LES MAIS
Un jeune époux qu'amour enflamme
A sa moitié jure à jamais
De lui rester fidèle... mais
Ariste est l'amant de sa femme.
Ils n'ont qu'un cœur, ils n'ont qu'une âme,
Ariste l'idolâtre... mais
La jeune Annette est sa voisine :
Elle est folle, vive, mutine :
Du reste assez maussade... mais
Madame Ariste a mille attraits,
Des yeux, une taille divine
Que son époux admire... mais
La jeune Annette est sa voisine.
— Vert' Vert j divertissement nouveau en un acte, en prose, mêlé d'ariettes, paroles de M. des Fontaines, musique de M. Da* layrac, a été représenté sur le Théâtre-Italien pour la première et dernière fois le lundi 11.
Le fond de ce charmant poëme de Vert- Ver t^ traité par tout autre, a dit M. d'Alembert, n'eût été qu'une plaisanterie insipide et monotone. 11 serait difficile de le prouver mieux que ne l'a fait M. des Fontaines, en se bornant tout platement à mettre en dialogue et en ariettes une grande partie des traits qu'on avait le plus applaudis dans le poème, parce qu'ils y sont placés avec goût, préparés avec adresse, et surtout avec cette juste mesure de badinage si difficile à saisir dans un sujet de ce genre.
L'action du drame commence au moment où les religieuses de Nevers attendent avec inquiétude des nouvelles du retour de l'oiseau voyageur; on le voit rapporter enfin dans une belle cage dorée. Son nouveau langage scandalise, comme on sait» tout le couvent; les jeunes sœurs croient qu'il parle grec ; on le prosciît. Sa conversion suit de près son exil, car avant la fin de l'acte on vient annoncer son repentir et sa mort.
La musique offre quelques morceaux agréables, et que le
siear Solier, qui joue un rôle de jardinier, a fait valoir avec beaucoup d'intelligence. Le compositeur s'est avisé de mêler dans son ouverture des phrases entières d'un saint cantique, 0 Fili'i^ ô Filiœ^ avec celles d'un vaudeville très-profane. Quand je bois du vin clairet , etc. ; cette licence musicale eût passé autrefois pour une impiété scandaleuse, mais aujourd'hui nous sommes plus indulgents, du moins pour tout ce qui ne contrarie pas le sens de la révolution.
— De la Saltation théâtraley ou Recherches sur l'origine, les progrès et les effets de la pantomime chez les anciens, avec neuf planches coloriées; dissertation qui a remporté le prix double à r Académie des inscriptions et belles-lettres, en novembre il 89, par M. Delaulnaye. Un volume in-8**, ayant pour épigraphe :
Mirabilis ars est Quae facit articules, ore silente, loqui.
Ce savant discours a pour objet cette partie de l'art du geste résultante du principe im'itatif qui lui est commun avec les autres arts, et par laquelle les anciens savaient exprimer toutes les passions, toutes les actions des personnages qu'ils mettaient sur la scène. L'auteur cherche d'abord quelle a été l'origine de cet art, et il en prouve la haute antiquité par le témoignage des anciens auteurs, ensuite par la nature même de l'art qui, intimement lié à la faculté de parler, a dû naître avec la langue primitive.
Plutarque divise la saltation théâtrale en trois parties, la Contenance, le Geste et l'Indication. Par le mot Contenance il entend ce maintien, cette disposition du corps qui lui reste lorsque tout geste cesse, et par lesquels l'acteur doit exprimer le caractère du personnage qu'il représente. 11 faut, dit-il, que l'on reconnaisse au seul port, à la seule démarche du pantomime, si c'est Apollon, Pan ou une Bacchante qui paraissent sur la scène. Le mot Geste est facile à comprendre, c'est l'expression du sentiment qui anime l'acteur, c'est la peinture des actions qu'il veut représenter, c'est, pour ainsi dire, la déclamation, l'accent pathétique du saltateur. L'Indication n'est que la simple ostension des objets dont il est censé s't)ccuper, tels que le ciel, la terre, les enfers- Cette partie de l'art pantomimique doit être exécutée avec noblesse, avec gi'âce, et cependant avec vérité ; elle com-
porte l'emploi des images, loreque, par exemple, on cherche à représenter un objet par la peinture de ses attributs, etc. Plularque appelle l'art du geste une poésie muette^ et la poésie une danse parlante.
M. Delaulnaye parcourt rapidement l'histoire de l'art pantomimique chez tous les peuples de l'antiquité, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez les Hébreux, chez les Arabes, chez les Persans, chez les Chinois, chez les Indiens-, chez les Goths, chez les sauvages, et nommément chez les Iroquois. Il discute avec plus de détail quels furent les commencements et les progrès de cet art chez les Romains. La première représentation des jeux scéniques ne remonte qu'à l'an 390 de Rome; on donna ce nouveau spectacle pour apaiser les dieux et pour distraire le peuple du fléau de la peste. La seconde époque est de l'an 514. Livius Andronicus fut le premier qui hasarda de composer une action dramatique complète en vers ; ce poëte-acteur, ayant perdu la voix, obtint la permission de faire chanter son poëme par un jeune esclave placé devant le joueur de flûte, tandis que lui ferait les gestes convenables aux paroles ; de là naquit l'usage d'affiecter à chaque rôle deux acteurs. Dans la suite la saltation fut admise dans les entr' actes de la comédie, c'est la troisième époque; elle finit par en être entièrement séparée, c'est la quatrième.
L'auteur nous donne ensuite une notice très-savante des plus fameux mimes, de Pilade, de Bathylle,etc., de leurs habillements, de leurs masques, de leurs pièces, et de leur manière de les jouer. Le monument le plus précieux qui nous reste de ces scènes pantomimiques se trouve dans VAne dor d'Apulée; c'est une description du Jugement de Paris.
Les notes qui sont à la suite de cette dissertation renferment plusieurs digressions intéressantes, entre autres, un pompeux éloge du système musical et des chefs-d'œuvre lyriques du chevalier Gluck.
— Le Nouveau d'Assas^ trait civique, en un acte, en prose, mêlé d'ariettes, paroles de M. le baron de Jore, musique de M. Berton, a été représenté pour la première fois sur le Théâtre- Italien le vendredi 15.
Des soldats de Ghâteauvieux, qui en buvant et chantant s'excitent à l'insurrection, bravent les prières de leurs chefs et les ordres que leur apportent les députés qu'ils ont envoyés au gé-
néral chargé de faire exécuter les décrets de l'Assemblée nationale; une belle conversation entre deux officiers du régiment du roi, dont l'un conseille prudemment à l'autre de ne point se compromettre dans une pareille bagarre; de ridicules dispositions pour opposer la force à la force; des gardes nationales qui arrivent à la tète de l'armée et contre lesquelles on pointe un canon ; notre nouveau d'Assas qui embrasse la bouche du canon pour empêcher qu'on n'y mette le feu, et qui dans cette noble attitude reçoit plusieurs coups de fusil dont il est renversé; beaucoup de tapage et de bruit, encore plus de fumée; loi-squ'elle est un peu éclaircie, on voit les vainqueurs porter sur un lit entouré de drapeaux l'intéressant jeune homme (M. Désilles), dangereusement blessé ; les femmes de Nancy l'environnent, célèbrent son dévouement civique, et s' adressent au ciel pour obtenir la conservation de ses jours devenus sacrés à la patrie.
Voilà ce qu'on a raison de ne pas vouloir appeler une œuvre dramatique, mais ce qui n'en a pas moins été applaudi avec transport. Il y a dans la musique quelques morceaux brillants et d un effet bien senti.
— La seule nouveauté qu'on ait vue depuis longtemps au Théâtre de la Nation est le début de M"' Joly dans le rôle d'Athalie. Ce début probablement n'aura pas de grandes suites ; on a remarqué cependant dans son jeu plusieurs intentions fort justes, Tintelligence générale de la scène, une manière de débiter les vers assez soutenue, mais le caractère de sa figure et celui de sa voix se refusent également à la dignité de l'expression tragique, et ses moyens, qui dans la comédie sont très suffisants, ont paru d'une grande faiblesse dans la tragédie.
S'il y a eu peu de nouveautés dramatiques à ce spectacle, il y en a eu d'un autre genre, et peu s'en est fallu qu'il ne soit devenu le théâtre de quelques dissensions assez vives pour donner de justes alarmes à la sagesse de notre auguste municipalité. Le parterre a plus d'une fois fait frémir l'orchestre et les loges, et il est arrivé au moins deux fois que des citoyens paisibles, ne pouvant se sauver par la porte, ont jugé qu'ils n'avaient point de meilleur parti à prendre que celui d'escalader le théâtre et de s'enfuir par les coulisses. L'origine ou le premier prétexte de toutes ces scènes a été le refus de remettre la tragédie de Cltarles IX lors de la Fédération ; on répondit au public qui deman-
daît la pièce que deux acteurs qui devaient y jouer étaient malades. M. Talma s'avança fort indiscrètement sur la scène et fit trop bien entendre que, si tous les comédiens étaient aussi bons révolutionnaires que lui, la pièce pouvait être donnée. Dn pareil soupçon d'aristocratie jeté publiquement sur ses camarades leur parut dans les circonstances actuelles un crime de lèsecomédie, et tous, à l'exception de M'"« Vestris, de M. Dugazon et M"* Desgarcins, arrêtèrent de ne plus communiquer avec le sieur Talma. Le parterre, échauffé par les amis de M. Talma, de M'"' Vestris, de M. Chénier, ne perdit aucune occasion de redemander à grands cris et Charles IX et Talma. L'autre parti ne manqua pas d'y envoyer également ses émissaires, et le spectacle fut souvent interrompu par cette grande querelle qui faillit plusieurs fois donner lieu à l'explosion la plus violente; enfin l'autorité municipale ne crut pas devoir différer plus longtemps de s'en mêler. En attendant que l'on eût examiné le fond même du procès, l'on ordonna provisoirement aux comédiens de donner une représentation de Charles IX. Ces messieurs ayant osé résister, on fit fermer un jour leur salle, en les menaçant de toute la sévérité municipale et de toute la colère du peuple. Ils furent obligés de céder à la force et de donner la représentation qu'on avait exigée de leur obéissance. Elle fut fort tumultueuse, mais il n'y avait point de précautions qu'on n'eût prises pour empêcher le désordre : dans la salle même le chef de la municipalité, environné des principaux officiers de la ville, occupait la loge du roi, et toutes les avenues étaient gardées par de nombreux détachements de la garde à cheval; la contre-révolution, dont beaucoup d'honnêtes citoyens se voyaient déjà menacés, fut heureusement prévenue ou réprimée. Le lendemain plusieurs comédiens n'en eurent pas moins l'audace de donner leur démission, entre autres M"^' Raucourt et Contât, qui n'ont pas reparu depuis. Quant au sieur Desessarts, il abandonne, dit-on, les rôles à manteau pour les rôles à écharpe; il a reçu son brevet de surnuméraire dans la brave légion des vétérans, connue sous la dénomination de régiment RoyaUPitiiite. Les Actes des Apôtres assurent qu'il a commandé dans l'Inde une nappe de soixante-dix couverts pour lui servir d'écharpe.
— De VÉtat de la France présent et à venir^ par M. de Galonné, ministre d'État. Un volume in-8" de 440 pages, ayant
pour épigraphe : Slatuo esse optime constiiutam Rempuhlicam quœ ex tribus generibus illiSy Regali^ Optimo et Populariy confusa modice... (Cicer., de Repub.)
Cest tout uniment un manifeste de contre-révolution. L'auteur analyse tous les décrets de l'Assemblée nationale, les compare avec les principes établis dans les cahiere des différents bailliages, montre combien ces décrets et ces principes sont peu d'accord, et cherche à prouver que l'Assemblée n'a pu s'arroger le droit d'établir une nouvelle forme de gouvernement, et qu'en prétendant s'ériger en pouvoir constituant au Meu de pouvoir ronstituéy elle a véritablement usurpé le droit le plus inaliénable de la nation. Il ose dire qu'après avoir renversé le gouvernement monarchique, on n'y a rien substitué qui puisse s'appeler gouvernement ; que dans ce bizarre assemblage de pouvoirs et de principes qu'on a nommé démocratie royale, faute de pouvoir lui donner une dénomination raisonnable, on ne peut trouver qu'une source de dissensions intestines, qu'anarchie et chaos; qu'enfln le délire de nos augustes législateurs se porte jusqu'à vouloir étendre leur fanatisme antimonarchique dans toute l'Europe, qu'ils menacent toutes les couronnes, conjurent contre toutes les souverainetés, attaquent la tranquillité de tous les pays.
11 conclut à ce que l'Assemblée défère à la réclamation nationale exprimée par les protestations des corps et par les déclaralions individuelles, pour décider quels sont les décrets à maintenir, quels sont ceux à revoir, quels sont ceux à déclarer nuls. Mais si l'Assemblée se refuse à de si justes réclamations, si elle persiste à vouloir enchaîner les opinions par la peur, si elle prétend forcer l'intérêt général à se prosterner devant ses systèiïies, il sera bien évident, dit-il, que d'elle seule vient l'oppression, et tout moyen d'en préserver la nation devra paraître légilinae.
« Pourrait-il alors refuser son concours à la patrie opprimée, ce digne rejeton du grand Henri, qu'il semble que la persécution mènae ait réservé pour le salut de la France en le forçant d'en sortir? L'injustice n'a point aigri son âme généreuse, et s'il est impossible qu'il ne soit pas affecté de la dégradation d'un trône, apanage superbe de sa maison, il est sûrement plus sensible encore aux malheui-s qui accablent le royaume. Bon Français et bon frère, qui plus que lui doit en être profondément ému ?
Quand les devoirs que ces deux titres lui imposent fixent sur lui les regards de l'Europe entière, sans doute ils sont sans cesse présents à sa pensée, mais c'est au vœu de la nation à lui marquer le moment de les remplir, etc. » Mais ce grand moment comment le préparer? Comment le saisir? C'est sur quoi M. de Calonne n'a pas encore eu le temps de s'expliquer et c'est sans doute ce qui rassurera beaucoup les chefs de la révolution, du moins jusqu'à nouvel ordre.
Cet ouvrage, comme on peut croire, est fort estimé par un parti, fort méprisé par l'autre. Il ne présente aucune vue bien nouvelle, mais un assez grand nombre de discussions que notre impartialité n'a pu s'empêcher de trouver fort judicieuses. Le style en est généralement facile et clair, quelquefois même d'une élégance ingénieuse et piquante.
— Saint- Aime y par l'auteur de Blançay ^ Deux petits volumes in-18. Le premier volume offre la peinture de l'amour le plus délicat, le plus heureux dans la vie simple; le second, le tableau de tous les malheurs réunis pour accabler une âme pure et sensible. Séparé de l'objet qu'il adore par des liens que sa vertu le force de respecter, tourmenté de toutes les horreurs de la jalousie, Saint-Alme finit par devenir fou, et ne recouvre enfin sa raison qu'en violant au milieu d'une forêt sa chère Joséphine, qui par bonheur se trouve alors être veuve. A travers beaucoup d'événements et de passions romanesques, on trouve quelques scènes intéressantes décrites avec grâce et naïveté.
— Anacliarsis à Paris, ou Lettre de Jean-Baptiste Clootz à un prince d'Allemagne, Brochure. II serait difficile de peindre avec plus d'enthousiasme toutes les béatitudes dont la capitale jouit dans ce moment. Pour achever de séduire son illustre correspondant, il lui promet qu'aux Jacobins, dans ce club des francs amis de la constitution, il trouvera son cousin, le prince de Hesse, que nous appelons le citoyen liesse , assis entre son tailleur et son cordonnier. En effet, après ce rare bonheur que désirer encore?