‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 30 sur 354 · publiée par Naigeon · texte numérisé non relu

publiée par Naigeon

ordinaire. M. le commandant général avait reçu Tordre de faire marcher des patrouilles à pied et à cheval dans toutes les avenues du quartier, et M. le maire crut devoir honorer lui-même le spectacle de sa présence, ainsi que M. de Mirabeau, qui, s'étant laissé apercevoir dans une petite loge aux quatrièmes, reçut bientôt une députation du parterre, décrétée par acclamation, pour le prier de descendre aux premières, ce qu'il fit au bruit des applaudissements les plus agréables à son oreille civique, ceux de son bon parterre et de cette bonne troupe soldée. Peutêtre était-ce encore par attention pour cet illustre député qu'on eut si grand soin ce jour-là de faire désarmer tout le monde à la porte du spectacle et d'y consigner nommément toutes les espèces de cannes et de bâtons. Le premier acte, un des plus beaux sans doute, mais un des plus courts qu'il y ait au théâtre, dura plus d'une heure, parce qu'à chaque applaudissement qui n'était pas dans* le sens de la révolution, il s'élevait des cris et des hurlements si horribles que ce n'était qu'après un assez long intervalle que les acteurs pouvaient parvenir à se faire entendre. Après cette première lutte, ce que nous appelons Taristocratie se vit réduite forcément au silence pendant plus de deux actes ; mais à la fin du quatrième, quand Brutus dit à son fils :

Je mourrai comme toi.

Vengeur du nom romain, libre encore et saus roi ^.

le sans roi ayant été sifflé, et ce sifflet ayant été hué avec rage» un homme au milieu de Torchestre, emporté par un élan d'indignation, se lève et crie tout haut : Quoi ! l'on ne veut donc plus de monarchie en France? Qu'est-ce que cela veut dire ?

Vive le roi! L'accent avec lequel ces derniers mots furent

prononcés parut électriser toute Tassemblée, les loges, Torchestre, les balcons, le parterre même; tout le monde se lève, les chapeaux volent en Tair et la salle retentit pendant quelques minutes du cri de Vive le roi! N'est-ce pas une fatalité assez remarquable que ce soit là le plus grand effet qu'ait produit cette première représentation de Brutus^ préparée avec tant de fracas et si bien appuyée de toutes les puissances de la démagogie?

1. Louis-Philippe, duc de Chartres, plus tard roi des Français, rend compte de cette représentation dans la Correspondance de son père (1800, in-8», ou 1801, 2 vol, in-8«).

A la seconde, les comédiens ont fait placer d'un côté le buste de Voltaire, de l'autre celui de Brutus, auquel on a adressé ces vers :

O buste respecté de Brutus, d'un grand homme, Transporté dans Paris, tu n'as pas quitté Rome.

Au dénoûment on a mis en action le tableau de David ; au moment où Ton annonce à Brutus la mort de son fils, ce père infortuné se place sur un fauteuil antique comme le Brutus du peintre, et de même on voit passer le cortège funèbre qui rapporte ses deux enfants dans sa maison.

A la troisième représentation, M. Charles, ci-devant marquis de Villette, a demandé la parole, il l'a obtenue ; la toile se levait, le public a demandé qu'on la redescendît, et il a prononcé le discours suivant :

« Messieurs, je demande au nom de la patrie que le cercueil de Voltaire soit transporté à Paris ; cette translation sera le dernier soupir du fanatisme. Le grand homme qui a buriné le caractère de Brutus serait aujourd'hui le premier défenseur du peuple. Les charlatans d'église et de robe ne lui ont point pardonné de les avoir démasqués, aussi l'ont-ils persécuté jusqu'à son deraier soupir. La veille de sa mort, la cour lui envoya une lettre de cachet, le parlement un décret de prise de corps, les prêtres le coodanmërent à la voirie. C'est à des Romains, à des Français tels que vous qu'il appartient d'expier tant d'outrages, c'est à vous de demander que la cendre de Voltaire soit déposée dans la basilique de Sainte-Geneviève, en face de Descartes, que l'on alla chercher de même seize ans après sa mort. Si cette pétition souffre la moindre difficulté, le pèlerinage de l'abbaye de Cellières et le monument de Voltaire, j'offre que tout soit à mes frais. 0

Ce discours a reçu les plus vifs applaudissements, et sans doute la municipalité va s'occuper de satisfaire au vœu public.

— Adèle et Didier^ comédie nouvelle, en un acte, en prose, mêlée d'ariettes, paroles de M. Bouthillier, musique de M. Deshayes, a été donné pour la première fois au Théâtre-Italien, le vendredi 5.

Le père d'Adèle est un procureur fort avare qui ne veut point que sa fille épouse un jeune homme sans fortune, et c'est le sort

de son amant Didier. Ce Didier avait bien l'espoir d'un héritage considérable; mais comme il n'a de bonheur en rien^ ce sont deux de ses amis qui héritent à sa place de huit cent mille francs, ni plus, ni moins. Ces amis sont de vrais amis, car, d'après une délibération faite au cabaret, ils partagent la succession avec le pauvre Didier, et le père d'Adèle consent alors, sans beaucoup de peine, à lui donner sa fille.

Cette pièce n'est pas tout à fait tombée, mais on ne l'a pourtant revue depuis que sur les affiches. Il y a dans la musique quelques morceaux qui ont paru faire plaisir.

— En attendant la nouvelle organisation de l'armée nationale (ce soin a été confié à l'expérience d'un jeune prédicant de Mmes, M. Kabaud de Saint-É tienne), nous ne croyons pas devoir oublier un petit trait qui caractérise bien l'organisation actuelle. Un capitaine de la section des Halles ayant demandé ces jours derniers sa démission, la compagnie fit beaucoup de difficultés pour l'accepter. « Nous avons tant de confiance en vous 1 pourquoi nous quitter? — Je ne vous quitte point, messieurs; je reste fusilier. — En ce cas, quel est donc le motif de votre démission?

— Le motif? ma foi^ c*est que Je suis bien aise de commander à mon tour, »

Un homme assez malavisé pour croire que M. de Mirabeau pouvait avoh' eu quelque influence sur la composition du nouveau ministère se permit de lui en témoigner sa surprise. « Je n'aurais jamais cru que ce fussent là des hommes de votre choix.

— Eh! ne voyez-vous pas, lui répliqua M. de Mirabeau, que ce ne sont que des valets qui attendent leurs maîtres? »

— Aperçu hasardé sur r exportation dans les colonies^ dédié à feu M. Franklin 'j brochure portant gravés sur le titre le médaillon de B. Franklin et celui de l'emblème de son génie : Bri/?MiY cœlo fulmen sceptrumque tyrannisa.

Ce petit ouvrage n'a point été vendu, mais l'auteur en a fait distribuer un assez grand nombre d'exemplaires par ses amis ; et quoique sa modestie l'ait engagé quelque temps à garder l'anonyme, on sait aujourd'hui très positivement que c'est à M. le comte d'Estaing, au vainqueur de la Grenade, que nous en sommes redevables. En laissant désirer plus de méthode, un

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