MIRTIL
Je reviens encor plus tendre.
ZÉLIDB.
Et plus fidèle?
n'est pas moins heureuse.
Omphale, immédiatement après les paroles que j'ai citées; exprime peut-être assez bien par son chant ce vers :
Mon cœur est plus tendre et moins fort,
mais, en remarquant la contenance d'Iphis, elle devrait continuer avec une surprise mêlée d'une joie secrète :
Vous vous troublez, d'où naît cette douleur mortelle?
C'est ce que l'actrice joue fort bien ; mais le musicien lui fait dire avec beaucoup de tranquillité :
Tous vous troublez, au moins, je vous en avertis.
Puisque je suis sur le chapitre des contre-sens, j'en citerai encore quelques exemples. Omphale dit à sa suite :
Je veux tout oublier : qu'on leur ôte ces chatues.
U musique le dit en suppliant; mais l'actrice le dit en reine qui commaûde et qui pardonde.
Elle dit dans un autre endroit :
Mais je doi^ Voir les jeux que mon peuple m'apprête; Heureuse, si Tamour y conduit mon héros 1
Le musicien a eu assez d'esprit pour sentir qu'il faut donner de l'expression à ce dernier vers ; mais, par un malheur qui le poursuit toujours, il dit par sa modulation plaintive tout le contraire :
Que je serais désespérée, si Tamour y conduisait Iphis!
Ces exemples sont plus que suffisants, je crois, pour mettre tout le monde en état d'examiner, d'après eux, le chant de cet opéra , et d'en découvrir plusieurs auti*es tout aussi marqués. Comme je suis de bonne foi, je les ai tous choisis dans le rôle d'Omphale, dont on ne dira pas que le chant ne soit rendu exactement, et les défauts très-adroitement sauvés. Mais, pour examiner avec justesse, il est essentiel de distinguer le jeu et le talent de l'acteur d'avec son rôle; loi également ignorée et violée à l'Opéra et à la Comédie.
Remarquons en général que le contre-sens, qui est un défaut d'intelligence dans l'acteur, est défaut de génie et de talent dans le musicien , surtout quand il est général et continuel ; et jugez ce que c'est qu'un opéra d'un musicien sans talent!
Imaginons un moment que M*'* Fel, oubliant le poète, jouât son rôle dans l'esprit que le musicien lui a donné, qu'elle exprimât fidèlement tous les contre-sens, et réglât uniquement sa déclamation et son jeu suivant l'expression du chant. Ce serait peut-être la moins mauvaise façon de parodier, s'il y en devait avoir de peri;nises chez une nation qui se plait à voir tourner en ridicule, par des bouffons étrangers, non-seulement les chefsd'œuvre par lesquels elle a surpassé la Grèce et Rome, mais quelquefois les hommes même à qui elle doit sa gloire et sa réputation dans les lettres. Si l'actrice eût voulu rendre au public le service dont je viens de parler, elle l'aurait infailliblement éclairé : car c'est là le droit de la vérité, rien ne lui résiste quand elle se montre à découvert; et le public, par la sorte de reconnaissance qui lui est propre, n'aurait pas manqué de mettre sur le compte de l'actrice les fautes qu'elle aurait eu l'adresse de lui faire apercevoir dans son rôle.
J'ai choisi exprès la scène la plus intéressante d'Omphale, car celles d'Alcide et d'Argine sont toutes mauvaises; ce qui n'empêche pas, je l'avoue, qu'elles ne jouissent d'une grande réputation.
Pour que la scène mérite Téloge d'être bien faite, il faut que le poëte sache y mettre des détails agréables ou de l'intérêt, et que le musicien en saisisse le véritable esprit et lui donne la vraie déclamation, car il n'y en a qu'une : l'homme de génie la trouve quelquefois, mais elle reste éternellement cachée au musicien vulgaire. Or, je crois qu'il y a des longueurs sans aucun intérêt dans les scènes d'Alcide et d'Argine, de la part du poëte, et un chant de mauvais goût, et jamais le vrai, de la part du musi* cien. J'excepterais peut-être le morceau :
Ahl si Tamour devait toucher ton âme!
dont le chant, accompagné d'une sorte de basse-conti*ainte, pourrait être rendu d'une manière touchante.
Je remarque en général que le récitatif mesuré que vos musiciens emploient, surtout pour exprimer les grands mouvements et pour débiter les maximes, est, par son genre et par son caractère, au-dessous de la dignité tragique. Vous me citerez la majesté et la noblesse avec lesquelles rinca, dans les Indes galantes ^ dit à Phani en mesure :
Obéissons sans balancer,
Lorsque le ciel commande.
Hais je vous dirai que les grands talents savent tout ennoblir, et je vous citerai à mon tour toutes ces chansonnettes de mauvais goût qu'Alcide débite, et qui paraissent être volées à quelque coryphée d'un branle de village, à commencer par celle :
L*amour est sûr de la victoire,
et k finir par cette autre :
Mais je saurai percer la nuit obscure,
qui est, comme quelques autres, fort applaudie, sans que le parterre ni moi sachions pourquoi. S'il vous arrive, madame, comme il ne faut renoncer à rien d'agréable, de vous promener un jour pendant la foire de Leipzig dans le faubourg de Saint-Pierre, vous trouverez dans votre chemin, sur une banquette, un aveugle
vénérable par sa vieillesse, qui montre sa toile qu'il ne voit point, et qui chante avec beaucoup d'expression, sur l'air
Mais je saurai percer, etc.,
des paroles tudesques, à la vérité, mais plus convenables au ca* ractëre du chant.
Au reste, c'est aux gens de l'art à examiner mon sentiment sur ce point, et à décider si en effet le récitatif mesuré répond mal à la majesté de la tragédie, et s'il ne faut point peut-être le reléguer dans le ballet et dans la pastorale.
Je ferai une autre i*emarque sur les duos d'Alcide et d'Argine, applaudis de tant de mains et de tant de pieds, tandis que celui d'Omphale et d'iphis,
Ah! répétez cent fois un aveu si charmant I
qui est simple, naturel, d'un chant agréable et chanté juste, n'est écouté que de quelques gens de goût.
Les duos, en général, ont déjà l'inconvénient d'être hors de nature. II n'est pas naturel que deux personnes disent, tournent et retournent les mêmes paroles pendant une demi-heure. On s'en aperçoit assez à l'embarras des acteurs dans leur jeu. Il n'y a que l'agrément extrême de ces morceaux et l'enchantement que la musique y sait répandre, surtout en Italie, qui puissent me faire oublier ce défaut de vraisemblance. J'écoute avec plaisir deux amants tendîmes ( pourvu que la musique le soit aussi) se jurer réciproquement une constance étemelle. Leurs plâinteSt leurs malheurs me touchent, et si le musicien le veut ou le peut, ils me percent Târne. Mais voir Alcide et Argine se quereller, se menacer pendant un quart d'heure par les mêmes paroles, et quand le poète enfin m'en délivre et les fait partir, les voir revenir sur leurs pas, parce que le musicien ne peut pas oublier sitôt le beau morceau qu'il croit avoir fait, les voir reconunencer à se dire les mêmes injures en mesure, c'est voirie comble de l'extravagance et du mauvais goût.
Quand même ma remarque ne serait pas juste en général, et qu'il y aurait des occasions de faire chanter les mêmes paroles par deux acteurs qui ne sont pas d'accord, les duos d'Omphale ne vaudraient pas mieux pour cela. Je prie un de nos chanson-
LETTftE SUR OMPHALE, Ô97
oiers de faire une cbanson à boire, ou utie romance dés querelles de Côliû et de Colette sur la musique de ce fameux morceau :
Je sens triompher dans mon cœar,
duo qui doit son grand succès à la massue redoutable d'Âlcide, et qui fait rire la moitié du parterre, tandis que l'autre applaudit; c'est alors seulement qu'il sera dans son vrai caractère. Je ne oomprends pas comment M. Destoucbes n'a pa^ été soupçonné par M. de La Motte d'avoir travaillé pour la Comédiè-Italiènnei et d'avoir toiiiu faire la parodie plutôt que la musique SOmphalei
Ma lettre s'allonge insensiblement, et j'ai peur, inadamei que vous n'aimiez mieux abandonner Omphale à son mauvais sort que d'écouter plus longtemps son adversaire. Permettezmoi de faire encore trois remarques, et je vous promets de parler un jour avec autant d'admiration et d'enthousiasme de M. Destouches que j'en ai peu pour Omphale^ quand j'aurai le plaisir de voir sur la scène hséy ouvrage qui a la réputation d'être aussi charmant qu'il est unique dans son genre.
Pour avoir une idée du talent de mettre la scène en musique,
je vous supplie d'écouter celle de Céphise dans Pygmaiien,