ROMANCE PAR M"* LA C0MTE9SR DE REAOFORT
Jaimais Silvie et je croyais lui plaîre. Jamais amour ne fit de plus doux nœuds; Mais, hélas 1 je Ais sincère Et malheureux.
Un beau berger à ma jeune maîtresse OfiTrit un jour un cœur moins amoureux, n n'avait pas ma tendresse, n fut heureux.
Cest aujourd'hui qu'avec elle il s'engage. Moi pour jamais j'abandonne ces lieux.
Répétant : Soyez volage Ou malheureux.
— La dernière séance publique de rAcadémie française, le mercredi 25, jour de Saint-Louis, n'a pas attiré à beaucoup près le même concours de monde qu'on était depuis longtemps accoutumé d'y voir; elle a pourtant été marquée d'une petite insurrection du sieur André de Murville, gendre de M"® Amould, Le secrétaire perpétuel a, selon l'usage, ouvert la séance en annonçant que le prix d'éloquence avait été décerné à M. l'abbé Noël; que celui de poésie était réservé, mais que, dans le petit nombre des pièces qui avaient concouru pour ce dernier prix, l'Académie en avait pourtant distingué deux intitulées, l'une Dioclétien à Salone, et l'autre un Paysage du Poussin. A peine avait-il fini de parler qu'on a vu le sieur de Murville se lever en pied, les besicles sur le nez, pour demander la parole, en se déclarant lauteurdes deux pièces que l'Académie avait jugées dignes d'une mention honorable. Tout l'aréopage des immortels, au premier instant, a paru fort ému d'une prétention aussi étrange; mais, reprenant bientôt tout le calme de sa dignité, l'orateur de la compagnie, après avoir consulté des yeux ses collègues, a représenté à M- de Murville, avec beaucoup de douceur, que sa prétention ne pouvait être admise sans de très-fâcheuses conséquences; qu'il serait peu raisonnable d'exiger que l'Académie accordât à un étranger un droit dont ne jouissait aucun de ses membres, un académicien même ne pouvant rien lire dans les
séances publiques qu'il ne Teût communiqué auparavant à trois de ses confrères au moins, etc. L'auditoire, peu touché de l'air niais et impertinent du sieur de Murville, a fort applaudi la réponse de M. Marmontel, et l'on a passé à l'ordre du jour, c'est-à-dire à la lecture de V Éloge du maréchal de Vauban^ par M. Noël, professeur de l'Université de Paris au collège de Louisle-Grand et soldat citoyen. Cet éloge, quoique assez bien lu par M. Vicq d'Azyr, n'a pas paru d'un grand effet ; il n'a guère d'autre mérite que celui de rappeler avec beaucoup de rapidité les nombreux travaux du premier de nos ingénieurs, comme l'a dit l'auteur lui-même ; sans discuter les titres de son héros à la renommée, il s'est borné à les compter. Après en avoir fait la longue énumération, il ajoute : « Voilà ce qu'a fait Yauban, et ce n'est encore là qu'une faible esquisse des services militaires qui lui méritent la gloire et le rang que l'envie lui dispute vainement. Pourquoi cet art vainqueur, si brillant dans les remparts et dans la tranchée, est-il si rebelle à l'éloquence? Pourquoi ne puis-je parler de toutes ses heureuses innovations et assigner à chacune d'elles le rang qu'elle doit tenir dans la reconnaissance de la postérité? Vauban, toujours nouveau, toujours fécond, toujours différent de lui-môme, donne à chaque siège un caractère particulier d'attaque ou de défense ; et le timide orateur ne peut suivre la rapidité de son héros, ni varier ses louanges comme il varia ses exploits. Contentons-nous d'indiquer dans Yauban ce caractère de combinaison et d'industrie qu'il sut imprimer à Tait de la guerre, cet esprit de méthode et de calcul qui ne nuisit ni à la vigueur ni à la rapidité, ce foyer immense où tout venait se réunir, fortifications, artillerie, tactique, conduite de sièges, et qu'il a fallu après sa mort diversifier à l'infini. Demandons pardon au grand homme que nous osons louer de rester au-dessous du sujet. Trois cents villes fortifiées et réparées par Vauban sont le plus bel ouvrage qu'il ait composé lui-même en son honneur, et le plus brillant de tous les éloges. »
Nous citons ce morceau comme indiquant tout à la fois la difficulté du sujet, le sentiment que l'auteur parait avoir eu luimême de l'imperfection de son ouvrage, et sa meilleure excuse.
On a fort applaudi l'apostrophe adressée aux détracteurs ^ de
i. A leur tète est, comme on sait, M. de La Clos, l'auteur des Liaisons dangereuses, (Meisteb.)
la gloire de Yauban. « Laissez-nous une erreur qui nous est chère, n'ôtez pas à votre nation l'objet de son culte et de son araour, les modèles de ses efforts et de sa louable émulation. Ah I loin de les rabaisser à nos yeux, consacrez tout votre talent à les rehausser encore. Respectez un usage pieux qui acquitte la dette de la nation envers les citoyens qui 1 ont illustrée, et, au lieu d'attaquer un héros qui n'est plus, venez avec nous placer sa statue dans le temple des demi-dieux français, venez graver sur la base : A Vaubarij conservateur des hommes. »
M. de Voltaire ne croyait guère plus à la Dime royale du maréchal de Vauban qu'au Testament politique du cardinal de Richelieu. M. Tabbé Noël a rassemblé dans une note particulière toutes les preuves de l'authenticité de cet ouvrage; la plus forte sans doute est le témoignage de M. Gaillard, qui l'a vu écrit tout entier de la propre main du maréchal. On n'a pas manqué d'y ajouter toutes les particularités intéressantes qu'en a rappoitées le duc de Saint-Simon dans ses Mémoires.
M. l'abbé Delille a terminé la séance par la lecture de quelques fragments de son poëme sur V Imagination^ et nommément une superbe description des catacombes de Rome. Si l'on ne craignait pas de s'être laissé éblouir par le charme de la déclamation la plus séduisante, on oserait dire que c'est le plus beau morceau de poésie qui existe dans notre langue.
Le sujet du prix d'éloquence que propose l'Académie pour Tannée prochaine est V Éloge de Benjamin Franklin. Le prix fondé par l'abbé Raynal, déjà remis deux fois, sera partagé en deux médailles, dont l'une, de 1,200 livres, sera donnée à un Discours historique sur le caractère et la politique de Louis XI; l'autre de cent louis à un discours sur cette question : Quelle a été V influence de la découverte de V Amérique sur les monirs^ la politique et le commerce de f Europe? Le prix proposé l'année dernière pour Y Éloge de /.-/. Rousseau était de 600 livres : une personne qui ne se nomme point y ajoute une pareille somme ; ainsi la médaille en 1791 sera de 1,200 livres.
L'Académie a eu cette année trois prix de vertu à distribuer, celui fondé par M. de Monthyon, et deux autres dont les fonds ont été fournis extraordinairement par la reine et par M. le duc de Penthièvre. Deux de ces prix ont été donnés à un habitant de Chaillot et à son fils, qui, se dévouant héroïquement au plus
grand péril, sont parvenos à sauirer sept personnes qui se noyaient dans la Seine ; le troisième, à une fille qui a sacrifié toute son existence pour rendre à sa mère, dans une maladie affreuse, et qui a duré dix-6ept ans, les soins les plus pénibles et les plus assidus.
— C'est le dimanche l*' août qu'on a donné au Théâtre-Français la première représentation de la reprise de Guillaume Tell, avec plusieurs changements. Le plus important est au quatrième acte, où l'auteur, d'après le conseil du sieur Larive, a hasardé de mettre en action la scène de la ponmie ; grâce à l'exécution la plus heureuse, cette hardiesse a par&itement réussi.
— Louise et Volsarij comédie en trois actes, en prose, représentée pour la première fois au Théâtre-Italien le lundi 2 août, est du même auteur que les Époux réunis^ c'est-à-dire M. le baron de Jore, et le fond de l'une et de l'autre pièce est pris du Père de famille, drame en cinq actes, du Théâtre allemand de M. le baron de Gemmingen.
Il y a de l'intérêt dans la conduite de la pièce, il y en a dans le style et dans la marche du dialogue ; le caractère des deux pères comme celui des deux amants est fort bien tracé. Une situation vraiment dramatique est la scène du second acte où le peintre, en présence de sa fille, montre à Volsan une suite de dessins dans laquelle il a représenté tous les malheurs d'une jeune personne qui s'est abandonnée aux séductions de l'amour. Le premier trait de lumière et d'effroi que cette image porte dans l'âme de Louise, les efforts qu'elle fait pour se contraindre, la manière dont elle succombe k une impression si pénible, tous les détails de cette scène ont été rendus par M"* Saint- Aubin avec la vérité la pi us touchante; après la pièce, le public a demandé cette jeune actrice et l'a vivement applaudie.
— Quand l'année dernière M. Caron de Beaumarchais se vit exclu de l'assemblée des représentants de la commune, il fit un beau mémoire dans lequel il prouva clair conune le jour, par plus de trente vers de son opéra de Tarare^ qu'il était un des premiers auteurs de la Révolution. 11 vient de nous donner le complément de cette œuvre sublime dans le Couronnement de Tarare^ représenté pour la première fois le mardi 3 d'auguste, à la suite des six autres actes, y compris le prologue. « 0 citoyens.
dit-il dans l'avertisseinent qu'il a mis à la tète de cette nouvelle édition, ô citoyens, souvenez-^ous du temps où vos penseurs inquiétés, forcés de voiler leurs idées, s'enveloppaient d'allégories et labouraient péniblement le champ de la Révolution. .. Âpres quelques autres essais je jetai dans la terre, à mes risques et périls, ce germe d'un chêne civique au sol brûlé de l'Opéra... L œuvre a reçu son complément dans le Couronnement de TorrarCy Tan premier de la liberté; nous vous l'offrons pour son anniversaire, ce 1 4 juillet 1790. »
Tout l'appareil de ce spectacle, quelque civique qu'en puisse être l'intention, a paru plus digne des tréteaux de Nicolet que du théâtre de l'Académie royale de musique; il n'en a pas moins attiré beaucoup de monde. L'opéra même a été jugé à peu près conune dans la nouveauté. 11 n'y a qu'un trait qui n'a jamais manqué d'exciter une lutte violente entre les partisans outrés de la démocratie et ceux de l'autorité royale, vulgairement dits aristocrates, c'est ce que dit Tarare dans l'avant-dernière scène :
Oubliez-vous, soldats usurpant le pouvoir, Que le respect des rois est le premier devoir?
n faut que l'aristocratie, puisque aristocratie y a, il faut, dis-je, qu'elle soit plus en force à l'Opéra qu'à l'Assemblée nationale, car ce vers a toujours été couvert d'applaudissements si vifs et si bruyants que les murmures de l'opposition n'ont jamais pu parvenir à les surmonter.
— Lidoriey roman allégorique, par l'auteur de Blançay^ de Victorine et du Nouveau Voyage sentimental. Deux volumes in-18. Cette nouvelle production de M. Gorjy est écrite dans le style de nos anciens romans; on y trouvera des tableaux intéressants, quelques caractères d'une touche fine et cependant assez originale ; la beauté vertueuse et timide d'un côté, le cyni^e le plus révoltant de l'autre. Pour prouver que l'ouvrage n'est pas tout à fait hors du sens de la Révolution, on a cru devoir eo citer dans toutes les affiches le trait suivant : « Car si devons notre indignation aux méchants suzerains, sur les bons devons appeler les bénédictions du souverain mattre, parce qu'autant les uns sont fléaux de la terre, autant les autres y répandent de biens et de consolations. »
^ Tableau historique et politique des deux dernières révo-
lutions de Genève- par*^ (c'est-à-dire par M, d'ivernois, Tun des éditeurs desOEuvres de J.-J. Rousseau). Deux volumes iii-8*, avec cette épigraphe tirée de Polybe : « Le devoir d'un historien est de louer ses ennemis lorsque leurs actions sont vraiment louables, et de blâmer sans hésiter ses plus grands amis lorsque leure fautes le méritent. » Cet ouvrage, quoique un peu diffus, n'est pas sans intérêt, il y règne même en général plus de sagesse et plus d'impartialité qu'on n'en devait naturellement attendre d'un jeune homme qui s'est vu au nombre de ceux que l'influence de la France, ou plutôt de M. de Vergennes, fit bannir de leur patrie en 1781.
C'est sur les tréteaux de TAmbigu-Gomique, dans la belle pantomime de Dorothée^ que nous avons vu pour la première fois des moines et des archevêques, grâce à l'heureuse liberté conquise par la Révolution de 1789. Ce grand exemple a été bientôt suivi par le Théâtre de la Nation, ci-devant le Théâtre- Français, et par celui des Variétés-Amusantes. Nous avons vu un cardinal dans C/iarlesIX et dans Louis XII, des chartreux dans le Comte de Comminges, des ursulines dans le Couvent de M. Laujon. On n*a pas voulu que la Comédie-Italienne fût privée d'un genre de nouveauté si piquant, et l'on vient de nous donner sur ce Théâtre, le lundi 23 août, les Rigueurs du cloître, comédie en deux actes, en prose, mêlée d'ariettes, paroles de M. Fiévée, musique de M. Berton.
Cette pièce est l'ouvrage d'un jeune homme, et la faveur des circonstances en a seule décidé le succès. La conduite en est assez maladroite, car l'exposition ne se fait véritablement que dans l'avant-dernière scène où Lucile, avant de subir sa sentence, révèle dans un long discours tout le malheur de sa destinée, toutes les injustices dentelle fut la victime. Ce défaut n'empêche pas qu'il n'y ait dans le cours de l'ouvrage des scènes fort touchantes ; l'idée de faire lire à Lucile la lettre qu'on soupçonne lui être adressée a paru ingénieuse, et Teffet en est dramatique.
Il y a dans la musique un duo plein d'intérêt, et de fort beaux morceaux d'ensemble ; le chœur surtout, où les religieuses, venant d'apprendre la découverte de la lettre, expriment tour à tour l'eflroi, l'inquiétude et la curiosité qui les animent, est d'une vérité très-originale et très-piquante ; c'est bien le caquetage des nonnes.
Le rôle de Lucile a été rempli par M™" Saint-Aubin avec infiniment d'intelligence et de sensibilité. M"»* Desforges n'a pas eu beaucoup de peine à donner à celui de l'abbesse ce caractère (1 austérité douce et sèche qui lui convenait si bien.
— Réflexions sur V ouvrage intitulé Projet de Contre-Révolution, par les Somnambulistes, ou Rapport dans l'affaire de MM. d'Hosier et Petit-Jean*, lu au Comité des recherches de l'Assemblée nationale et de la Municipalité de Paris, le 27 juillet 1790, par J.-P. Brissot, un des membres de ce dernier Comité ; par Stanislas de Clermont'Tonnerre^ député de Paris à V Assemblée nationale. Brachure in- 8°, avec cette épigraphe tirée des Mémoires du cardinal de Retz : u Et par ce moyen nous mimes Taboinination dans le ridicule. »
Piouvelles Observations sur les Comités des recherches^ par Stanislas de Clermont-Tonnerre , Autre brochure in-8% avec cette épigraphe tirée du Triumvirat de Crébillon ;
Un tyran à mes yeux ne vaut pas un esclave.
Ces deux brochures sont un monument curieux et remarquable de l'esprit qui a dirigé les mesures et les procédés de nos révolutionnaires.
On apprend dans la première partie que pour avoir écrit quelques phrases assez obscures, assez insignifiantes sous la dictée d'un somnambuliste. M'"' de Jumilhac, qui n'était légalement prévenue d'aucun délit, qui n'était, je ne dis pas chargée, mais indiquée que par le témoignage d'un seul homme, et d*un homme qui ne prouvait pas même l'existence du prétendu corps de délit qu'il annonçait, s'est vue aiTêtée dans sa terre par deux ofQcieîs de la garde nationale de Paris, sou-
1. Deux Jeunes gens dont les folies du mesmérisme ont troublé Timagination et qui furent arrêtés il y a quelque temps à Saint-Cloud, où ils prétendaient avoir été envoyés par la sainte Vierge pour révéler à Louis XVI les moyens de recouvrer sa couronne. (Mbisteb.)
tenus par cinquante cavaliers du régiment de Royal-Navarre, un détachement de la garde nationale de Limoges, des brigades de la maréchaussée, et conduite par une partie de cette escorte armée en guerre jusqu'à Paris. Et d'après quel ordre ? D'après un ordre signé Voidel^ vice-président du comité des recherches, et Charles Cochon^ secrétaire.
Dans les Nouvelles Observations^ M. de Clermont-Tonnerre examine plus particulièrement l'utilité prétendue du comité des recherches, et montre avec une grande force que cette utilité prétendue, toute-puissante lors de l'ancien régime, est nulle sous celui-ci. Du moment où la Constitution a dit : La volonté générale est la loi, elle s'est interdit l'espionnage, la délation, la
violence « Les complots? Qu'est-ce que les complots, si
la volonté générale leur est contraire?.... Je ne sais si je me trompe, mais je ne conçois pas, je ne concevrai jamais qu'il faille employer tant de moyens pour empêcher que la minoiité ne détruise ce que veut une majorité armée et toute-puissante, ce qu'adopte la volonté générale. Nos surveillants sont l'esprit public, le vœu universel, l'amour de la liberté ; ces sentiments sont les soutiens de notre Constitution. Doutez-vous qu'ils existent? Je vous plains, etc. »
Jean-Pierre Brissot de Warville, le plus ardent de nos inquisiteurs, avait reproché à M. de Clermont-TonneiTe d'avoir comparé les prisons et la marche de ces comités des recherches à la Bastille, et il avait indiqué trois différences, le secret pour les prisonniers, la publicité pour les procédures, le choix des victimes. Voici le précis de ses réponses.
Il prouve par un grand nombre de faits notoires que ces comités ont, de concert avec la Bastille, la mesure rigoureuse du secret ; il cite entre autres l'exemple de la demoiselle Bissy, du sieur Augeard, de M. et de M™« de Favras, etc.
(( Quant au second point, la pubUcité, je conviens, dit-il, que cette différence existe, mais je vais voir s'il en faut louer nos inquisiteurs. La Bastille était le dépôt infâme des vengeances ministérielles ; cette institution servait les passions d'un seul, et craignait la haine de tous. Les comités des recherches sont dans le sens de la Révolution, ils servent la haine populaire ; la publicité qui aurait détruit la Bastille est, dans un moment de trouble et d'amarchie, un moyen d'oppression de plus dans les mains
des comités. Gepeodant comme la publicité est une bonne chose eo soi^ il a fallu, pour en faire un instrument de vengeance et d*oppression, que les comités la dénaturassent; il a fallu qu'ils adoptassent un genre de publicité incomplet, insidieux; il a fallu que leurs récits fussent un nouveau moyen de nuire, et c'est à ce système atroce que nous avons dû ces plaidoyers qui montraient au peuple comme coupables des hommes que les tribunaux ont absous, et qui lui montrent encore aujourd'hui conune suspects ceux que les comités même ont lâchés. Je l'avoue ; ce genre de publicité a de véritables avantages sur le secret de la Bastille, il est un genre d'infamie et de vexations dont les geôliers de l'ancien régime peuvent envier la découverte aux inquisitions du nouveau.
« Je passe à la troisième différence, le choix des victimes. Cette réflexion est bizarre, et les questions suivantes y répondent. Qui est-ce qui opprime? le plus fort. Qui est-ce qui est opprimé? le plus faible. La Révolution a triomphé, vos prisons reçoivent ses ennemis, et quelques excès qu'aient commis les révolutionnaires subalternes, pourvu qu'ils soient dans le sens de la Révolution, vous n'en arrêtez aucun; à cet égard, le parallèle n'est pas inexact, vous me dispenserez sans doute des exemples. »
— Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actifs ci-devant rien, ln-18, avec cette épigraphe : Tous les hommes sont bons. Sedaine, Déserteur ,• ou abbé Sieyès, Droits de l'homme. Au Palais-Royal^ de l'Impri^ merie nationale.
C'est une imitation fort heureuse ou du moins fort gaie de VAlmanach de nos grands hommes de 1788. On trouve à la tête de cette nouvelle facétie de MM. de Ghampcenetz et de Rivarol une Épitre dédicatoire à Son Excellence M'^ la baronne de StaHy ambassadrice de Suède auprès de la Nation^ et cette Épitre est un modèle de persiflage et d'impertinence; mais l'objet d'une satire si cruellement injuste a déjà su se placer à une hauteur oii de pareils traits ne sauraient l'atteindre ; ils ne serviront qu'à consoler un moment la haine et l'envie.
Dans la préface, en s' excusant de n'avoir pu consacrer un hommage particulier au nom de tous les conquérants de la Bastille, l'auteur s'empresse au moins de rendre une justice éclatante aux généreux gardes-françaises qui ont si bien soutenu
leur réputation. « Pour se joindre, dit-il, au peuple irrité, ils n'ont pas même attendu qu'on les fit marcher contre lui, et dans r ardeur d'abandonner leurs drapeaux, ils ont devancé la tyrannie. Quel spectacle admirable pour l'armée française que de voir quatre mille guerriers, défenseurs nés de la majesté du trône, abjurer un si vil métier, donner le signal d'une noble désertion, et préférer les aumônes de la populace à la solde d'un grand roi ! Il semble que la renommée ait attaché une gloire particulière à ces illustres fugitifs ; ce qui fit jadis leur honte les immortalise aujourd'hui; et si la guerre calme leur courage, l'anarchie en fait des héros. En effet, par combien de belles actions ne viennent-ils pas de se signaler ! C'est devant eux que les murs de la Bastille se sont écroulés ; ils s'aperçurent les premiers qu'elle n'était point défendue, et ils la conquirent avec cette fière assurance qui ne connaît point d'obstacles, etc. »
Pour donner à nos lecteurs l'idée du genre d'esprit et de malignité qui règne dans ce petit ouvrage, il faut bien nous permettre d'en citer quelques articles.
Garai le cadet* (actuellement le principal rédacteur du Journal de Paris) ^ autre journalier de l'Assemblée, mais il est plus habile que tous les autres. 11 déguise la vérité dangereuse, il encense la force triomphante, il atténue les hoiTeurs d'une catastrophe ; enfin, on peut le regarder comme l'optimiste de la révolution, etc.
Villette. Le citoyen le plus chaud du café de Valois, et à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de XAmi des hommes. Que de services n'a-t-il pas rendus à l'humanité dans les premières secousses de notre génération! N'est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes; et n'est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes et à diriger leurs forces ? Quel dommage qu'un génie aussi pénétrant n'ait pu s'introduire dans l'Assemblée nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté auraient appris sous lui à se conduire, et il aurait bâti la Constitution sur des fondements inébranlables.
1 . Voici encore un curieux exemple de la façon dont les anciens éditeurs dénaturaient le texte : ils avaient substitué le nom de Gassicourt le cadet à celui de Garât, mort seulement le 9 décembre 1833.
Montmorency. Le plus jeune talent de TAssemblée nationale ; il bégaye encore son patriotisme, mais il le sait déjà comprendre, et la république voit en lui tout ce qu'elle veut y voir. Il fallait qu'un Montmorency parût populaire pour que la Révolution fût complète, et un enfant seul pouvait donner ce grand exemple. Le petit Montmorency s'est donc dévoué à l'estime du moment, et il a combattu l'aristocratie sous la férule de Vabbé Sieyès \ ce grand législateur en a attrapé le surnom de Fesse- Mathieu^ et ce mot seul confondra le maître et le disciple aux yeux de la postérité.
Luynes (^Çi duc de). Patriote inébranlable; il s'est établi dans le parti populaire, il a fait signe qu'il s'y trouvait fort bien, et on ne lui en a pas demandé davantage ; on a eu soin seulement de mettre à ses côtés deux forts de l'Assemblée, qui le soulèvent et le rassoient quand il faut opiner pour la patrie.
Aiguillon (le duc d'). Ses voyages de Paris à Versailles ne furent qu'un enchaînement de gi*andes actions; mais on prétend qu'il les couronna toutes à la journée du 6 octobre. Ce fat là, dit-on, qu'il travestit son courage et devint intrépide sous l'humble vêtement d'une harengère. On assure qu'il combattit longtemps à la tète de son nouveau sexe, et qu'il fit des prodiges de valeur au pied du trône abandonné. Tant d'exploits sans doute ne devaient pas rester inconnus, et l'on ajoute qu'un éclat de rire le fit reconnaître au milieu du carnage ; mais s'il s*est trahi, ce n'est que pour être immortel.
Salm (le prince de). Cet habile souverain, apercevant qu'il y avait plus de rois en France que de sujets dans ses États, s'est établi à Paris et a demandé du service à M. de La Fayette. Ce général l'a employé longtemps dans la rue Saint-Dominique et a fini par l'élever au rang de commandant de bataillon. C'est en cette qualité que le vaillant prince de Salm, à la tête de trois mille hommes, a fait la descente du cimetière des Invalides. Persuadé qu'il s'y tramait quelque nouveau complot et que tout l'argent et les canons de France y étaient ensevelis, il y pénétra de pied en cap, il y combattit pendant cinq heures entières sans rien trouver contre les intérêts de la nation, et sa valeur contre les morts fit juger de sa douceur avec les vivants.
— Causes qui se sont opposées au progrès du commercey entre la France et les États-Unis de V Amérique^ avec les moyens
lYl. 6
de tacciUrer^ et la comparaison de la detU nationale de VAivgleterre, de la France et des Étais-Unis; en six lettres adressées à M. le marquis de La Fayette. Traduit sur unmanuscrit anglais du colonel Swan, ancien membre de la législation de la république de Massachusetts. Cn Yolume in-lS.
Parmi les causes qui se sont opposées au progrès de ce commerce, il en est que H. Swan croit devoir attribuer à la France elle-même.
1* La France a plusieurs articles d'un usage général dans les États-Unis qui ne sont pas aussi travaillés ni aussi finis dans ses fabriques qu'ils le sont dans celles d'Angleterre. La différence n'est ni dans le prix ni dans la qualité, mais dans le poli de l'ouvrage et dans les anciennes liaisons de commerce.
2'' La non-consonunation de plusieurs articles du produit d'Amérique.
S"" Des difficultés relatives au crédit et occasionnées en partie par des créances nombreuses de l'Angleterre à la charge des négociants américains, dont la solvabilité a été par cette raison révoquée en doute.
h"" Les droits excessifs établis en France sur plusieurs articles qu'exporte l'Amérique et l'interdiction absolue de plusieurs autres.
5« L'obscurité fatigante des règlements des douanes, les vexations et les désagréments qui en résultent.
6^* Enfin, le monopole exercé par les fermes générales sur les principaux articles d'exportation américaine.
L'auteur cherche à prouver qu'il n'est aucun de ces obstacles que ne puissent surmonter l'intelligence et l'activité de notre commerce et de nos manufactures lorsqu'elles se verront débarrassées d'un régime oppressif.
Quant aux causes qui ont empêché les États-Unis de commercer avec la France, il en indique de particulières et de générales. Les premières sont que les dettes contractées par l'Amérique pendant la guerre n'ont pas été acquittées à l'époque de la paix, et qu'il en reste même aujourd'hui une grande partie à payer; que les maisons américaines qui se sont établies en France pendant la guerre ont presque toutes manqué; que beaucoup de maisons de France ont envoyé en Amérique des marchandises qui n'étaient conformes ni au goût ni à l'usage des
habitants. Les autres sont d'abord la différence des lois relatives au conunerce, ensuite œlle de la langue, des monnaies, des poids, des mesures.
Après ces discussions générales, M. Swan entre dans un grand détail sur l'évaluation et la consommation dans les États-Unis des articles de productions et de manufactures européennes que la France peut fournir à aussi bon compte et de même qualité que la Grande-Bretagne. 11 pense que les importations d'Europe en Amérique peuvent être évaluées aujourd'hui à 88,877,500 1. Avant Tannée 1773, l'état des exportations annuelles de l'Amérique se montait à 9A,i00,ôl2 livres; il croit pouvoir les porter actuellement à 168,000,000, quoiqu'il y ait encore à peine la dnquantiëme partie des terres en culture.
De la comparaison que fait l'auteur entre la dette de l'Amérique, celle de la France et de l'Angleterre, et la population respective des trois États, il résulte que, si pour suffire aux besoins du gouvernement on établissait une capitation, elle serait en Amérique de 3 1. 15 s. 3 d. pour chaque tête, en Angleterre de A3 à AA liv., en France de 25 liv.
Les conclusions de M. Swan sont a que la France a le plus grand intérêt de saisir avec empressement l'occasion qui se présente de se lier étroitement par les nœuds du commerce avec un peuple nouveau qui ne connaît aucune espèce d'entraves, qui offre à son allié des avantages qui ne sont point à dédaigner, qui les offre par attachement, par reconnaissance, et qui désire trouver dans la France autant de satisfaction à les recevoû* qu'elle a de plaisir à les lui offrir ». 11 ajoute encore à ce compliment une grande vérité : a Puisse cette occasion ne point lui échapper! car les peuples, soumis aux événements ainsi que les individus, ne sont pas toujours maîtres ni des circonstances ni de leurs affections. »