orange et de M"« de Dankelmann ne sauraient être en de meilleures mains. Sans vos bontés pour moi, princesse, je n'oserais fatiguer Son Altesse royale si souvent de mon hommage. Mais lorsque je parais à ses pieds sous vos auspices, je suis sûr d'y être soufiert. Je vous pardonne encore de bien bon cœur toutes les bontés que vous inspirez à M"» de Dankelmann pour moi. Je ne puis me faire un titre auprès d'elle du respect dont je suis pénétré pour elle. Ce sentiment m'est commun avec tous ceux qui ont le bonheur de la connaitre.
Je viens de terminer une négociation avec M. Le Kain, qui ira à passer deux mois de cet été à Berlin et à Potsdam et jouer devant le roi et W^ le prince Henri. Il jouera à Rheinsberg. Mais le principal ornement du spectacle de Rheinsberg n'y sera point. Il fallait y aller en 1773. Mais je pense que cet acteur, qui n'a jamais été plus sublime qu'il n'est depuis deux ou trois ans, ne s'écarterait pas beaucoup en revenant de Berlin par la Haye. 11 jouera treize pièces différentes à Berlin et à Potsdam, y compris trois que le roi a demandées. Mais enfin, nous n'y serons pas. Je n'arrêterai pas votre carrosse sur le grand chemin de Beriin à Potsdam, je ne me présenterai pas à votre portière princesse, je resterai à cent lieues de votre can-osse et ne me promènerai pas plus cette année au jardin de M. le greffier Fagel que sur le grand chemin de BerUn.
Je vous rends mille grâces de la pacotille que vous avez la bonté de m' envoyer.
J'espère que moyennant les précautions que vous en daignez prendre, elle arrivera à bon port. Mais je vous supplie de me mander ce que je vous dois pour les livres que vous avez ajoutés à ma pacotille. Sans quoi toute ma confiance serait perdue. Vous savez, princesse, que je vous ai fait payer très-exactement les livres que vous m'avez demandés. Ayez donc la bonté de vous mettre en règle, pour que je puisse vous faire payer par mes enfants de Leyde. Quant au Lucio Yero, je me vante de le tenir de vos bontés en pur don. Gomment gouvernez-vous la musique? Pourquoi n'êtes-vous pas l'ambassadrice de toutes les Russies à Paris? Mais trêve de questions. La seule chose que je vous demande, c'est d'être heureuse et de croire que personne n'y prendra un intérêt plus vif et plus tendre que moi. Ne voilà-t-il pas que ce mot m'est échappé ? Mais après vous avoir parlé de tendresse, agréez, princesse, l'hommage de mon profond respect. J'ai trop de plaisir à parler de vous pour en négliger l'occasion soit chez M'"'' Geoffrin ou avec le baron. Ils prétendent tous vous rendre justice , mais dans' le fait il n'y a que moi qui entends cela.
Quoique je sois excédé et à moitié anéanti d'écriture, il faut, princesse, à propos de commissions, que vous permettiez à mes enfants de payer celles que vous avez bien voulu faire pour moi, sans quoi toute confiance serait perdue. Il faut aussi que vous me croyiez pénétré de la plus tendre reconnaissance de toutes vos bontés, et que je vous conjure, princesse, d'être heureuse, aussi un peu pour moi et de me le dire toutes les fois que vous en aurez le loisir, parce que personne n'en jouira plus que moi. On m'adressera mes lettres à Paris jusqu'à nouvel ordre. Mes respects au prince s'il a fait trêve avec les lapins, et puis vous me permettrez, princesse, d'embrasser mille fois les deux objets de votre tendresse maternelle.
Que je suis charmé de votre goût pour la littérature allemande et de la manière dont vous en parlez !
A LA MÈMB^
Peterhoff, 4 JuiUet 1777 n. t}.
Aujourd'hui je me souviens de mou péché. Je n'ai point répondu, princesse, à la charmante lettre dont vous m'avez honoré au mois de février. J'ai été si souvent dans ce cas que j'ose me flatter que depuis longtemps vous attribuez ce péché à sa véritable cause, à impossibilité absolue.
Sans elle, qu'aurait-on de mieux à faire au monde que de recevoir d'aussi charmantes lettres et d'y répondre bien vite afin d'en recevoir encore? Tout ce que vous me dites de vous, princesse, de votre situation, de ce qui vous entoure, de votre façon de voir les choses est si plein de raison et de sagesse que j'en ai été vraiment enchanté, et quand on pense que cela sort d'une bouche enchanteresse que la nature forma pour répéter de tout autres leçons, quand on pense aux regards qui accompagnent les accents de cette bouche, on en reste ébahi et l'on dit : Où la sagesse et la raison sont-elles allées se nicher? Ne croyez cependant pas, princesse, que j'aie été également content de toute votre lettre. Vous qui voyez les objets d'un coup d'œil si juste lorsqu'ils vous touchent directement, pourquoi vous échauffezvous la tète sur le compte de vos frères? Pourquoi supposez-vous qu'ils ne sont pas à leur place, pourquoi mettez-vous autour de leur tableau cette teinte de noir que vous savez si bien écarter du vôtre?
Us éprouveront sans doute les contradictions dont la vie est remplie. Ils ont trop de mérite pour ne pas trouver des obstacles dans leur chemin. Mais si vous voulez soufirir que le genre humain reste tel qu'il est et surtout depuis l'invention des cours et de leurs manèges inévitables, vous trouverez que peu de jeunes gens ont eu plus beau jeu qu'eux. Soyez sur leur compte la moi-' tu aussi désintéressée que sur le vôtre, et vous ne serez pas conr tente peut-être, mais vous ne jetterez plus les hauts ais. Mais j'ai ^ grief bien plus fort. Pourquoi, princesse, supposez-vous qu'O soit arrivé quelque changement autre que celui que la nécessité
L Copie retronTée dans les papiers de M. Assèiat.
des circonstances entratne entre vos frères et moi? Il est vrai qae nous ne nous voyons plus tant, nous ne sommes plus enfermés dans la même boite entre quatre roues qui roulent; chacun ayant ici ses allures» ses devoirs, son train de vie, il faut bien s'y plier aux dépens de quelque chose; mais j'espère qu'il n'est arrivé aucun autre changement entre nous trois. Parce que je vous ai dit que vous gâtez votre frère cadet, vous supposez que je laîme moins. Parce que je parle de son frère, pour lors absent, avec plus de sensibilité, vous supposez que je n'aime plus l'autre. Vous osez même toucher à cette corde redoutable et me mettre sur la voie d'examiner lequel des deux j'aime le plus. Est-ce que je veux le savoir, moi? N'y a-t-il pas des choses qu'il ne faut jamais éclaircir? Pourquoi vouloir démêler des sentiments si délicats, des nuances imperceptibles? Et puis, ne deviez-vous pas savoir que l'absent est toujours le plus cher, le plus près du cœur? Actuellement j'ai bien acquis les droits paternels puisque je vous ai grondée bien paternellement.
Pour vous parler de moi, princesse, avec un peu plus de sûreté, il faudrait attendre encore une huitaine de jours, mais Serge ne me pardonnerait jamais de laisser sa lettre huit jours sur ma table, et sa sœur non plus.
Je crois pourtant que je partirai incessamment. Ne pouvant me dispenser de me trouver à Paris cet hiver, j'espère que l'impératrice me permettra de profiter des beaux mois qui nous restent. Vous savez que nous avons le roi de Suède en visite ; mais qu'est-ce que cela vous fait? Vous aviez srlrement vos oreilles ailleurs quand la princesse d'Orange vous a dit qu'elle avait une lettre de moi. Jamais je n'ai eu ni le droit, ni le bonheur, ni le prétexte d'écrire à Son Altesse Royale, mais bien toujours la plus forte passion de me mettre à ses pieds sous vos auspices, de faire parler à M"' de Dankelmann de mon respect et de vous demander la continuation de vos bontés malgré la dureté de mes reproches. Mes hommages, je vous supplie, au prince et à M. Hemsterhuys, et dites surtout à la fille que les cieux et vos bontés m'ont accordée que, sans préjudice du respect que je lui dois, je l'aime à la passion.
APPENDICES
Chéron et Thory, éditeurs du Supplément publié en 1S29, ont en certainement entre les mains non-seulement les morceaux supprimés par la censure , mais encore un certain nombre de papiers saisis chez Grimm : — on Ta vu par la note qui accompagne la première lettre à Voltaire ; celles des danseuses de TOpéra et du comte de Thiard fournissent de nouvelles preuves à Tappui de notre supposition ; fidèles à leur système , ils n*ont d'ailleurs donné aucune indication sur la provenance de ces documents, et ils ignoraient même quel était Tauteur des piquants billets écrits pendant la campagne de 1760 ; nous dirons plus loin comment nous Tavons découvert.
L'origine des débauches orthographiques de Manon Leclerc et de Madeleine Miré n*e8t pas facile à déterminer. Qu'elles soient le résultat d*une mystification dirigée contre Grimm , cela n'est pas douteux ; mais leurs auteurs voulurent-ils, en les rédigeant, parodier sa mémorable passion pour M"' Fel ? On en peut douter. Cette aventure, dont J.^. Rousseau est, à notre connaissance. Tunique et trèssuspect historien, remonterait au temps même de la querelle des Bouflbns ; tout au plus peut-on la placer vers 1758, si Ton ajoute foi à un entretien entre Diderot et Grimm rapporté par M"** d*Épinay ; or les facéties des beaux esprits de coulisse sont datée» de février 1760 ! A cette époque, M^"* d*Épinay, qui avait rompu avec Jean-Jacques, vivait à La Chevrette et Grimm partageait sa solitude pendant une partie de Tannée. Un registre du personnel conservé aux archives de TOpéra, et qui nous a été gracieusement communiqué par M. Charles Nuitter, nous fournit les deux indications suivantes :
(OAMBBUSBB riOURANTBS.)
1*357. Demiré, 500 lÏTres, plus 200 libres sur la caisse des réformes ; portée en 1*764 aux mêmes appointements.
1130. Leclerc. Retirée en congé absolu pour aller i la cour de Vienne.
Ainsi donc Manon Leclerc quittait TOpéra en 1759 i et la mystification, pour avoir quelque sel , ne devait pas avoir été tentée au lendemain du départ de Thé-
1. llli* Fel, entrée à TOpéra en novembre 1734, se retirait aussi en 1759 avec 1,000 livres de pension et 500 livres de gratification. (Archives du théfttre). Donnons aussi, i titre d» curiosité, cette quittance qui a fait partie de la collection Rathery.
GRATiriCATIOTf BXTSAO RD Itf AlBB BT PA BTICU LI fcBB.
LaD"»«Fbl,400l.
Yen Tétat arrasté an Bureau do la ville le deux octobre 1750, et approuvé par le Roy suivant la lettre de If. le comte d'Argenson en date du 7 dudit mois, le s' Denenville* payeia à la D** Pel , actrice dans le chant, des fonds de l'Académie royale de musique, la somme de Quatre cents livres pour laquelle elle est employée dans le dit état pour gratifica-^ tioo eztiaordinaira et particulière, et en rapportant le dit a* Deneuville le pressai mander
oOft NOTICE PRÉLIMINAIRE.
rolne supposée. Il y a donc erreur probable dans la date donnée par Chéron et Thory, mais nous la respectons faute de pouvoir la contrôler. Ces quatre billets nous apportent d*ailleurs un amusant écho de ce monde des coulisses du aiècle dernier, qui a défrayé tant de romans-feuilletons contemporains et que les publications spéciales de M. Ad. Jullien ont (ait mieux connattre par l'emploi ingénieux de documents authentiques.
Les lettres du comte de Thiard ont été publiées par Chéron et Thory sous la désignation de lettres d'un officier général de la réeerve de M, le prince de Comdé^ qui ne devait pas être, ajoutent-ils, moins distingué par son nom et son rang que par son esprit. Or Grimm, parlant au mois de Juin 1761 (voir tome IV, p. 425) de V Appel aux neUions de Voltaire, ajoute : « Je vais transcrire ici le sentiment d*un homme de beaucoup d'esprit (M. le comte de Thiard) parce que Je le trouve juste et vrai et que je ne dirais pas si bien »; et il envoie à ses correspondants toute une page de la lettre datée de Xanten, S Juin *, ce simple rapprochement suffit pour donner la clef de l'énigme ; mais ne cherchons pas chicane à nos prédécesseurs ; aussi bien, en imprimant ce passage Jusqu'alors inédit, avons-nous commis une erreur dont il importe de faire l'aveu : nous avons en effet confondu Claude de Thiard, comte de Bissy, lieutenant général, membre de l'Académie française, avec son frère, Henri-Charles de Bissy, comte de Thiard, qui fut aussi lieutenant général, mais qui n'appartint Jamais à l'Académie : c'est bien celui-ci dont Grinun citait l'opinion.
Né à Paris en 1722, le chevalier Henri-Charles de Bissy prit le titre de comte de Thiard en épousant, le 20 novembre 1752, Anne-Élisabeth-Marie-Rose Brissart, fille de Auguste-Simon Brissart*, seigneur de Triel, Chanteloup et autres lieux, conseiller du roi, fermier général , et petite-fille de Jacques Brissart, également fermier général ; le roi avait signé au contrat et la bénédiction nuptiale fut donnée dans la chapelle de l'hétel d'Armenonville, rue Platrière. Lieutenant au régiment
ment quittance de la ditte D^^ Pel , la dite eomme de quatre cents liTiet lai lem patiée et allouée dans 1« dépense de set comptes sans difficulté. Fait et arresté au Bureau de la ville le huit octobre 1750.
Db BBKMAOB. pOUT aquît, F B L.
Les autographes de lypl* Fel sont fort rares. M. Charles Desmaze a publié dans U ReH" fttaire de La Tour (B. Leroux, 1874, in-19) quelques lettres et notes de la cantatrice adressées au peintre qui a laissé d'elle un si merveilleux portrait, gravé i l'ean-forte par Jules de Ooncourt, on relatives aux dernières et lamentables années de l'artiste.
1. Moufle d'Angervillé, dans la liste anecdotique et satirique des Fermiers généraux qu'il a jointe au tome I«' de la Vie privée de Lovas XV (p. 86à), ajoute que l'abbé Brissart, frère du financier, avait formé pour celui-ci une nombreuse bibliothèque, en mettant an pillage celle du cardinal de Fleury. Grâce i l'obligeance de If . le baron Pichon, nous avons p« consulter le Cataioçue det livre» et estampes de feu M, Brissart, secrétaire du roi, fet général, dont la vente se fit du lundi 8 au mardi 18 décembre 1758, i ce même hdtel d*a nonville, rue Platrière, par les soins de O. Pr. Debure le jeune (in-8, 9ft pages). C'est celui d'une bibliothèque fort sérieuse, composée en majeure partie de livres de théologie et de jurisprudence, presque tous reliés en veau. Jacques Brissart, décédé le 8 avril précédent» n'avait pas survécu de beaucoup au mariage de sa petite-fille, qui elle-même moonit le 14 octobre 1755, i l'Age de vingt ans. Son fils avait été marié au moins deux lois : la première, à Marie-Rose Texier, décédée le 9 novembre 1784, sans doute en donnant le jour à la future comtesse de Thiard ; la seconde (9 avril 1750) à Henriette de La Borde, fille de Jean- François de La Borde, également fermier général, et d'Elisabeth Le Vaasenr. Bnfln, le Mer' ewre de France enregistre la mort de Jean-Jacques Brissart, né le 9 décembre 17S7, décédé le 14 novembre 1750, et celle de son oncle Jean-Simon Brissart, abbé commendataire de Saint-Martin de Notera, «frère de M. Brissart, secrétaire du roi», né le 14 février IWI; c'était sans aucun doute cet abbé que Moufle d'AngerviUe taxe si délibérément d'indélicstesie»
du roi (inlànterie) , le 6 octobre 1737 , guidon des gendarmes anglais avec rang de lieutenant-colone), le 15 mars 1741 , enseigne à ceux de Flandre, le 11 avril 1743, sons-lieutenant à ceux de Bretagne, avec rang de mestre de camp, le 33 avril 1744, capitaine aux chevau-lègers de Bretagne, le 90 Janvier 1747 , brigadier le 10 mai 1748, maréchal de camp le 10 avril 1700, le comte deThiard fat promu lieutenant général le 25 Juillet 1763; il était déjà premier écuyer du duc d'Orléans. Appelé en 1782 an commandement en chef de la Provence , il obtint, en 1787, les mêmes fonctions en Bretagne. Il y eut à tenir cour pléniére , à &ire exécuter les nonveaux édita et à réprimer une émeute à Rennes. Honoré du cordon bleu par Louis XVI, il revint à Paris, fut blessé au 10 août et mourut sur Téchafaud le 26 Juillet 1794 (8 thermidor an II). Il laissait une fllle unique qui épousa le duc de Fits-James, pair de France.
En 1700, un littérateur que Barbier convainquit de plagiats réitérés, Maton de La Varenne, mit au Jour de prétendues OSwrrss poithumes du comte de Thiard ; ces deux volumes que, par distraction, Quérard a catalogués sous le nom du Claude- Henri, mort en 1840, sont des plus rares : nous les avons en vain demandés à tontes les bibliothèques publiques de Paris. Nous savons par Quérard leur contenu sommaire : Us Faux jugementi ou Mémoires de Coucy , les Effets de la jalousie, ballet héroïque , Êglé , pastorale , Sahmon, pofime en prose , et des mélanges de poésies ; Barbier nous a édifiés sur les procédés de l'éditeur , mais nous aurions voulu pouvoir emprunter à ces (ouvres posthumes ce qui appartient en propre à Tauteur nommé sur le frontispice.
Quant aux lettres qu'on va lire, nous ne savons ni si Chéron et Thory ont fait un choix dans le dossier qu'ils possédaient, ni s'ils ont toujours bien lu ce qu'ils imprimaient ; nous avons ajouté quelques notes indispensables , bien payé de ce travail par le charme de cette prose élégante et vive , digne d'un contemporain de Voltaire, qui effleure en se Jouant les plus graves questions de littérature, de philosophie et de morale. Si l'on parvenait à retrouver une centaine de lettres de M. de Thiard, nous compterions un épistolaire de plus.
A ces fragments déjà connus , il nous est possible d'ajouter quelques pages inédites : un manuscrit récemment constitué à la Bibliothèque nationale (Fr. N. acq. 1186) renferme une série de lettres en allemand et en français, toutes adressées au critique ; quelques-unes d'entre elles, datées de 1763, sont en partie relatives à M. de Castries et au traitement qu'il suivait à Aix-la-Chapolle pour la guérison de blessures reçues pendant la campagne des bords du Rhin. De qui sont-elles? Aucune n'est signée ; mais Taspect de l'écriture, l'orthographe de certains mots, dénoncent nne origine tudesque ; de plus, les premières sont datées de Pont-à-Mousson : or VÊtat miliiairede la France nous apprend que le régiment de Schomberg y tenait garnison depuis sa formation ; et cette formation était due au plus ancien protecteur de Grimm, au comte de Friesen, à qui avait succédé un autre de ses amis, Gottlob-Louis de Schomberg, le dédicataire de sa thèse sur Maximilien I". Friesen avait levé en 1743 ce régiment de volontaires dont le même État nous décrit le coquet uniforme : habit court de drap vert à revers et collet rouges, veste de drap chamois, culotte de peau, bonnet casqué, et qui , après la mort du comte, était assimilé aux dragons. M. de Schomberg , capitaine en second au Régiment-Dauphine (1747), incorporé dans Royal-Bavière (1750), capitaine aux volontaires de Friesen, le 8 Janvier 1751, avec rang de mestre de camp, prenait le commandement de ceux-ci le 16 avril 1755, et, bien qu'il fût promu brigadier le 20 février 1761, et maréchal de camp le 25 Juillet 1762, il conservait son régiment Jusqu'en 1781, époque à laquelle il fut nommé lieutenant général ; il mourut en Allemagne pendant la Révolution. Cette petite enquête terminée , il ne nous restait plus aucun <tottte sur l'auteur de ces lettres qui ne dépareront pas la série. A celle-ci se rattache
encore une antre lettre , commaniquée par M. Etienne Charavay, également anonyme, datée de Dortmund, d*ane écriture si droite et si serrée qu'il a Cslln la déchiffrer à la loupe, et que nous aurions yolontiers attribuée au comte de Thiard, si les formules de politesse eussent été moins cérémonieuses ; malgré le secret que gardent ces feuillets jaunis, n'est-il pas curieux de surprendre , dans leurs épanchements intimes, ces officiers de haute valeur qui , du bivouac ou de la garnison, philosophaient tout comme ils l'eussent fait au coin du feu de M"* Geoffria ou dans la tynagogut de d'Holbach?
Cest encore au manuscrit de la Bibliothèque nationale que' nous emprantoos les lettres de Kluppfel. Les lecteurs des Confeuions n*ont pas oublié cet AUemaod « homme de beaucoup d'esprit » que Rousseau rencontra chex le baron de Thun, alors précepteur du prince héréditaire de Saxe-Gotha, et qui devint, en même temps que Grimm, son compagnon des bons et des mauvais Jonrs ; lorsqu'il habitait avec Thérèse à l'hôtel du Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, les « fines et folles polissonneries » de Kluppfel égayaient des repas «plus que simples» auxquels succédaient parfois des aventures scabreuses comme les tète-à-tète de Grimm et de Jean- Jacques avec la maltresse du Jeune chapelain, celle-là même que Grimm avait surnommée la « papesse Jeanne. » Quinze ans après, Kluppfel, rangé, marié, attaché à la cour de la duchesse de Saxe-Gotha, entretenait avec son ami, devenu tout à fait Parisien, un commerce épistolaire assex assidu, ce semble ; sans parler des menus services dont Grimm se montrait volontiers prodigue : envoi de livres, achat d*eaa dentifrice, choix d'une perruque (la facture en est Jointe au dossier), c'était loi qui, particularité ignorée, se chargeait de faire dessiner le frontispice de 1*^4 fmanach de GothOy rédigé par Kluppfel et M. de Rothberg. Nous avons respecté les germanismes de Kluppfel qui n'enlèvent rien à labonhomiespirituellede sa prose française; mais nous avons dû, comme pour certaines lettres de Grimm, laisser de côté les longs et insipides détails de santé qui y tiennent une trop large place ; les augustes pituites de la duchesse ou de son héritier nous importent fort peu aujourd'hui; il n'en est pas de même d'anecdotes aussi gaiement contées que celle de Gauffecourt discutant sur la métaphysique dans la diligence de Lyon.
Nous ne nous flattons pas d'avoir réuni la dixième partie des correspondances privées de Grimm ; mais la dispersion des « trente-quatre paquets de paperasses ne méritant aucune description», mentionnés négligemment par l'inventaire de sa bibliothèque, ne nous permet pas de placer sous les yeux du lecteur quelques autres de ces bavarderieg d'honnêtes gens qui eussent été fort surpris, d'ailleurs, s'ils avaient su qu'elles auraient un jour les honneurs de la lettre moulée.