‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 39 sur 354 · Mis au jour par Salgues · texte numérisé non relu

Mis au jour par Salgues

4. Hélas! oui, j'avais à peine quatorze ans lorsqu^on me fit Thonneur d'inhumer dans le Journal helvétique de Neurchàtel deux savantes diatribes de ma façon sur le rire et les pleurs. Je n'en avais pas vingt-quatre lorsque je risquai d'être l>rûlè à Zurich pour avoir fait la petite brochure De l'Origine des principes relu ^Uux, en faveur de laquelle Frédéric le Grand daigna m'offrir, quelques années après, la place eu professeur Sulzer à l'Académie de Berlin. (Meister.)

5. L'éditeur indiqué dans l'Avertissement est M. Bancet, auteur, dit-on, de di vers^ productions qui attestent son talent et son goût... mais que nous avons eu

avait assez peu de délicatesse pour publier un pareil ouvrage sans l'aveu d'aucun de ceux qui avaient quelque droit d'en disposer n'en aurait pas mis beaucoup ni dans le choix des matériaux dont il s'était emparé, ni dans la manière de les présenter à ses acheteurs. Il était aisé de prévoir que le soin d'amuser la curiosité des uns et de flatter la malignité des autres ne pouvait manquer d'avoir été son premier objet, que ce soin serait à peu près le seul qu'il aurait daigné prendre en laissant de côté toute autre considération, tout autre égard, toute autre convenance.

Que de jugements hasardés, et sur les ouvrages et sur les pTersonnes, ne devais-je donc pas m'attendre à retrouver dans des feuilles écrites il y a plus de trente ans ! Combien de jugements qui, fussent-ils au fond les mêmes aujourd'hui que ceux qu'on s'était permis d'énoncer alors, on ne se fût jamais pardonné d'exprimer de cette manière dans un ouvrage destiné à paraître au grand jour I Que de personnes encore vivantes qui auront trop de raison d'en être blessées ; et dans le nombre de celles qui ne sont plus, n'en est-il pas plusieurs dont la mémoire chérie et vénérée peut se trouver indignement compromise ou par les indiscrétions ou par les perfidies d'une publicité qui semblait d'autant moins à redouter qu'on avait toujours pris toutes les précautions imaginables pour s'en garantir 1 J'ose dire avec quelque confiance que je n'ai jamais rien écrit qui ne fût l'expression la plus sincère de mon sentiment et de ma pensée au moment même où je l'écrivais ; mais qui voudrait répondre que, durant l'intervalle de quarante ans, son sentiment et sa pensée ne subissent de fréquentes et de très sensibles variations? J'ai taché constamment d'écrire de bonne foi, mais je me trouverais fort à plaindre si plusieurs des opinions que j'avais il y a trente ou quarante ans, dont j'étais encore plus ou moins prévenu même à des époques plus rapprochées du moment présent, devaient malheureusement être encore les miennes. 11 est dur de les voir publier lorsqu'il y a longtemps que j'en reconnais l'erreur ou le danger, lorsqu'elles affligent et les besoins de mon cœur et ma manière de voir, et les relations les plus intéressantes de ma destinée actuelle.

jn8qu*ici le malheur dMgnorer complètement. (Meister.) — Nous D*en sayons pas plus que Meister k cet égard.

Un chagrin qui m'affecte plus péniblemenl encore, je l'avoue, c'est la crainte de voir tous les ressentiments de l'amour-propre irrités par un grand nombre d'articles de cette correspondance prêts à se déchaîner contre les deux hommes dont elle porte le nom, leur imputer des torts dont il ne sont point coupables et chercher à s'en venger en déchirant avec plus d'animosité que jamais une mémoire à laquelle je dois tant de respect et de reconnaissance, que je ne cesserai d'honorer, quelque éloigné que je sois aujourd'hui d'adopter les systèmes à qui elle dut en partie l'éclat de sa célébrité.

Dne autre peine dont je rougis presque de m'occuper, après tant d'autres et plus sérieuses et plus désolantes, c'est celle de voir imprimer toutes les négligences et toutes les incorrections de ce grand nombre de morceaux composés à la hâte, et qui souvent même ne pouvaient guère l'être autrement pour ne pas perdre le seul intérêt dont ils étaient susceptibles.

L'objet principal de cette correspondance ne fut jamais d'être one critique purement littéraire, encore moins un cours de philosophie et de littérature, mais un aperçu simple et rapide des hommes et des ouvrages, des anecdotes de théâtre et de sociétés qui, dans le moment, avaient intéressé l'attention de la curiosité publique, tantôt par des motifs d'une assez grande importance, et tantôt aussi par un caprice de l'engouement le plus frivole. Il importait beaucoup moins sans doute aux augustes personnes à qui ces feuilles étaient adressées de savoir quel était le mérite ou quels étaient les défauts de l'ouvrage qu'on leur annonçait, et dont elles jugeraient incomparablement mieux par elles-mêmes, que d'apprendre au juste la sensation qu'il avait pu faire et de suivre, grâce à ces indices fidèles, le cours et les mouvements plus ou moins variables de l'opinion qu'elles étaient intéressées à connaître ou dont le mobile tableau pouvait les amuser quelques instants.

Il fallait donc saisir, pour ainsi dire à la volée, ce qui paraissait et disparaissait d'un moment à l'autre et crayonner souvent avec une extrême précipitation ce qu'il eût été tout à fait impossible d'observer et de peindre autrement. Aux négligences même

i. De cette société qui, du moins, méritait alors par plus d'une raison d*ôtre regardée comme Torgane le plus important de Topinion publique et dont Tinfluence n*eat peut-être dans la suite que trop de crédit et de pouvoir. (Meistkr.)

d'une pareille composition se joignaient encore trop souvent des fautes et des bévues de copiste qu'un éditeur très-indifférent aux critiques qu'on pourra faire de l'ouvrage, pourvu qu'il se débite promptement, se sera fort peu soucié d'éclaircir ou de corriger.

C'est le fond des trop justes appréhensions, des trop sensibles plaintes que j'adressai à l'un de mes plus anciens amis de Paris. Voici la copie de sa réponse. On me permettra de taire son nom, mais on daignera le pardonner à l'amour-propre, froissé de tant de manières, si j'ajoute que c'est un des plus dignes et plus respectables membres de l'Institut.

(( Mon bon et aimable ami, je conçois la sorte d'inquiétude qu'a pu vous causer la publication de la Correspondance de Grimm, mais vous vous en exagérez sans motif les inconvénients pour vous. C'est à la vérité un honteux brigandage que ces révélations de correspondances particulières qui n'étaient pas destinées au public, mais nos libraires sont des pirates pour qui tout est de bonne prise. La littérature est sacrifiée à la fois à des vues fiscales, à des craintes puériles et à une parfaite insouciance sur les résultats. Toutes les convenances sociales sont aussi dédaignées que celles du goût. Chaque siècle a son ambition de gloire ; le xvn« a créé en France une langue et un bon goût, le xviii* a répandu des flots de lumière sur tout ce qui intéresse l'humanité, le XIX* a créé une politique nouvelle, un nouvel art de la guerre, et a enfanté en politique et en guerre des miracles dont l'univers n'avait pas eu d'exemple. Dans ce nouveau système, la gloire littéraire est peu de chose; on en créera une nouvelle. D'ailleurs celle de la France en ce genre repose sur les monuments immortels élevés par les Corneille et les Racine, les Bossuet et les Fénelon, les Voltaire et les Montesquieu, et tutti quanti -^ aujourd'hui nous avons des journaux et des opéras-comiques, des gens de goût comme Geoffroy, des historiens comme...*, des poètes tragiques et comiques comme mes confrères que je ne nomme pas.

et Revenons à la Correspondance. On la lit avec empressement, on en relève les malignités, surtout celles qui peuvent affliger quelques vivants ; on y trouve de l'esprit, de l'inégalité, des

i. Le nom est en blanc dans le manuscrit.

anecdotes bonnes à conserver. Tout cela ne fait point de tort à la mémoire de Grimm, à qui il importe fort peu qu'on attribue plus ou moins d'esprit, de goût et de bonhomie. Mais pour vous, mon excellent ami, qu'est-ce que tout cela peut vous faire? Personne au monde n'a songé à attribuer cet ouvrage à un autre qu'à Grimm. Vous n'avez aucune raison pour éclairer le public sur ce point et pour lui apprendre que vous êtes l'auteur d'un ouvrage qui n'a jamais été écrit pour le public. Restez bien tranquille, in uiramque aurcm dormiesy votre nom ne sera point prononcé, celui de votre ancien ami n'en sera aucunement flétri, et dans trois mois on ne parlera plus du livre et de l'auteur.

« — Concevez-vous la bêtise de cette notice mise en tête par l'éditeur; mais concevez-vous que Jean-Jacques ait écrit que Grimm mettait du blanc? L'éditeur y a ajouté le rouge, cela est moins étonnant. Concevez-vous qu'on soit devenu en si peu de temps si ignorant sur l'histoire du dernier siècle?

« — Encore une fois, mon aimable ami, calmez-vous tout à fait sur cette échauffouréequi ne doit en rien troubler votre paix ; vous n'avez rien à faire et à répondre de rien. J'aurais bien envie d'écrire quelques pages pour jeter un peu de ridicule sur le scandale de cette publication, en montrant le peu de confiance qu'on doit avoir sur la fidélité de la copie. Quand vous aurez lu l'ouvrage, si vous jugez qu'il puisse être bon à quelque chose, aidez-moi de quelques notes. Dans tout état de cause, rien n'y donnerait l'idée que l'ouvrage peut être d'une autre main que celle de Grimm.

0 Jouissez donc de votre douce situation, d'une vieillesse honorée et digne de l'être, de la tendresse d'une compagne aimable et vertueuse, de l'estime et de l'amitié de tous les honnêtes gens qui vous connaissent, et mettez en ligne de compte la vieille et tendre amitié que je vous ai vouée jusqu'à mon dernier jour. JeTai cru voir anîver il y a quelque temps. J'ai eu une maladie grave dont je suis encore fort affaibli. Il m'en reste une qui ne me donnera pas un long répit...»

En dépit de ces protestations et de ces assurances, le coup fatal était porté; soit que Meîster ait volontairement renoncé à ses feuilles, soit qu*à la suite de publication de Buisson les abonnés Taient prié de les interrompre, toujours est-il que le n® XX (janvier 1813), après avoir cité un article de M^« Pauline de Meulan sur la troisième partie de la

Correspondance littéraire qui venait de paraître, se termine par ces lignes d*adieu.

Quelque légère, quelque anonyme que soit, heureusement, la part accordée à l'auteur de ces feuilles dans les éloges d'un jugement aussi favorable, il n'en rougit pas moins intérieurement du mouvement d'amour-propre qui Ta engagé à les transcrire. Hélas! c'est probablement la dernière inconvenance de ce genre que ses lecteurs auront à lui pardonner.

Après avoir dressé le catalogue sommaire de la correspondance de 179/i à 1812, et nous être assuré que nous ne négligions rien de vraiment intéressant, nous avons borné notre choix à trois morceaux qui rentraient plus spécialement dans le cadre de notre publication : les Tablettes de Diderot dont nous avons plusieurs fois parlé, une Vie de Sedaine^ par M°» de Yandeul, absolument inconnue jusqu'à ce jour, et le curieux examen que Meister, sous l'inspiration immédiate de la fille du philosophe, fait de VEssai sur la peinture révélé au public en 1796, et de rédition publiée par Naigeon.

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