LETTRE DE M. PITRA, ÉLECTEUR DE
Vous avez gémi comme moi, monsieur, du scandale que TAssemblée nationale a donné à la France, à l'Europe entière, en accordant les honneurs de la séance, en admettant dans son sein au sortir des galères quarante soldats suisses du régiment de Ghâteauvieux qui avaient pillé la caisse du régiment, tiré sur les gardes nationales, enfin tué le jeune Désilles, le frère de M. GouvioD, et trente-sept de leurs frères d'aiines. Vous n'avez point oublié que l'Assemblée constituante décerna les honneura funèbres dans le champ de la Fédération à ce jeune Désilles, croyant devoir consacrer ainsi d'une manière solennelle un des plus beaux dévouements dont l'histoire nous offre l'exemple. Que le spectacle de cette pompe funèbre était imposant par le silence
i. L'année 1791 manque totalement dans les manuscrits de Gotha et de rArsenal, mais une nouvelle communication de M. Jacques Grot nous a permis de constater qae cette lacune n'avait qu'une faible importance. Le manuscrit appartenant aux Archives de l'État à Moscou contient, il est vrai, cette année, moins les mois de septembre, octobre et décembre. La liste des articles qui la composent nous laisse peu de regrets, les lettres sur l'Angleterre de Meister y tiennent la plus large place et les reproductions de documents empruntés à tous les Journaux du temps y sont nombreuses.
Les deux années qui suivent, et qui sont publiées aujourd'hui pour la première fois, offrent également plus d'une interruption. Meister nous apprend qu'en 1792 il avait été retenu quatre mois à Londres a par un enchaînement de fatalités assez doQloareaaes » (il s'y était cassé le bras droit) et il dut se faire suppléer par ses amis de Paris; mais les communications avec l'étranger étaient alors plus difficiles que junaiSy et les abonnés furent sans nul doute servis fort irrégulièrement. Meister a, selon sa coutume» marqué d'un astérisque les articles qui ne lui appartiennent pts et nous avons eu soin d'observer cette distinction. Il est vraisemblable que «CD principal et peut-être son unique collaborateur fut Pitra, de Lyon, qui se met «i cttiiplaisamment en scène dans la lettre qu'on va lire.
religieux de tous les corps armés de la capitale qui raccompagnèrent! J'entends encore les sons plaintifs de cette musique lugubre et touchante qui semblaient accroître le sentiment de la douleur publique. Vous vîtes tous les yeux baignés de larmes, le recueillement profond et douloureux de deux cent mille spectateur pénétrés de regrets et d'admiration pour le jeune héros dont la patrie honorait si dignement le vertueux courage et la glorieuse mort. Qui vous eût dit à cette époque, monsieur, que, peu de mois après, nous vemons les assasins de ce brave Désilles conduits en triomphe da ^ ce même champ de la Fédération, à ce même autel de la patrie où Ton avait rendu de si justes hommages à sa mémoire? Qui vous eût dit qu'une fête donnée au nom de la liberté insulterait à la gloire immortelle de ce vertueux jeune homme, à la mort de quarante de ses frères d'armes, enfin à la pudeur publique, à l'honneur d'une nation entière qui, dans tous les départements de l'empire, s'était empressée de décerner des honneurs funèbres au premier martyr de la loi ? Eh bien ! vous l'avez vu, ce scandale odieux, cette lache ineffaçable de notre Révolution ; des assassins, des brigands au sortir des galères ont été honorés d'une pompe triomphale, et l'autel delà patrie a été profané par l'encens qu'y ont brûlé ces mains souillées du sang de leurs frères d'armes * • Vous vous rappelez qu'élevant ma faible voix contre cette fête sacrilège, j'osai me plaindre de ce que, tandis que la municipalité faisait triompher ainsi des soldats rebelles, elle affectait de ne pas rendre au vertueux maire d'Étampes, mort à son poste pour la défense de la loi et celle de nos subsistances, les honneurs que son patriotisme avait mérités à tant de titres; j'accusai la municipalité, dans le Journal de Paris, de cette coupable insouciance, de cet incivisme dont la honte retombait particulièrement sur la ville de Paris. Demandez, disais-je aux gardes nationales, demandez aux magistrats du peuple de Paris qu'ils acquittent la reconnaissance qu'ils doivent au vertueux maire d'Étampes, à ce grand citoyen qui leur a laissé un si bel exemple ; qu'ils permettent aux factieux et à leurs dignes cohortes d'honorer les assassins de nos frères d'armes, de Désilles, du frère du brave Gouvion, mais qu'ils nous rassemblent après dans ce champ de la Fédération pour y pleurer un magis-
1. Voyez réloquente lettre qa*écrivit à ce sujet M. Dupont, député de l'Assemblée constituante, à M. Pétion, maire de Paris. (MsiSTea.)
JUIN 1792. Ul
trat du peuple qui mourut pour la loi ot pour défendre du pillage le premier et le plus grand de nos besoins.
Je n'invoquai point en vain le pitié et l'honneur de la garde nationale ; elle se plaignit à la municipalité du scandale de son silence; elle demanda à l'Assemblée législative que la mémoire du maire Simoneau fût consacrée par une fête publique. L'assemblée n'osa pas se refuser à un vœu déjà rempli par un grand nombre de villes du royaume, et le département de Paris fut chargé d'ordonner la pompe de ces honneurs funèbres*.
Je vais entrer dans quelques détails de cette fête civi(|ue, non-seulement parce qu'elle a paru consoler en quelque manière l'opinion publique si indignement outragée par celle des soldats de Châteauvieux, mais encore parce que le caractère et la pompe de cette fête ont offert un spectacle digne des beaux jours de l'antiquité*.
Les trompettes de la gendarmerie et un corps nombreux de cette troupe à cheval ont ouvert la marche. La gendarmerie à pied, chargée spécialement de la sûreté et de l'exécution des jugements des tribunaux, marchait ensuite; on portait devant elle une bannière antique ayant pour inscription la Loi^. Un corps nombreux de musique précédait les différents détachements des gardes nationales du département de Paris qui avaient été invités à cette fête; ils étaient suivis par un modèle en pierre de la Bastille que portaient douze hommes vêtus à la romaine et couronnés de chêne. Des députations des quarante-huit sections de la capitale, distinguées par des boucliers élevés sur des piques, marchaient ensuite précédées d'un drapeau portant pour inscription Indivisibles.
Un bataillon de troupes de ligne foniiait la tête de la seconde division. Il était suivi par des soldats députés de la garde nationale parisienne, portant de petits étendards antiques avec le
1. Quatremère deQuincy, rapporteur désigné par le comité d'instruction publique, fut, selon \e Journal de Paris (13 mai 1792). l'auteur du programme de la fête.
2. On trouve dans les Tableaux historiques de la Hévolution une planche dessinée par Prieur, gravée par P.-G. Berthault, représentant le cortège de la léte en rbonoeur de Simoneau.
3. L*auteur de cette lettre oublie ici, volontairement ou non, que cjtte bannière était suivie d'une énorme figure de requin portée par deux esclaves, emblème préiendu de la force, mais dont Tidée n'a paru ni assez claire, ni assez heureuse. <MEI8TtR.)
nom des quatre-vingt-trois départements. Je portais, par le vœu de mes camarades qui voulaient me récompenser d'avoir provoqué cette fête, un faisceau surmonté d'une pique et du bonnet de la liberté, ayant pour devise : Soyons unis, nous serons libres. Le régiment suisse marchait après, suivi du drapeau de la Loi, ayant pour inscription Respect à la loi. Soixante tambours de la garde nationale précédaient des détachements de ses soixante bataillons, au milieu desquels on portait une bannière avec cette inscription : Mourir pour la défendre. Le corps des vétérans marchait devant le glaive de la loi porté par des esclaves vêtus à la romaine; il était placé sur un socle autour duquel on lisait : Elle frappe pour défendre; tous les tribunaux civils, criminels, étaient à sa suite. Ils étaient suivis par de jeunes artistes vêtus à la grecque, portant un bas-reHef peint par le célèbre David* et représentant le trait historique du maire d'Étampes renversé et assassiné par les factieux ; une couronne civique et des guirlandes de chêne entouraient ce projet du monument destiné à être placé au Panthéon français. L'écharpe municipale de ce vertueux magistrat, qui doit être suspendue aux voûtes de ce temple, était attachée à une grande palme verte que recouvrait un crêpe noir. Le procureur de la commune d'Étampes, qui fut blessé presque aux côtés de Simoneau, et les autres magistrats de cette ville entouraient ce monument. Us étaient suivis par les maires des villes et villages du département et par la munipalité de Paris; à leur suite on portait le buste de Simoneau ayant une cicatrice au front et une autre sur la poitrine. Sa famille et ses amis l'entouraient. Sa femme, si digne de l'être par son courage et son sublime désintéressement, était cherchée par tous les yeux, mais elle s'était dérobée à un hommage qui honorait autant ses vertus que celles de son mari. On portait à la suite des deux fils de Simoneau des enseignes sur lequelles était inscrit le décret qui ordonne qu'il sera élevé un monument à la mémoire de Jacques- Guillaume Simoneau, et la lettre du président de l'Assemblée nationale à sa veuve. Ces enseignes étaient suivies immédiatement d'un modèle de la pyramide de forme égyptienne qui doit être élevée à Étampes dans la place où périt le maire de cette ville; ses faces présentaient des inscriptions conformes au décret^
1. C'est sur les dessins de cet artiste qu'on avait fait exécuter presque tous les emblèmes et tontes les décorations de cette fête civique. (Musteb.)