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de tous les soins que vous avez bien voulu en prendre. Ce petit Âlmanach, orné comme il est, sera le roi des almanachs en Allemagne. Quand il sortira de la presse, nous n'aurons rien de plus pressé que de vous présenter un exemplaire et nous serons glorieux s'il trouve votre approbation.
... Mon ami Leuf me marque qu'il a paru à Leipzig une parodie du Coton du grand Gottsched où le bon professeur est un peu malmené. Gottsched fait le personnage de Gaton et Bodmer ^ celui de César. Vous y figurez aussi , mon cher ami, en qualité de quelque patriote romain qu'assiste Caton pour soutenir la bonne poésie contre les efforts des Suisses. Je suis fâché qu'on ne m'ait pas marqué Thonorable nom que vous portez, mais j'ai prié mon ami de me faire avoir la pièce. Mais n'en attendez pas un extrait, car on m'a assuré que c'était une grande pauvreté.
ll»a paru à Berlin une nouvelle traduction du Nouveau Testament que je n'ai pas encore, mais on m'a dit que le traducteur niait la naissance du Christ. Elle est d'un professeur de Berlin nommé Damm '• Le clergé a fait des représentations au roi et a demandé que ce livre scandaleux fût confisqué. Mais ce monarque a répondu que si Fauteur était un ecclésiastique, il consentirait volontiers à la confiscation de la pièce, mais qu'étant philosophe, il devait jouir de la liberté de penser. Ce monarque a eu soin de faire faire une instruction fort étendue pour les maîtres d'école, et une méthode fort détaillée pour faire lire, écrire et apprendre le catéchisme aux enfants ; une grande partie est, comme on rassure, du roi même. Je ne pénètre pas ses vues ; mais il me semble qu'un paysan trop bien instruit n'est pas propre pour faire un bon soldat.
Adieu, mon chérissime ami. Je vous embrasse un millier de fois.
A Gotha, ce 6 novembre 1764.
...Les gravures sont encore en chemin. Je les attends avec impatience, l'impression de l'Almanach étant achevée dans peu.
...11 faut que je rétracte d'une certaine façon ce que j'ai dit dans ma dernière au sujet de la parodie de Caton. Ce n'est que le monologue de Caton qui a été parodié. Gottsched y brise son encrier. C'est la plus grande pauvreté du monde qui ne vaut pas la peine d'être lue ni môme d'en parler. Ainsi je ne vous en parlerai plus.
i. J.-J. Bodmer, né à Greifensee près Zurich en 1068, mort en 1783, adveiv uire littéraire de Gottsched contre lequel il publia, avec Breitinger, divers pamphlets.
S. Chrétien-Tobias Damm, né en 1689, mort en 1778; sa traduction a paru en 1765, s. 1. et anonyme, 3 vol. in4<*.
Ce 8 décembre 176i.
...Je tiens les livres que vous avez eu la bonté de me procurer. Recevez-en mille et mille remerciements. Je suis assez content de M. Valmont de Bomare *. Cependant il lui est arrivé ce qui arrive à presque tous vos auteurs français, c'est de ne pas connaître les livres écrits en allemand, surtout ceux qui regardent l'histoire naturelle. Ils continuent toujours d'avancer, sur la foi des vieux écrivains, des choses dont nos modernes ont démontré il y a longtemps la fausseté ; par exemple, le pauvre coucou reste toujours en France un oiseau carnassier, lui auquel la nature a absolument refusé un estomac pour digérer la chair. Avec tout cela, c'est une compilation assez complète et même fort exacte pour les articles tirés des Mémoires de l'Académie, de VHistoire naturelle de Buffon et de celle de M. Brisson.
Les planches pour l'Almanach ont été tirées à Leipzig. Elles ont très bien réussi et figurent merveilleusement bien dans cette petite production. M. de Rothberg aura soin de vous en faire tenir un exemplaire. Vous aurez la bonté de le juger sur l'idée que nous avons eue de rendre utile un petit meuble dont tout le monde fait provision.
...il n'y a rien de plus facile que de vous satisfaire au sujet des instructions de S. M. prussienne, au sujet des écoles publiques '. On les trouve dans nos librairies; mais dites-moi si vous voulez que je les donne tout simplement aux carrosses, ou s'il faut attendre une occasion. Je me souviens qu'il y a de l'embarras de faire entrer en France des livres imprimés. Du reste, il est bien vrai qu'un peuple instruit obéit mieux, mais il me semble qu'on n'en fait que de très mauvais soldats, ce qui est un grand défaut dans un gouvernement militaire. Ici, dans le pays de Gotha, nous n'avons que faire de soldats, et cependant le consistoire s'est vu obligé cette année d'interdire pour dix années à tout maître d*école d'apprendre son métier à tout sujet du duc. La raison de cette loi est que tout fils de paysan s'est mis dans l'esprit de s'élever au-dessus de son état et de devenir maître d'école. De là est venu un nombre prodigieux de fainéants qui, ne pouvant pas devenir des maîtres d'école, sont à charge à la société ; et cela va si loin qu'à la campagne le nombre des ouvriers et les gens qui doivent labourer la terre a diminué sensiblement. Outre cela , on remarque que dans le pays de Gotha
1. Dictionnaire universel raisonné d'histoire naturelle, 1764, 5 vol. in-8.
2. Ces Instructions ont paru à Berlin, 1764, in-4«,196 p., sous un titre trop long pour être reproduit ici j elles n*ont p&s été comprises dans Tédition Preuss.
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où le peuple est le plus instruit de l'Europe , il y a aussi le plus de procès, les paysans connaissant la chicane au bout du doigt, et ne faisant un pas qu'après l'avoir disputé juridiquement.
M. de Voltaire s'attire de mauvaises affaires avec son Dictionnaire philosophique. Le voilà brûlé à Genève par la main du bourreau, et Ton dit que les Bernois vont pour le moins faire en autant. Il faut écrire contre l'intolérance, c'est beau et c'est nécessaire. L'affaire des Calas a sûrement fait un aussi grand bien au genre humain que la réformation de Luther. On s'apercevra de son effet salutaire dans les siècles à venir. Mais il ne faut pas vouloir saper les fondements du culte reçu par un peuple aussi longtemps que sa tranquillité n'en est pas troublée. Et d'ailleurs, quand on serait venu à bout d'exterminer tous les préjugés de l'Europe actuelle, exterminerait-on ceux que l'imbécillité de l'esprit humain y substituerait et pourrait-on guérir le genre humain du fanatisme qui est si conforme à sa nature ? Un peuple absolument sans religion ne manquerait pas, au bout d'un certain temps, de produire des fanatiques. Mon ami Gauffecourt m'a raconté que, s'étant trouvé dans la diligence de Lyon avec un de ses amis avec lequel il se donna pleine carrière sur certaines matières, il y eut un homme d'une physionomie spirituelle qui ne voulut jamais desserrer les dents, malgré qu'on lui adressât souvent la parole. À la fin, M. de Gauffecourt, s'impatientant de ce silence choquant, lui dit : « Mais, monsieur, qu'en dites-vous ? — Il y a cinq ans, répond l'autre, que je n'en dis plus rien ». Si j'avais été à la place de cet inconnu, j'aurais prié mon ami de me parler des poules, car je ne connais pas de discours plus convenable à l'homme et plus instructif que celui qui a pour objets les poules, ne fût-ce que parce que j'y puis faire usage de mes cinq sens qui depuis longtemps me fournissent tous les principes de ma métaphysique et de ma logique. Âh I si vous pouviez goûter le plaisir de la basse- cour dans toute sa pureté et dans toute son étendue ! Mais il ne faut pas vouloir faire des prosélytes. Pardonnez cette kyrielle de raisonnements. Un homme qui n'a que cinq sens ne saurait faire mieux.
Ce 10 janvier 1765.
...Nous ne connaissons pas encore les Lettres de la montagne. Ce pauvre Rousseau s'écarte furieusement de mon système de tranquillité générale. Aussi f audra-t-il l'abandonner et ne garder de lui que ce qu'il a été dans la rue des Moineaux.
5&0 LETTnES ADRESSÉES A GRIMM.
Ce 29 mars 1765.
...VAlmanach est de M. de Rothberg. Je voudrais que vous eussiez un moment de reste pour parcourir une bagatelle qui, par ellemême, ne mérite pas votre attention, mais que nous voudrions pourtant porter à un certain degré de perfection à laquelle pourraient contribuer beaucoup les avis d'un ami aussi intelligent que vous. J'y travaille actuellement et j'ai le désagrément de découvrir beaucoup d'erreurs de typographie et d'inadvertances que je tâcherai d'éviter pour l'avenir autant que possible.
Le plaisir de perdre est une sorte de plaisir toute nouvelle. Je ne sais pas si l'auteur de la Théorie des sentiments agréables en a fait mention. En ce cas-là, vous avez la gloire de l'avoir fait connaître le premier au genre humain.
Les Lettres de la montagne ne nous ont pas édifiés. Il y a beaucoup d'esprit, mais encore plus de noirceur, et si tout ce qu'il avance contre le magistrat de Genève était vrai, Rousseau aurait toujours tort de le rendre public. Un gouvernement parfait est impossible : le moins mauvais est le meilleur, et il me semble qu'on peut ranger celui de Genève dans cette classe.
Ce 28 juin 1765.
Vous me rendez heureux, mon cher ami, en me constituant receveur pour l'estampe de la famille des Galas. Je suis pénétré depuis longtemps de l'infortune de ces pauvres gens , et je contribue avec bien du plaisir à tout moyen que l'humanité propose pour les soulager. Vous prendrez donc vos arrangements par rapport au prospectus, et vous me l'enverrez avec les ordres et les instructions nécessaires. M'"* la duchesse souscrit pour douze louis, monseigneur ne sera pas pour moins. Plusieurs autres personnes se sont engagées chacune pour un exemplaire. Si cette entreprise rencontre autant de zèle dans les autres villes de l'Allemagne, le produit de la souscription ne manquera pas d'être d'une certaine importance.
Vous marquez dans la lettre à M*»* de Buchwald que M. Helvétius est arrivé. Je suppose avec plaisir que c'est en bonne santé : car en partant d'ici , il ne paraissait pas se trouver aussi bien que nous l'aurions souhaité ; de sorte que nous ne fûmes pas sans inquiétude. Je me flatte qu'il daignera me conserver son souvenir. Pour moi, je l'aime et je l'estime de tout mon cœur, et quoique je n aie pas trouvé le moment pour lui prouver les sentiments qu'il m'a inspirés, je suis assez vain pour ne point douter qu'il les agréera. Son séjour
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ici était trop court. Il était à trop de personnes, et par conséquent aucune ne jouissait de sa présence comme on l'aurait souhaité. C'est le sort ordinaire dans ce monde, il nous montre des gens aimables pour nous laisser des regrets. Quand vous reviendrez jamais en Allemagne, prenez d'autres arrangements. En vérité les amis ne devraient jamais se voir pour trois jours seulement.
...Le citoyen m'a enfin répondu. Sa lettre est très aimable, et dans le ton que je lui connaissais depuis si longtemps ^ Comme les troubles ont été apaisés, son plan de voyage n'aura pas lieu ; aussi je ne le verrai pas, à mon grand regret.
...MK' le duc vous prie de vouloir bien lui procurer les Spectacles de Paris, ou le Calendrier historique et chronologique des théâtres.
M. de franckenberg, qui partit, il y a huit jours, pour Pyrmont, m'a écrit un billet dans lequel il me charge de vous présenter ses amitiés et de vous prier de lui procurer le Cours d'architecture de Vignole par Daviler, in-ii», édit. 1750. Il voudrait en môme temps savoir ce qjue coûte V Architecture française par Blondel. Il ajoute que vous l'obligeriez infiniment , s'il vous plaisait de l'avertir s'il y a quelques nouveaux bons livres d'architecture pratique, avec des plans et dimensions dont vous conseilleriez la lecture à quelqu'un qui entre nouvellement dans cette carrière, où il ne s'agit pas d'élever de grands bâtiments, mais de conduire des maisons bien distribuées avec quelques ornements de plafonds, de boiseries, lambris, trumeaux, cheminées, dessus de porte. 11 n'y pas une de mes lettres où il n'y ait des commissions et pas une des vôtres où vous ne me donniez des marques de bonté. Je vous fais excuse des unes et vous remercie avec reconnaissance des autres. Continuez à m'aimer et soyez persuadé que je vous aime bien tendrement.
1. Elle est datée de Motiera, mai 1765, et fait partie de la correspondance générale de Rousseau.