IMPROMPTU FAIT A LA PREMIÈRE ET DERNIÈRE REPRÉSENTATION
DE l'opéra de Vert-Vert, Air : Quand je bois du vin clairet.
Dans la Révolution Tout tourne; Le goût tourne tout de bon Le dos à la raison.
— Le Portrait, ou la Divinité du sauvage^ comédie lyrique en deux actes, a été représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Académie royale de musique le vendredi 22 octobre. Les paroles sont de M. Rochon de Chabannes*, la musique de M. Champein.
Dans ce ridicule ouvrage, si quelque chose peut se comparer
1. Act. II, 8C. 8, Voir page 99, lo jugement que M">« de SUël portait elle-mômo sur sa pièce.
2. Le Catalogue de la bibliothèque de VOpéra de M. Th. de Lajarte indique Guillaume Saulnier comme auteur de ce livret, dont le manuscrit original est d'ailleurs anonyme.
à la sottise de l'invention, c'est la platitude du style et des vers. Quant à la musique, on n'y a remarqué qu'un ou deux aire d'une facture facile et d'un chant agréable, le reste est un tissu de réminiscences et de trivialités ; ajoutez à cela que tout est presque dans la même modulation. C'est le sieur Laïs qui fait le Sauvage avec tout l'esprit de Panurge, c'est la belle M"*' Ponteuil qui joue le rôle de Julie, et M"»* Rousselois celui de Finette.
— C'est à l'époque de la plus grande décadence du théâtre qu'un décret solennel vient de rendre aux comédiens tous les droits civils et ecclésiastiques dont un préjugé barbare les avait dépouillés jusqu'alors, et des Dorival, des Vanhove, des Raucourt, des La Chassaigne obtiennent une justice qu'on avait constamment refusée aux Le Kain, aux Brizard, aux Clairon, aux Dumesnil ; mais c'est aussi depuis qu'échappés du joug honteux et tyrannique des gentilshommes de la chambre, ils ont l'honneur d'être les comédiens de la nation au lieu d'être modestement, comme jadis, de simples pensionnaires du roi ; c'est depuis cette heureuse révolution qu'ils reçoivent plus d'ordres arbitraires, qu'ils éprouvent plus de dégoûts et de vexations de toute espèce qu'ils n'en avaient jamais essuyé auparavant. Le parterre prétend les assujettir tous les jours à de nouvelles fantaisies, à de nouveaux caprices ; la municipalité, vu la volonté du peuple, ne manque pas une occasion de leur faire sentir tout le poids de son autorité, et messieurs les auteurs, dont les ouvrages leur font gagner aujourd'hui moins d'argent que jamais, achèvent de les accabler par une réclamation qui ne tend pas à moins qu'à ruiner leur théâtre de fond en comble.
M. de La Harpe, à la tête d'une députation fort imposante, celle du plus grand nombre des auteurs dramatiques, est venu présenter à l'Assemblée nationale une longue adresse dans laquelle, après avoir rappelé avec un juste senthnent de fierté patriotique ce que la plus auguste assemblée de l'univers doit aux gens de lettres qui seuls ont préparé la grande et sublime œuvre qu'elle vient d'accomplir, puisque ce sont eux, et eux seuls, qui ont affranchi l'esprit humain, l'illustre orateur fait sentir combien il importe au salut de l'État qu'à l'avenir ses propres chefs-d'œuvre et ceux de ses confrères soient infiniment mieux payés que ne le furent jusqu'ici les faibles essais de Corneille, de Racine, de Voltaire, etc.
L'égalité seule, comme on le voit si bien, pouvant rétablir Tordre, et la seule concurrence pouvant faire naître T émulation, ces messieurs demandent essentiellement deux choses : 1*» la concurrence légalement établie entre plusieurs troupes de conjédiens légalement autorisées à jouer toutes les pièces des auteurs morts ou vivants ; 2** la propriété des ouvrages des auteure vivants assurée et garantie de manière qu'ils ne puissent être représentés sur aucun théâtre public, dans toute l'étendue du royaume, sans leur consentement formel et par écrit, c'est-à-dire sans un marché très-a.vantageux pour les auteurs, et, par conséquent, assez ruineux pour les comédiens. Ce n'est que cinq ans après la mort des auteurs qu'il sera permis de représenter leufô ouvrages sur tous les théâtres, sans que personne puisse en exiger de rétribution, à moins qu'ils n'en eussent fait une cession particulière à telle ou telle troupe, etc.
En attendant la décision de l'auguste Assemblée, les comédiens ont répondu à l'adresse de messieurs les auteurs :
(c Que le privilège des comédiens français avait été détruit lorsque les représentants de la nation avaient détruit tous les privilèges ; qu'eux-mêmes ne demandaient pas à le conserver, mais qu'on pourrait bien s'apercevoir dans quelques années que lorsque Louis XIV, si sensible aux jouissances d'un art dans lequel il mettait une partie de sa gloire, avait voulu que tous les grands talents fussent réunis sur la même scène et qu'ils s'excitassent encore par cette réunion qui les plaçait ainsi en présence et qui les encourageait en quelque sorte à se surpasser mutuellement, il avait eu une idée aussi juste que profonde, et qu'en effet le véritable secret de l'art du théâtre est bien plutôt dans ce rassemblement qui mêle et qui unit les talents illustrés dans des genres divers et qui en fait comme un foyer où ils s'échauffent les uns les autres par une rivalité obligée et toujours renaissante, que dans cette prétendue concurrence qui les empêche d'être eux-mêmes leurs propres témoins et qui les disperse ou qui les sépare. »
En abandonnant cependant cette opinion, qui ne paraîtrait pas si dépourvue de toute justesse si le développement en eût été moins amphigourique, les comédiens insistent sur le droit que ne peut leur ôter l'établissement d'une seconde troupe, celui de jouer exclusivement les pièces dont la propriété légale-
NOVEMBRE 1790. lia
menl acquise par leur théâtre ne peut devenir la proie d'aucun autre.
Les comédiens français soutiennent que les pièces de Corneille, de Racine, de Molière, de Voltaire, sont en effet leur propriété. De quel droit, disent-ils d'abord, de quel droit les auteurs modernes viennent-ils attaquer des conventions faites entre les anciens comédiens du Théâtre-Français et les anciens poètes de ce théâtre? Sont-ils les successeurs de ces hommes célèbres ? Sont-ils leurs héritiers? Stipulent-ils les intérêts de leur famille?... La question dont il s'agit n'est pas du ressort de l'Assemblée nationale. Le corps législatif crée les principes, mais il ue les applique pas ; il fait les lois, mais ce sont les tribunaux qui les exécutent. Après s'être appuyés ainsi sur les grands principes de la Déclaration des droits de l'homme et du Contrat ioàal de J.-J. Rousseau, ces messieurs citent vingt extraits de leurs registres qui démontrent à quel titre ils ont véritablement aquis les pièces qui forment leur répertoire. A la date de l'année 1660 on y voit, par exemple : Donné à Molière pour les Précieuses ridicules, en plusieurs à-compte^ mille livres. A la date de 1670 : Bérénice de Pierre Corneille dont on lui a payé^ prix fait, deux mille livres. A celle de 1663 : Payé à M. de La Calprenède^ pour une pièce de théâtre qu'il doit faire ^ huit cents livres, etc., etc,
« N'est-ce pas une dérision, ajoutent-ils, que de prétendre avoir droit d'anéantir toutes les conventions qui ont été faites pendant plus de cent années entre la Comédie-Française et des auteurs qui n'existent plus, par cela seul que pour l'intérêt même de l'art la puissance publique a voulu qu'il n'y eût à Paris qu'un seul théâtre qui réunît tout ce qu'il pouvait y avoir de sujets distingués dans les genres même les plus opposés? »
Comment oublie-t-on d'ailleurs que c'est sur la foi de la propriété de toutes ces pièces que les comédiens français ont, pendant plus d'un siècle, contracté, transigé, acquis des immeubles, créé des rentes, en un mot stipulé une multitude de conventions de tout genre?... Voilà pour ce qui regarde les pièces des auteurs morts.
A l'égard des auteurs vivants, on cherche d'abord à prouver que ce n'est pas du règlement qui existe depuis quelques années, et que les auteurs ont rédigé eux-mêmes, qu'ils auront à se XVI. 8
lU CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
plaindre, en faisant de bonnes pièces, des pièces qui attirent le public enfouie, et l'on cite pour exemple la comédie de Figaro j qui a valu à H. de Beaumarchais soixante et dix mille livres, qui n'est pas devenue encore la propriété du Théâtre-Français, et ne le deviendra peut-être jamais.
Mais si, tel qu'il est, ce règlement blesse messieurs les auteurs, la Comédie consent volontiers que chaque partie rentre dans ses droits, et qu'on fasse de nouveaux marchés à chaque pièce, car on sent bien, disent-ils, qu'il ne peut pas y avoir en cette matière de loi générale. Au surplus, pourquoi donc tous ces efforts des auteuï*s dramatiques contre les comédiens français? Pourquoi cette espèce de conjuration? Quand les auteurs seront parvenus à écraser un théâtre qui est le dépôt de toutes les richesses nationales et l'instrument de leur propre gloire à eux-mêmes, qu'y auront-ils gagné? Ils auront découragé les talents qu'on aime, anéanti une émulation nécessaire, rendu* de grands talents inutiles, introduit la confusion des genres les plus disparates, détruit jusqu'à la trace de ces souvenirs qui conservent des traditions précieuses, et qui ne peuvent se perpétuer qu'entre des artistes qui vivent ensemble, et l'art ne sera plus.
Ce Mémoire est signé Mole, Bazincourt, Fleury, fondés de pouvoirs des comédiens français ordinaires du roi.
M. de La Harpe a répliqué à ce Mémoire avec toute la force et toute l'aménité de sa dialectique ordinaire ; mais comme il a pris la peine de le discuter, pour ainsi dire, phrase par phrase, nous nous dispenserons de le suivre dans tous ces détails. Voici ce qu'il répond essentiellement sur le fond de la question :
« La propriété que vous réclamez n'est pas de jouer les pièces que vous prétendez avoir acquises, sans payer les auteurs, droit que personne ne vous nie ; mais le droit de les jouer seuls, vos actes n'en disent pas un seul mot. Vous n'êtes pas plus avancés que vous ne l'étiez quand vous avez lu dans notre pétition ces paroles qui auraient dû vous déterminer au silence : La seule chose que vous ayez payée à l'auteur, c'est le droit de représenter son ouvrage. Vous le conserverez. L'exclusif qu'il était obligé de vous laisser, vous ne le teniez pas de lui, mais d'un privilège. Le privilège n'est plus, l'exclusif tombe en même temps, et tout le monde rentre dans ses droits...
Vous ferez une objection : les nouvelles troupes joueront donc sans avoir payé? et nous, nous vous avons payés... Qu'est-ce que vous dites donc? Est-ce vous qui avez payé Corneille, Racine, Molière? Les comédiens, vos prédécesseurs, les ont payés de leur vivant, et vous, vous avez recueilli Théritage des auteurs morts; vous l'avez recueilli seuls, parce qu'un privilège émané de la puissance arbitraire vous autorisait à hériter seuls. D'autres vont hériter comme vous, etc. »
Cela est superbe ; mais d'après ces sublimes principes, je ne sais quelles sont les conventions dont il ne fut aisé de détruire la légitimité, et mon voisin, avec une métaphysique aussi déliée, m'aurait bientôt prouvé qu'il doit hériter comme moi du champ qu'ont défriché mes pères, pouiTU qu'il consente à l'avenir de partager avec moi la peine de le moissonner en vertu d'une concurrence légalement établie. Au reste, je me tais. J'ai peut-être oublié, comme M. de La Harpe en accuse les comédiens français, que nous sommes ,en 1790.
— Éléments de la morale universelle y ou Catéchisme de la nature y par feu M. le baron d'Holbach, des Académies de Pétersbourg, de Manheim, de Berlin. Jolie édition in-lS*, ayant pour épigraphe ce beau vei-s de Juvénal :
Nunquam allud Natura, aliud Sapientia dicit.
Ce petit ouvrage est véritablement de l'homme célèbre dont il porte le nom. 11 ne rappelle que des vérités extrêmement simples, extrêmement communes, extrêmement rebattues, mais il les expose avec une grande clarté ; on regrette seulement que ce langage si simple, si clair, si pur, ne s'adresse jamais qu'à l'entendement, et n'aille jamais au cœur ni à l'imagination. Il est à la portée de tout le monde sans doute, mais je crains bien qu'il ne soit fait aussi pour ennuyer tout le monde. Ce qu'on doit trouver d'ailleurs de plus philosophique dans ce petit livre, c'est que l'auteur n'y parle de Dieu et des prêtres ni en bien ni en maL
— Le jour de la première représentation de la reprise de Brutus a été encore un grand jour d'angoisse et de sollicitude pour toute la municipalité. On avait triplé, quadruplé la garde