Cette pièce n'a pas été imprimée
194 CORRESPONDANCE L!TTÉRA!RE.
Le faible succès de ce petit drame n'est dû qu'à l'iotention patriotique qui en a conçu Tidée.
— * Le 22 février, on a donné sur le même théâtre la première représentation de Le Pelletier de Saint-Fargeau, ou le Premier Martyr de la République^ fait historique en deux actes, en prose, mêlé d'ariettes. Les paroles sont de M. d'Antilly, l'auteur de la Vieillesse d'Annette et Lubirt, la musique est de M. Blasius. C'est l'événement de la mort de Lepelletier de Saint- Fargeau, mis littéralement en action.
La scène représente la salle à manger du restaurateur Février au Palais-Royal. Il est occupé à faire arranger ses tables, lorsqu'on vient l'instruire que cinq ou six particuliers se sont fait servir dans un cabinet séparé. L'un d'eux est reconnu pour ce lâche * qui, après avoir donné un rendez-vous au bois de Boulogne, prit la fuite devant son adversaire. La salle à manger se remplit ; Saint-Fargeau vient y dtner. Une conversation politique s'établit entre les dîneurs ; elle est égayée par les opinions bizarres et le parler ridicule d'un de ces élégants créés par la Révolution, originaux qui remplacent nos petits-mattres de l'ancien régime, espèce aussi comique par son costume et ses manières que par une sorte de bégaiement devenu fort à la mode parmi nos jeunes aristocrates accoutrés en sans- culottes. Des chanteurs ambulants entrent dans la salle ; notre fat, qui regrette surtout Xopéra-buffa^ accorde sa protection à une jeune cantatrice, chante avec elle le superbe duo de YOlytnpiade de Paësiello, la loue beaucoup, ne lui donne rien, et sort en disant d'un ton leste au restaurateur de porter sa dépense sur son livre. Tous les dineure se retirent, Saint-Fargeau reste seul. Paris, suivi de ses camarades, sort de son cabinet; il paye l'hôte en lui demandant si ce n'est pas Lepelletier qu'il voit à cette table. Sur l'affirmative, il s'approche de lui, l'injurie et lui plonge un sabre dans les flancs. On porte Saint-Fargeau sur le devant de la scène ; il y meurt.
Ce fait historique n'a réussi que très-faiblement. On a pensé que l'auteur devait au moins revêtir de quelques formes dramatiques ce triste événement dont le récit est plus intéressant dans les journaux que l'action ne Test sur la scène. La musique
1. Co fait, attesté par plus de deux cents témoins et rappoité dans tous nos papiers publics, contraste fort avec le courage qu*eut Paris de se brûler la cervelle plutôt que de se laisser prendre vivant. (Meister.)
ajoute encore au dégoût que fait éprouver ce drame aussi emphatiquement écrit que maladroitement conçu.
— * Le 23 février on a donné pour la première fois sur le théâtre de la rue Feydeau la Caverne, drame eu trois actes mêlé d'ariettes. Les paroles sont de M. Dercy, la musique de M. Le Sueur, jeune compositeur, ci-devant abbé et maître de musique de la cathédrale de Paris. On connaît l'épisode de la caverne de voleurs dans le roman de Cil Blus de Saniillane. M. Dercy en avait fait un poème lyrique qu'il destinait à notre grand théâtre de l'Opéra ; le refus de l'y représenter l'a déterminé à le mettre en drame mêlé d'ariettes.
— * Le 28 février, on a représenté pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville la Bonne Aubaine, opéra-comique en un acte, par M. Radet.
L'auteur avait fait jouer autrefois avec beaucoup de succès sur un de nos petits théâtres des boulevards cette jolie facétie ^us le titre de la Dinde aux cent louis. II vient de la rendre encore plus gaie en la mettant en vaudeville.
Le procureur Grippardinet sa femme, deux personnages aussi ladres que ridicules, ont reçu d'un client une grosse dinde qu'ils croient remplie de truffes. Cette volaille leur paraissant un mets trop délicat pour trois clercs qui mangent avec eux, ils ordonnent à leur cuisinière d'aller la vendre. Hippolyte, le plus jeune des trois clercs, entend donner cet ordre ; il sait de plus que le plaideur a mis un rouleau de cent louis dans le ventre de la dinde ; il se hâte de se déguiser et de courir l'acheter à la cuisinière qu'il attend dans la rue. M. et M"* Grippardin se félicitent d'avoir enlevé à la voracité de leurs clercs un morceau si friand que leur servante a vendu un louis d'or. Us sont bien plus contents encore lorsque le jeune homme vient leur offrir la même dinde qu'il a dégarnie du rouleau de louis ; c'est un présent, leur dit-il, qu'il vient de recevoir de ses parents et dont il s'empresse de leur faire hommage. On la met à la broche puis on la sert sur table. Nos trois espiègles font honneur au repas, et s'égayent aux dépens des vieux Harpagons par les couplets suivants qu'Hippolyte chante sur l'air : la Marmotte a mal au pied.
La femme de mon procureur
De Vénus est Timage :
Ln certain air enchanteur
Brille sur son visage.
On sent près d'elle avec ardeur Le désir ... d'être sage.
Grippardin ne le cède en rien
A sa charmante femme.
Puisse-t-il savoir combien
On Palme au fond de T&mel Ah ! qu'il est bien, ah I qu'il est bien
Le mari de sa femme I
Pour fêter ce couple enchanteur
Comme l'esprit s'enflamme 1 Mes amis, tous trois en chœur,
Chantons l'homme et sa femme :
Car si madame vaut monsieur,
Monsieur vaut bien madame.
Cependant, vers la fin du repas, le client vient s'informer si M. Grippardin a reçu la dinde qu'il lui a envoyée; il croit en voir les débris sur la table, et lui dennande s'il l'a trouvée bonne. Le procureur, fort embarrassé, ne sait que répondre. Le client ajoute que, pour récompenser son zèle dans le procès qu'il vient de lui gagner, il a mis un rouleau de cent louis dans le ventre de cette volaille ; il a cru ménager ainsi la délicatesse de M. Grippardin et lui prouver d'une manière plus honnête sa reconnaissance. La cuisinière s'écrie qu'elle a vendu la dinde un louis par ordre de ses maîtres. La confusion des vieux avares égale leurs regrets f on se moque d'eux et la pièce finit par de jolis couplets. On a fait répéter ce dernier, dans lequel M. Radet semble invoquer une indulgence dont certes il n'a pas besoin.
Lorsque chez nous avec rigueur On accueille un nouvel ouvrage.
Le public, l'acteur et l'auteur, Nul n'y trouve son avantage.
Mais quand certain bruit enchanteur Soutient la pièce et l'accompagne, Le public, l'auteur et l'acteur, Nul n'y perd et chacun y gagne.
Le succès presque toujours assuré de ce genre d'ouvrages prouve le penchant naturel des Français à la gaieté, même dans les crises les plus effrayantes de nos révolutions.
— * Philosophie chimique^ ou Vérités fondamentales de la chimie moderne^ disposées dans un nouvel ordre^ par M. Fourcroy, médecin, professeur de chimie. Un vol. in-S**.
Depuis que la chimie a fait de grands progrès, elle a acquis des méthodes qui ont singulièrement éclairé sa marche ; les principes à peine créés, elle s'est enrichie de corollaires ou de résultats généraux qui en renferment l'ensemble. C'est ce qu'a senti M. Fourcroy, c'est ce qui l'a déterminé à mettre au jour la Phi^ losophie chimique^ fruit de douze ans de recherches et de travaux. Il passe en revue toutes les vérités fondamentales de la science, il expose surtout les phénomènes que présentent les fluides élastiques dans toutes les opérations de la nature et de l'art. Sans nous étendre en éloges qui n'ajouteraient rien à la réputation de M. Fourcroy, nous nous permettrons de dire que cette philosophie, aussi claire que précise, peut servir de base à l'établissement d'une doctrine complète de chimie qui rappellerait à l'homme instruit tous les faits qui composent le vaste domaine de cette science et donnerait à celui qui cherche l'instruction une notion suffisante de la carrière qu'il doit parcourir.
C'est le vendredi 4 qu'on a donné pour la première fois sur le Théâtre de la Nation Lucrèce^ tragédie en cinq actes, en vers, par M. Arnault, auteur de Marius à Minturnes.
Il y a sans doute dans cet ouvrage de grands défauts. Les traits sous lesquels l'auteur s'est permis de peindre le caractère de Lucrèce manquent également de convenance et de vérité ; il ne faut être ni Romaine ni Lucrèce, il suffit d'être une femme attachée à ses devoirs et de se respecter soi-même pour ne pas accorder deux rendez-vous à son amant pendant l'absence de son époux. C'était un parti fort hasai-dé que celui de prêter à Lucrèce de l'amour pour l'homme qui doit finir par la violer, mais encore pouvait-on le lîsquer sans compromettre à ce point la sagesse de sa conduite? ce qui nous semble cependant avoir nai plus que tout le reste à l'eflFet général de l'ouvrage, c'est que l'intérêt et
198 CORRESPONDANCE LITÉTRAIRE.
l'attention du spectateur ne savent trop où s'attacher à la passion de Sextus pour Lucrèce, ou bien au succès des complots de Brutus pour la liberté de Rome ; ces deux effets se croisent sans cesse et se détruisent mutuellement. Quoique dans le plan du poète le personnage de Brutus ne paraisse qu'épisodique, c'est peut-être celui qui frappe le plus l'imagination, parce que ce caractère est sûrement ce que la conception de l'ouvrage offre de plus neuf et de plus dramatique. Il y a d'ailleurs dans les détails de cette tragédie des beautés qui justifient les espérances qu'on avait déjà conçues des talents de l'auteur de Marias à Minturnes^ des vers énergiques, des parties de dialogue remplies de chaleur et de rapidité, des sentiments et des pensées d'une élévation simple et naturelle.
La pièce n'a pas été trop bien jouée. Mlle Raucourt, dans le rôle de Lucrèce, nous a paru fort belle, mais rien de plus ; le sieur Saint-Phal, très mesquin, très maniéré dans celui de Sextus à quelques moments près ; le sieur Saint-Prix nous a beaucoup fatigué dans celui de Brutus par la monotonie de son chant. La pièce n'a eu que cinq ou six représentations, et la jolie parodie qu'on en a faite au théâtre du Vaudeville, une vingtaine.
— Le jeudi 3 mai, on a donné sur le Théâtre-Italien la première représentation de Slratonice^ opéra sérieux en un acte et en vers. Les paroles sont de M. Hoffmann, connu avantageusement par l'opéra de Phèdre^ la musique est de Méhul, auteur de celle de CorUy à'Euphrosine^ etc.
Les directeurs de l'ancienne Académie royale de musique ayant refusé cet ouvrage, MM. Hoffmann et Méhul ont pensé qu'en supprimant le récitatif, en faisant déclamer la scène et chanter seulement les airs, le duo, les morceaux d'ensemble, ils pourraient obtenir le même succès que tous nos opéras-comiques, tous nos mélodrames sérieux représentés sous cette forme au Théâtre-Italien. Cet essai leur a parfaitement réussi, et nous croyons qu'il peut servir l'art. Celui du poëte y gagnera nécessairement parce qu'il ne sera pas obligé de se priver de ces développements sans lesquels il est si difficile de lier toutes les parties du sujet d'une manière claire et intéressante et qu'il fallait trop souvent s'interdire pour ne pas fatiguer l'oreille par la lenteur habituelle de notre long, de notre insignifiant récitatif. Un grand opéra ne sera plus le squelette d'une tragédie ; nos
poètes lyriques, s'ils en ont le talent, pourront suivre avec quelque régularité la marche d'une action théâtrale, et préparer tous les incidents avec art, et n'employer la musique que dans ces instants où les passions semblent appeler son secours pour donner à leurs accents tout l'effet dont ils sont susceptibles. Mais revenons à Stratonice.
Le théâtre représente au lever delà toile Antiochus étendu sur un lit, à ses pieds un chœur d'hommes et de femmes adressant des vœux et des prières aux dieux pour le retour à la santé de ce jeune prince prêt à mourir d'un mal dont on ignore la cause. Antiochus se lève et se traîne sur un fauteuil en priant les personnes qui l'entourent de vouloir bien se retirer. Seul, Antiochus invoque la mort pour terminer les maux qu'il éprouve et dont il laisse entrevoir le principe caché dans son cœur. Séleucus son père vient lui annoncer que le fameux médecin Érasistrate arrive; il espère que ses soins lui rendront le bonheur en rappelant à la vie un fils chéri. Honneur^ richesses, le trône môme, il est prêt à tout lui abandonner poui*vu qu' Antiochus consente à vivre. Séleucus apprend encore à son fils que se livrant aux plus douces espérances, il a fait ordonner la pompe de son hymen avec Stratonice qu'il avait différé jusqu'à ce jour. Cette prioce>se parait, Séleucus la laisse un moment avec son fils pour aller au-devant d'Érasistrate dont on lui annonce l'arrivée. Stratonice approche en tremblant d'Antiochus, tout ce qu'elle lui dit respire l'intérêt le plus tendre et le sentiment d'une passion qu'elle dissimule avec peine. Les yeux d'Antiochus, ce qu'il répond à Stratonice peignent l'ardeur qui le dévore, son secret est prêt à lui échapper. Stratonice s'éloigne, craignant de l'entendre autant qu'elle le désire. Séleucus parait avec Érasistrate. Ce médecin, resté seul avec Antiochus, Tinteiroge sur les effets de sa maladie, et plus encore sur leur cause; il ne tarde pas à la deviner, il la dit au jeune prince, qui se refuse à lui faire connaître l'objet d'une passion qui le conduit au tombeau. Mais Stratonice et le roi, impatient de savoir si Érasistrate espère de sauver Antiochus, reparaissent au fond du théâtre. Antiochus, ayant aperçu la princesse, frémit ; son mal semble s'accroître, son pouls bat avec plus de rapidité. Le médecin en est surpris, mais bientôt il aperçoit lui-même Stratonice; son regard, ceux du jeune prince lui apprennent ce qu'il voulait
savoir ; il éloigne Séleucus en l'invitant d'aller offrir un sacrifice aux dieux. Quant à Stratonice, il la prie de rester auprès d'Antiochus pour en obtenir l'aveu d'un secret sans lequel il ne peut répondre de ses jours. La pitié, dit-il,
La pitié d'uae femme, et plus douce et plus tendre, Au cœur des malheureux sait mieux se faire entendre.
Cette scène, très-difficile, a été supérieurement traitée par M. Hoffmann. Antiochus n'a presque plus la force de dissimuler à la princesse le sentiment qu'elle lui inspire, et ce jeune prince ne peut douter qu'il ne soit aimé quoiqu'on ne le lui dise pas, lorsqu'Érasistrate, qui a écoulé ces deux amants, se montre ; il achève de leur faire avouer leur passion mutuelle, et les engage à s'éloigner en leur donnant l'espoir de fléchir Séleucus en leur faveur. Le roi reparaît, Érasistrate lui annonce que son fils va mourir victime d'une passion malheureuse; il ne peut obtenir la femme qu'il adore, c'est la sienne. Séleucus lui offre les honneurs, les richesses, la femme qui pourra lui plaire, s'il veut consentir à rompre un hymen qui cause le désespoir et la mort de son fils. Érasistrate s'y refuse, son épouse lui est trop chère ; si c'était Stratonice qu'il aimât, lui dit-il, la lui céderiez-vous? Ces mots jettent un trait de lumière dans l'esprit de Séleucus, il en demeure accablé quelques instants, ^suite il ordonne qu'on lui amène le prince et la princesse ; il veut qu'elle le suive avec son fils à l'autel en lui jurant qu'elle n'a jamais aimé d'autre que lui. Stratonice lui promet que dès que l'hymen l'aura liée à lui, aucun autre amour n'aura de pouvoir sur son âme, et elle se dispose à le suivre. Séleucus, content de cette soumission, consent au bonheur des deux amants.
Telle est la marche simple et purement historique qu'a suivie M. Hoffmann. Nos conventions sociales l'ont empêché de présenter Stratonice enchaînée par l'hymen à Séleucus, et nous croyons que l'intérêt de son drame a perdu quelque chose à ce changement trop démenti par l'histoire. Stratonice épouse de Séleucus, aimée par son fils et l'aimant, eût été par là même plus intéressante parce que sa position eût paru encore plus douloureuse par la presque impossibilité de la changer, et le sacrifice de Séleucus eût encore été plus généreux. Quoi qu'il en soit, la ma-
nière dont M. Hoffinann a traité ce sujet fait un grand honneur à son talent. Nous ne pouvons pas faire le même éloge de celui de son compositeur ; sa musique est bien continuellement appropriée au sujet, elle en a le ton et le caractère, mais il lui manque ce charme du chant, cette poésie naturelle de la musique que ne remplaceront jamais les effets de l'harmonie la plus recherchée et la plus savante.
— Mémoires du comte de MaurepaSy ministre de la marinây etc. 4 volumes in-8*, avec onze caricatures du temps gravées en taille douce.
Ces Mémoires, dont il avait déjà paru l'année dernière une édition fort défectueuse et fort incorrecte, ont été rédigés par M. Salé, secrétaire de confiance de M. de Maurepas, qui suivit ce ministre dans son exil à Bourges, malgré les avantages que lui olTrait M"* de Pompadour pour le retenir auprès d'elle. C'est le résumé de 52 volumes grand in-^folio.
« Ce manuscrit, dit-on dans la préface, renfermait en 1788 : !• l'histoire détaillée de la cour, on y trouvait une infinité d'anecdotes sur le roi, les princes, les ministres, etc.; 2» c'était l'histoire par figures du commencement du règne de Louis XY jusqu'en 17i9, et M. de Maurepas avait fait dessiner les événements quand ils n'étaient point gravés ; 3« c'était l'histoire des manufactures, des modes, du progrès des métiers, car l'échantillon d'une nouvelle étoffe, d'un nouveau métier y était placé dans l'ordre des dates; 4** c'était l'histoire de la marine, un combat naval, un nouveau vaisseau, toutes les opérations des ports y étaient décrites et dessinées avec une délicatesse et une beauté dont les meilleurs artistes étaient capables, sous les yeux de Salé ; 5** c'était l'histoire des arts, car on y voyait le récit de leurs progrès, les plus belles gravures du siècle dans l'ordre de leur publication, etc. Enfin c'était l'histoire instrumental du commencement de ce siècle jusqu'en 1749. Le ministère en a soustrait en 1788 l'essentiel et le plus curieux, etc. »
Ce que renferme surtout l'extrait que nous avons l'honneur de vous annoncer, c'est une foule de pointes, de mots, de chansons, d'épigrammes dont une grande partie était déjà connue et l'autre oubliée, mais on aura la satisfaction de les retrouver ici plus correctement que partout ailleurs parce que la plupart de ces ingénieuses facéties avaient été composées par M. de Maure-
pas, ou du moins dans sa société la plus intime. Ce qu'il y a d'historique dans ces Mémoires ou plutôt dans ces fragments de Mémoires est écrit avec beaucoup de négligence ; mais la curiosité des lecteurs n'en sera pas moins amusée, et Ton y verra plusieurs anecdotes, dont Thistoire avait cru devoir douter jusqu'ici, pleinement confirmées, car cet ouvrage, à tous les traits de vérité qui le distinguent joint encore l'empreinte bien marquée du caractère et de l'esprit du ministre qui l'a fait ou dicté.
— Anecdotes intéressantes et secrètes de la cour de Russie. tirées des Archives, avec quelques anecdotes particulières oujt différents peuples de cet empire ', publiées par un voyageur qui a séjourné treize ans en Russie^ six volumes in-12 *.
Nous n'avons pu découvrir encore l'auteur de ce volumineux recueil ; il paraît seulement par plusieurs traits épars dans l'ouvrage que c'est un homme fort attaché à la mémoire de l'empereur Pierre III. Ce livre, qui nous est venu de Lausanne, est une compilation très-informe, sans suite, sans plan, sans méthode ; on y passe brusquement d'un régne à l'autre, tantôt d'une intrigue de cour à des détails d'ordonnance militaire, tantôt de quelques fragments d'histoire naturelle à des observations politiques^ à l'exil d'un miniàtre, et de sa disgrâce à l'origine de sa faveur, mais il y a beaucoup de faits, beaucoup de détails curieux, et quoique une partie des anecdotes rapportées dans ce recueil se trouve déjà dans les mémoires publiés sous le nom de Le Fort» dans ceux de Jacques de Stœhlin et d'autres, il en est un grand nombre qui nous ont paru tout à fait nouvelles et quelquefois même assez piquantes, assez remarquables; nous voudrions être plus à portée que nous ne le sommes de juger du plus ou moins de confiance qu'elles peuvent mériter. L'auteur nous assure dans sa préface qu'il a fait un séjour de treize ans en Russie ; que» témoin de quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte, il est redevable de la plus grande partie à la lecture qu'il a su se procurer de mémoires, de correspondances, de manuscrits précieux qui ne devaient pas voir le jour, et aux liaisons qu'il a entretenues
1. Par Jean -Benoît Schercr. Selon le Catalogue des Rustica de la bibliothèque impériale de Saint-Pciersbourg, il en existerait une autre édition sous ce titre i Anecdotes et recueil de coutumes et de traits d'histoire naturelle particuliers aux dilJërents peuples de la iîws«i(r, Londres, 1792,6 vol in-8 ot Paris, 1806, 6 vol. in-8; le même catalogfue en signale une traduction allemande (Greifswald^ 1793-1791, in-8}.
avec ce que a cour et Moscou, séjour ordinaire des mécontents et des frondeurs, avait de plus distingué du côté du mérite, des emplois et de la naissance. « Je puis nommer, ajoute-t-il, le feld-maréchal comte de Munich et le conseiller privé comte de Lestocq, le prince de Tscherbatoff, le prince de Trubetzkoi et le chambellan RschefTsky, etc. Les traits d'histoire naturelle m'ont été fournis par plusieurs membres de l'Académie des sciences» entre autres par M. le professeur Fischer qui avait entrepris de longs voyages dans l'intérieur de la Russie, etc. »
— Julie ou la Religieuse de Nimes, drame historique en un acte, en prose, par Charles Pougens. Un volume in-2A, très-jolie édition de l'imprimerie de M. Dupont l'économiste, un des mem* bres les plus distingués de l'Assemblée constituante.
Une fille trop sensible, que des parents barbares avaient contrainte de se faire religieuse, eut le malheur de céder au besoin d'aimer et de ne pouvoir cacher à sa supérieure les déplorables suites de sa faiblesse. Fléchier apprit que cette supérieure l'en avait punie de la manière la plus cruelle en la faisant enfermer dans un cachot où, couchée sur un peu de paille, réduite à un peu de pain qu'on lui donnait à peine, elle attendait et invoquait la mort comme le terme de ses maux. II se transporta dans le couvent; après beaucoup de résistance, il se fit ouvrir la porte du réduit affreux où se consumait cette infortunée, il la fit aussitôt sortir de cette horrible demeure, ordonna qu'on eût d'elle les plus grands soins, et veilla sévèrement à ce que ses ordres fus-^ sent exécutés; mais ces ordres charitables qui l'avaient arrachée à ses bourreaux ne purent la rendre à la vie, etc.
C'est sur cette anecdote que l'auteur a fondé le plan trèssimple de son drame. Il suppose qu'il y a quinze ans que cette religieuse habite cet horrible cachot, et que la fille dont elle eut le malheur d'être mère est novice dans ce même couvent. La pitié que les malheurs de cette religieuse, dont le désespoir a souvent aliéné la raison, inspirent à celte jeune personne prépare la reconnaissance la plus déchirante. 11 est impossible de ne pas produire de l'effet avec de pareils moyens, mais cet effet est pénible et douloureux. On ne peut guère imaginer un sujet plus sombre, un ton plus lugubre, un coloris plus triste et plus monotone.
— Mémoires de la minorité de Louis XV ^ par J.-B. Mas-
sillon, évoque de Clemiont, membre du Conseil de conscience sous la régence de Philippe d*Orléans, et l'un des quarante de l'Académie française. Un volume in-8°.
Ces Mémoires, dont l'authenticité parait bien constatée, avaient été demandés à l'auteur par Louis XV. « Votre Majesté» dit^il, m' ayant ordonné de faire un choix historique des anecdotes et des affaires générales qui regardent sa minorité, je dois, Sire, vous dire la vérité; manquer à ce devoir serait se rendre coupable. Je mettrai donc sous vos yeux un enchaînement de faits singuliers, et je tracerai avec la plus exacte vérité le portrait des hommes qui y ont eu quelque part. Votre Majesté reconnaîtra que j'ai loué peu de monde et donné beaucoup de blâmes ; c'est que j'ai vécu dans un temps où la vertu a paru éviter le grand éclat, et que trop de gens vicieux ont occupé les places, etc. »
Ce peu de mots peint assez exactement l'esprit dans lequel ces Mémoires ont été composés. L'auteur commence par donner une idée de l'état de la cour et du gouvernement avant la mort de Louis XIV. Il parcourt ensuite les principales époques de la régence du duc d'Orléans et du ministère de M. le duc, le système de Law, l'élévation du cardinal Dubois, la guerre avec l'Espagne, les intrigues qui préparèrent le premier projet du mariage du roi avec l'Infante, l'abdication de Philippe V, les rivalités de la maison d'Orléans et de Condé, le mariage de Louis XV avec la fille du roi Stanislas, le traité de Hanovre et la disgrâce du duc de Bourbon.
L'impartialité de l'auteur rend justice au duc d'Orléans. C'est à la reine d'Espagne qu'il croit devoir attribuer les vues qu'on a supposées au régent relativement au premier projet du mariage de Louis XV. « Je ne saurais dire que cet événement n'ait été très-agréable à ce prince, mais quelque hardi qu'il fût, il n'aurait osé travailler à une pareille négociation quand même il en aurait eu l'idée. Le duc d'Orléans, comme on l'a dit, était ambitieux, mais son ambition était suffisamment remplie, puisqu'il était maître absolu et que tout pliait sous l'autorité qu'il exerçait. Si quelque malheur nous eût enlevé le roi, le duc d'Orléans aurait su mieux qu'un autre faire valoir ses droits et les soutenir, mais ce n'était pas son caractère de chercher à ménager les hasards et à les mettre pour lui ; souvent même et dans des moments non suspects on lui a entendu dii*e que le
plus grand bonheur qui pût lui arriver était que le roi vécût. »
Voici le portrait simple et naïf qu'il fait de ce fameux cardinal Dubois. « C'était un homme sans principes et que la religion n^embarrassait point. Il n'avait nulle connaissance ni capacité pour les affaires; il était propre à la petite intrigue, mais incapable de résister à de grandes attaques, se troublant aisément de tout ce qui arrivait, jaloux de tout homme qui approchait du duc d'Orléans, persuadé que son maître ne l'estimait nullement et que le crédit qu'il avait sur lui n'était qu'une habitude; et en cela il ne se trompait point. Au reste, il ne manquait point d'esprit, il était très-capable de séduire ceux qu'il voulait engager; amusant dans la conversation quand il le voulait, mais violent à l'excès, craignant tout honnête homme, capable de la menue méchanceté, m^s trop poltron pour hasarder de grands coups. »
Aux anecdotes, aux portraits que contiennent ces Mémoires, l'auteur a mêlé quelquefois d'utiles conseils.
« Il semble, dit-il en parlant de nos princes, que, parce qu'ils sont grands, ils soient dispensés de parler, et c'est certaineaient une grande erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un prince qui sait parler à la multitude gagne plus que par le poids de toute son autorité. Les mécontents même n'abordent jamais leur mattre que dans le désir intérieur d'être désarmés, et ils le sont sûrement quand le prince veut dire un mot. Combien Henri IV, par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles qu'il surmonta parce qu'il savait parler I J'insiste sur cet article pai* l'amour et l'attachement que je sens pour mon roi. »
Ces Mémoires sont précédés d'une notice historique sur la vie et les écrits de Massillon par M. Soulavie, ci-devant abbé ; dire que c'est le même abbé Soulavie à qui nous devons des Mémoires du maréchal de Richelieu dans lesquels on fait parler ce vieux courtisan comme le révolutionnaire le plus décidé, c'est faire connaître assez le genre d'esprit et les vues qu'on doit s'attendre à y trouver. 11 n'est pas plus difficile à un écrivain de cette force de trouver un jacobin dans l'illustre évéque de Clermont que dans le maréchal de Richelieu. Ses remarques préliminaires sont terminées par l'agréable plaisanterie que voici : a L'Assemblée constituante ni la législative n'ont jamais plaisanté. Des motions de plaisanterie répandraient plus de charmes et seraient plus puissantes sur
l'esprit des peuples que des décrets soutenus par des baïonnettes et des canons. Pour tirer quelque parti de nos livres, donnons aux princes d'Allemagne nos ouvrages de généalogie et de féodalité, envoyons à la cour d'Espagne les vies des Saints et à celle de Portugal tous nos mystiques, ti*ansportons en Italie tous nos livres de théologie, et ajoutons à ce présent la déclamation de M. de Condorcet. »
— Mélanie ou la Religieuse, drame en trois actes et en verSy représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre-Franfais de la rue de Richelieu, le 7 décembre il9i. Nouvelle édition seule conforme à la représentation et à l'édition générale des œuvres de Vauteur publiées en 1778, suivie des Muses rivalesy du Dithyrambe couronné en i779, de Vépitre sur la poésie descriptive, du Camaldule, de la Réponse d!un solitaire à la lettre de Vabbé de Rancé et de quelques poésies diverses, par Jean-François de La Harpe, de l'Académie française. Un volume in-16, de l'imprimerie de Didot l'aîné.
Presque toutes les pièces que renferme ce recueil sont assez connues depuis longtemps pour nous dispenser d'en faire une longue analyse. Mélanie est sans contredit le plus bel ouvrage en vei*s de M. de La Harpe, celui où son talent sut imiter le plus heureusement la touche de Racine, celui où le sentiment s'exprime avec l'éloquence la plus simple et la plus touchante. L'exposition du sujet, quelque peu compliqué qu'il soit, est à la vérité fort longue. Le second acte est la situation d*Iphigénie en Aulide réduite aux formes et à la mesure du drame bourgeois. Le rôle du père de Mélanie est le rôle le plus froidement odieux qu'il y ait peut-être au théâtre, mais dans les limites resserrées du plan auquel le poète avait cru devoir s'astreindre il ne pouvait guère être présenté d'une autre manière. Celui du curé, quoiqu'il n'ait pas plus d'action que les autres, est d'une conception neuve et du plus grand intérêt. Quelque justes enfin que soient les critiques qu'on a pu faire de l'ouvrage, il n'en a pas moins d'effet à la représentation qu'il n'a de charme à la lecture. Ce drame a été fort bien joué sur le théâtre de la rue Richelieu, le rôle de Mélanie par M"' Desgarcins et depuis par une jeune actrice qui donne de grandes espérances, M"* Simon ; celui de la mère par M™* Vestris et celui de l'amant par le sieur Talma; Monvel n'eût rien laissé à désirer dans le beau rôle du
curé si la malheureuse soutane ne faisait pas parattre sa figure encore plus pauvre, encore plus mesquine qu'elle ne l'est naturellement
Comme Mélanie est l'ouvrage de M. de La Harpe où Ton a trouvé le plus de chaleur et de sensibilité, son Apothéose de Voltaire ou les Muses rivales est un de ceux où l'on a cru voir h plus d'esprit, de grâce et de légèreté ; nous n'avons point oublié que ce petit ouvrage ayant été donné d'abord anonyme, nos prétendus connaisseurs s'obstinèrent assez longtemps à croire qu'il était d'un homme de la cour connu par les agréments de son esprit et de fort jolis ouvrages, les uns de M. le duc de Nivernois, les autres du chevalier de Boufllers. On ne serait guère tenté, je pense, de leur attribuer la plupait des pièces fugitives qui terminent ce recueil ; elles ne sont en général ni très-ingénieuses, ni très-faciles, ni très-légères, mais on trouvera non- ^ulement des leçons du goût le plus sage et le plus pur, mais encore des morceaux de la poésie la plus brillante dans VÊpitre il M. le comte de Schouvaloff sur les effets de la nature champêtre et sur la poésie descriptive.
— Souvenirs d'un voyage en Angleterre. Un volume petit in-16. Nos lecteurs nous pardonneront volontiei*s de ne les avoir pas entretenus plus tôt du mérite ou des défauts de ce petit ouvrage, mais puisque nous n'osons encore en parler nous-mêmes, leur indulgence fera-t-elle grâce à la vanité de rapporter ici la lettre trop flatteuse dont M"** Necker a bien voulu honorer l'auteur?
« A Coppety ce 11 novembre 1701.
a Je viens, monsieur, de recevoir vos lettres sur l'Angleterre ; à peine ai-je eu le temps de les lire en particulier et ensuite avec M. Necker. A défaut d'autre avantage, je veux avoir celui de vous en parler la première. M. Necker a retrouvé tous ses jugements dans ceux que vous avez portés; vous lui avez rappelé ses premières sensations, jointes à une petite approbation de soi bien naturelle quand on se rencontre avec vous. Vous avez peint tout ce que l'Angleterre a de piquant, d'original et d'éloigné de nos mœurs, et cependant sans nous perdre de vue. La nation que vous blâmez joue toujours le plus beau rôle. Les bizarreries des Anglais semblent dans votre livre une sorte d'allégorie pour la France, et d'ailleui-s, comme Alcibiade, si vous
accordez quelque chose à la critique, c'est pour que l'éloge soit plus pur et moins contredit. Vous sacrifiez les femmes à la malignité humaine comme l'Athénien avait sacrifié [son chien favori. De tous les grands rapports qu'on trouve dans votre petit livre il résulte que nous sommes encore en constitution ce que Shakespeare est en tragédie ; on respecte en lui toutes les absurdités de l'enfance de l'art, tandis que le vrai génie, comme vous l'avez si ingénieusement observé, en ne paraissant faire qu'un pas de plus, passe de l'imperfection à la perfection ; cette ligne qui divise semble une ligne mathématique, mais elle rappelle la ligne (dirai-je physique ou métaphysique?) qui sépare le néant de l'être. Je vous assure, monsieur, que votre ouvrage nous a instruits, amusés, intéressés plus que je ne puis vous le dire. Vous avez bien voulu aussi ne pas oublier vos amis sur la route, vous avez ranimé par vos vives couleui-s un petit tableau de bienfaisance enseveli depuis longtemps dans la masse effrayante de poussière qui s'est détachée sous la faux de l'Assemblée constituante. Mais je m'arrête, je ferais un livre plus gros que le vôtre si je voulais m'abandonner à la suite d'idées que vous m'avez retracées ou dont vous m'avez offert le premier chaînon... Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments dont vous nous ave^ pénétrés. »
COERESPONDANCE LITTÉEAIEE
La terrible révolution qui vient de bouleverser tant de hautes destinées n'a pas épargné l'asile obscur d'où je tâchais d'observer la décadence ou les progrès de la littérature et des arts, ainsi que les différents mouvements des mœurs, de la mode et de ropinion en France. Le compte, que j'eus l'honneur d'en rendre aux premières cours de l'Europe pendant plus de vingt ans, pou- Tait être fait sans doute avec plus d'agrément et de sagacité, mais j'ose encore douter qu'il pût l'être avec un zèle tout à la fois plus impartial et plus assidu. Je n'ai quitté Paris que lorsqu'il me fut trop bien prouvé qu'il n'était plus possible à rhomme honnête et sensible d'y respirer impunément. J'ai tâché même de suivre encore mon travail pendant les six premiers mois de ma retraite à Londres, mais bientôt après, l'interruption de tout commerce avec la France ne m'en a plus laissé aucun moyen. Revenu dans mon ancienne patrie à la faveur de la neutralité que les circonstances nous ont permis ou nous ont forcé de garder, je me trouve plus à portée de renouer mes correspori7 dances avec Pai'is et de recommencer ainsi l'ouvrage qui fut si longtemps la ressource et le bonheur de ma vie. Il faudra sans doute me pardonner de l'entreprendre dans un nouvel esprit et sur un nouveau plan ; mais si l'indulgence de mes lecteurs daigne m'encourager, peut-être réussirai-je encore à lui donner plus d'importance, plus d'intérêt, plus de variété qu'il n'en a jamais eu. Je ne serai point abandonné à mes propres forces. Je trouverai des secours et des conseils dans l'amitié de beaucoup XVI. 44
de gens de lettres que la révolution force, comme moi, de quitter leurs foyers; et, sans abuser de la protection que m'assurent les lois de mon pays, il me sera permis d'écrire avec plus de liberté que je n'en avais en France, ni sous la surveillance de l'ancien régime ni sous le sceptre de fer de l'anarchie qui le domine aujourd'hui.
G*est ainsi que Meister annonce en 179/i ia résurrection de ses feuilles^ et il semblerait, à lire ce prospectus ronflant, qu'en arrô tant ici la Correspondance littéraire, nous privons le lecteur de précieuses informations sur le mouvement intellectuel des dix-huit années pendant lesquelles il la continua. Nous tenons à protester contre un pareil soupçon, et nous sommes persuadé que cette seconde série mérite absolument, à quelques exceptions près, le sort qui lui a été fait.
Meister vient de le dire lui-môme : il avait quitté Paris en 1792, et regagné la Suisse après un séjour assez prolongé à Londres. Revenu à Paris le 22 septembre 1795 (il a pris soin de noter cette date) ^, il y resta peu de temps et rentra à Zurich. Le temps n'était plus où, faisant graver son portrait au physionotrace, il y laissait inscrire la légende : Jacob-Heinrich Meister de Paris, 16-17 mai 1790*. Volontiers il eût signé désormais comme le patriarche de Ferney : le Vieux Suisse. Des honneurs assez inattendus le venaient chercher dans sa retraite : il était désigné en 1800 par le canton de Zurich pour le représenter au congrès qui précéda l'acte de médiatisation; un mémoire qu*il avait rédigé à cette occasion avait été placé sous les yeux de Napoléon, qui en avait pris connaissance; mais là se borna sa carrière (>olitique. A une date que nous ignorons, il épousa une veuve qu'il avait passionnément aimée et qui avait contracté un autre mariage pendant son séjour à Paris. Sur toute cette dernière phase de la vie de Meister, nous n'avons d*aUleurs que des données banales et sommaires : la Suisse, d'ordinaire si
1. Il a célébré ce dernier voyage dans une pièce en yers alexandrins, intitalée ks Adiêux d'un Suisse à Paris, réimprimée dans ses Poésies fugitives, après avoir flgaré dans le n« i5 (1795) de la Correspondance littéraire :
J*ai revu ce Paris que j'ivaig tant aimé, Dm arts et des plaisirs la patrie immortelle, Bt son antique Lourre et sa gloire nouvelle, J'ai revu ce Paris, et n'en suis plus charmé.
Après une apostrophe trop longue, mais assez virulente, contre les bourreaux et les vandales, il s*écrie :
Revolona sans délai vers ma douce chaumière ; Tj destine un autel k la tendre Pitié, Une rose i l'Amour, un temple k l'Amitié.
% \\ existe un autre portrait de Meister, gravé dans sa vieillesse par J. Lips d*après Oerigez. En buste de trois quarts à droite, il porte la lai^ge cravate et le haut coUet d'habit du premier Empire. Ou iitau-dessous du trait carré : A mes
soldeuse de la gloire de ses enfants, semble avoir singulièrement négligé celui-ci, et deux voyages à Zurich ne nous ont pas mis à môme de suppléer à cet injuste silence. Meister, comme un de ses contemporains d*une toute autre valeur, Ferdinand Galiani, porte la peine d'avoir écrit dans une autre langue que celle de la patrie : la notoriété de ces transfuges dépasse rarement le pays d'adoption quMls ont choisi.
Nous n'entreprendrons pas ici de reviser ce procès, et nous rappellerons comment Meister, qui ne cessa jamais d'être avant tout homme de lettres, s'efforça de satisfaire pendant dix-huit ans ses rares souscripteurs.
Il serait intéressant de connaître quels étaient ceux qui avaient persisté malgré les événements; mais les éléments de comparaison nous manquent. La communication de l'exemplaire du margrave d'Anspach nous a été refusée par ses possesseurs actuels ; celui de Moscou ne renferme, paralt-îl, que l'année 1797; celui de Gotha est donc de beaucoup le plus complet, et peutr-ôtre môme cette souscription était-elle demeurée unique : quelques cahiers sont de la petite écriture de Meister, etil est vraisemblable qu'il n'en fut jamais réduit à faire lui-même plusieurs expéditions de son propre travail. Au sujet des feuilles adressées à Catherine II, il y a plusieurs passages piquants à emprunter aux lettres qu'elle écrivait à Grimm : « Le grand chambellan vous fera passer non pas trois cent soixante roubles, mais sept cent vingt roubles pour les années i77/i et 1775, et pourquoi ne resterait-il pas chargé de la boutique? Biais M. Meister n'est pas M. Grimm; il est plus sérieux et le talent du développement est plus faible en lui » (20 septembre 1775). c Je vous ai dit mille fois et je vous répète encore que votre successeur littéraire n'est pas vous; je n'apprends rien là, il n'y a point là de morgue qui dresse le goût et l'esprit, cette évidence sans preuves qui fait taire la contradiction môme » (16 mai 1778). Elle revient à la charge le 2 février 1780 : «... II se peut que vous eûtes un monologue avec vous-même à mon sujet; mais si, dans ce monologue, vous avez nommé rêverie et radotage tous les écrits que vous m'avez envoyés pendant huit ans avant que de venir ici, vous avez eu un tort que vous ne sauriez réparer à mes yeux, parce que ces feuilles faisaient une délicieuse lecture et qu'après ces feuilles-là il est impossible d'en lire jamais d'autres. Si vous en direz {sic) jamais du mal, sachez alors que vous ignorez vous-même votre mérite et que vous aurez à faire à moi, qui les défendrai de toutes mes forces... » Le 7 septembre suivant : c L'argent pour les feuilles de deux ans de M. Meister, pour chacun trois cents roubles, vous sera envoyé. »
Paul I*' continua pendant une année au moins la souscription ordonnée par sa mère; fut-elle interrompue à partir de 1798, comme le suppose M. Grot, ou bien fautai ajouter quelque créance à ce passage des
ottùs, Jacob-Heinrick Meister, né le 6 août 4744. Un troisième portrait de proQl et M trait se retrouve dans l'édition illustrée du grand ouvrage de Lavater (4* fragnMoty tome UI).
212 LES DERNIÊKES ANNEES
Mémoires secrets du comte d'AllonviUe, relatif à Grimm et à Beaumarchais : c Ce qui fait rétrograder ma pensée sur le premier, fauteur et complice de la conspiration antireligieuse et antisociale des prétendus philosophes du xviii* siècle, c'est le journal manuscrit qu'il adressait à Tempereur Alexandre et dont ce prince faisait si peu de cas, dans les circonstances épineuses où il se trouvait lors de la paix de Tilsitt, qu'il en laissait prendre les feuilles à qui les voulait. C'est ainsi que quelques-unes ontpasséentre mes mains, et cela peu de temps avant la mort de l'auteur, qui eut lieu le 19 décembre 1807; il avait alors quatre-vingtquatre ans : c'était donc le chant du cygne, ce que Je note ici en faveur des emmagasineurs d'autographes à qui je les ai distribuées » (tome I", p. 125).
Les Mémoires de d'Allonville ont toujours passé pour apocryphes et nous ne citons qu'à titre de curiosité ces quelques lignes, très-capables d'ailleurs de donner un exemple de la modération avec laquelle les philosophes sont traités dans cette compilation. Quant aux erreurs matérielles de ce passage, elles sont tellement flagrantes que nous croyons superflu de les réfuter.
Si, pendant quelques années, Meister put en efliet trouver parmi les émigrés répandus en Suisse et sur les bords du Rhin une collaboration bénévole, cette mince ressource s'épuisa bientôt; il dut revenir alors à des emprunts directs aux journaux français qui lui parvenaient, et s'assura môme à Paris d'un correspondant que lui avait fourni Suard; il usa et abusa du droit d'encombrer ses feuilles de ses propres ouvrages, les Lettres sur l'Angleterre, les Souvenirs de son dernier voyage à Paris, Betsij ou l'Amour comme il est, des Entretiens et Dialogues philosophiques, etc. Il obtint de l'amitié de M"^* de Vandeul et de M*^* Pauline de Meulan quelques pages, les meilleures, à coup sûr, de cette longue série; mais il ne parvint pas à rendre à la Correspondance littéraire son antique éclat. Les temps avaient changé : cent journaux se chargeaient de porter à tous ce qui avait été si longtemps la distraction de quelques privilégiés; le Uiéfttre avait pour organes le Journal et le Courrier des spectacles, et tant d'autres concurrences ; à côté de cette artillerie légère de la presse quotidienne ou périodique naissait bientôt une autre publicité sans précédent jusqu'alors en France : deux revues, la Décade philosophique et le Magasin encyclopédique, étudiaient, avec une magistrale autorité, les progrès de la science exacte ou expérimentale, de la médecine, de l'archéologie, des beauxarts, de la bibliographie, et le pauvre Meister, ne pouvant lutter contre une si redoutable concurrence, prenait bravement le parti de recopier tel ou tel article dont il ne manquait jamais d'ailleurs d'indiquer l'origine.
Un moment, nous l'avons dit, il avait tenté de donner à ses feuilles l'attrait de l'actualité : Suard, qui dirigeait alors le Publicisle^ lui avait demandé quelques articles sur l'attitude politique de la .Suisse depuis Tacte de médiatisation, et lui faisait adresser en échange un bulletin de nouvelles ;mais ils n'avaient compté ni l'un ni l'autre sur la police om-
bngeuse et tracassière de Napoléon; les bulletins furent décachetés; interceptés, et finalement suprimés par Suard lui-môme, qui avouait pourtant ne les avoir jamais lus ^. Le nom de leur auteur ne nous est pas plus connu que celui du correspondant que Meister entretint jusqu'à la cessation de ses feuilles, mais Thistoire littéraire n*y a pas beaucoup perdu et on pourrait appliquer & tous les deux ce que Suard disait du premier : « Je suis intimement persuadé quMl a bien pu écrire des niaiseries, des anecdotes fausses ou peut-être des phrases gauchement tournées, mais rien dans Tintention de blesser le gouvernement. »
Malgré ces misères inévitables sous un maître qui eût voulu asservir la pensée humaine dans toute l'Europe, Meister aurait sans doute continué ses feuilles jusqu'à son dernier soupir, si la publication de Buisson n'était venue bouleverser sa paisible existence. Nous avons reproduit déjà, d'après M. Ch. Nisard, la lettre qu'il avait écrite à Suard à ce moment et quelques lignes d'un billet du libraire à l'académicien*; nous les compléterons aujourd'hui par l'article éploré dans lequel Meister annonce i'apparition de cinq premiers volumes' et qu'il a fait suivre d'une lettre inédite de Suard ainsi que de sa réponse ; mais le texte de celleci, déjà révélé par M. Nisard, est de beaucoup plus complet que le nôtre : il avait sans doute sous les yeux Toriginal, tandis que Meister n'en a transcrit qu'un fragment; nous ne la reproduisons donc pas; l'article de Meister et la lettre de Suard sont extraits du n® 16 de l'année 1812.
Depuis cinquante ans* que j'eus pour !a première fois l'impertinente fantaisie de me faire imprimer, depuis près de quarante ans que je commençai à être chargé de la rédactîor. de ces feuilles littéraires, je ne crois pas que le travail auquel je dois une grande partie des douceurs de ma vie m'ait causé un chagrin aussi sensible que celui que m'a fait éprouver la première annonce de la publication de la Correspondance du baron de Grimm et de Diderot depuis i770 jusqu'à il 82.
Je ne connais pas même le nom de l'éditeur de cette volumineuse compilation', mais il était aisé déjuger que l'homme qui
1. Nous empruntons ces détails, en les résumant, aux curieux Mémoires et (nrretpcndancM littéraires inédits, publiés par M. Ch. Nisard en 1858, p. 42. i. Tome n, p. 234.