scène épisodique, pour le moins aussi déplacée et aussi ennuyeuse
que la conversation d'Aquilon et d'Iris dans l'acte de la Vue.
D'où vient que je ne saurais écouter trois paroles de celle-ci, ei
que j'écoute celle de Céphise et de Pygmalion avec un plaisir
extrême? C'est que Pygmalion m'intéresse dès que le musicien
lui fait dire :
• Céphise, plaignez-inoi.
Examines la vérité et la noblesse du chant de cette scène. Comme
il est touchant, simple et varié! Quelle expression i Écouter 6è
verèf!
N'aecttses que led dieux : j^éprouve leur veogeanotf.
Avec quel bonbeur il exprime :
rayais bravé l*amour.
Non-seulement la modulation est dans son caractère, c'est-àrdlre^ platitôtc; non^seulement elle m'exprime la forcé du teribé frraver^ mais elle me peint encore lé repentir de Py^mafiofié' Je sds
bien que M. Rameau, en faisant cette scène, n'a songé à rien de tout cela ; et moi aussi vraiment, j'aimerais bien mieux l'avoir faite sans y songer que d'y découvrir toutes les beautés que je sens.
Voyez si vous pouvez entendre sans être touchée :
Oui, j6 sens de rameur toute la violence.
Hais il faudrait copier toute la scène. Ayez la bonté de la comparer avec les plaintes d'Argine. Pour voir la différence, choisissons les deux derniers vers de son rôle, dont le chant n'est peut-être pas mauvais. Argine dit sans expression :
Quel chaos! quelle horreurl
dans un morceau oCi tout devrait être exprimé. Elle dirait peutêtre assez bien :
Soutenez-moi, je meurs d'amour et de douleur;
mais le musicien, au lieu de suivre naturellement la modulation qu'il avait rencontrée assez heureusement, met un éclat de voix sur amour: marque caractéristique des petits génies, qui, ne pouvant entrer dans le sens de la véritable déclamation, s'attachent à exprimer quelques mots détachés hors du sens. Ce qui est bien certain, c'est qu' Argine, mourante et toute livrée i sa douleur, en prononçant le mot d'amour ne songe pas plus à y mettre du sentiment et de l'expression que moi à en être touché.
Je trouve cette même expression puérile, et c'est ma seconde remarque, dans le monologue O rage l 6 désespoir ! qui a la réputation d'être très-beau. Le musicien n'a pas manqué de donner de l'expression à chaque mot. Il exprime ragey désespoir, fureur, et il s'est applaudi sans doute du contraste que cela fait avec le mot gémit , exprimé avec soin dans le vers suivant; de sorte que le chant de ce fameux monologue, qui forme une pensée unique, change de caractère à chaque hémistiche. Car son prélude non-seulement n'a rien de commun avec le chant et l'accompagnement du premier vers, mais ce vers n'a aucune liaison de chant avec les mots :
Venez venger Tamour,
ni ceux-là avec ceux-ci :
qui gémit dans mon cœur,
ni cette première partie du monologue avec le reste. En vérité, s'il est permis de faire de la musique de cette façon, je me met^ tiai en société avec trois ou quatre hommes, les premiers venus et tout aussi dépourvus de talents que moi ; nous nous partagerons fidèlement les vers un par un, par hémistiches même, s'ils sont trop longs, et nous ferons des opéras.
M. Destouches aurait dû s'apercevoir qu'il avait à faire parler une amante gémissante qui, tout outragée qu'elle est, ne peut vaincre son amour; qu'elle n'a ni rage, ni fureur dans le cœur, puisqu'elle les appelle à son secours, et qu'au lieu de l'expression puérile du mot gémity il fallait faire tout le chant du monologue gémissant, et peindre par le prélude et l'accompagnement les cris plaintifs d*une amante trahie.
Je prie encore les connaisseurs de comparer cette réflexion d'Argine:
Mais Alcide se plaint de la fierté d'Omphale,
Réflexion qui est en contre-sens :
Le hait-elle?
Décision sans expression et sans changement de modulation :
Je veux pénétrer dans son cœur,
Avec cette réflexion du mauvais génie dans Àcante et Géphise :
S*il descend au tombeau, Géphise va le suivre; S'il voit le jour, il est aimé,
Réflexion heureusement rendue :
Il est aimé...
Décision prompte et forte :
Rompons, rompons, etc.
Et je les prie de ne point oublier que le mérite de cette dernière
SOÔ OPDSGDLES ET LETTRES DE GRIMM.
réflexion appartient au musicien seul, car le poëte n'y avait pas songé. Vous voyez, madame, que je ne balance pas à citer un ouvrage, que M. Rameau ne mettra certainement pas dans le premier i*ang de ses opéras.
Encore une obôeiTation, et je finis. Ayez la bonté dé lire là Ijuatriëme scène du quatrième acte à'Omphaley et d'imagiiier té qu'elle serait devenue entre les mains de M. Rameilu. Com- Tiient il aurait dit :
Que le jour pâlissant fasse place aux ténèbres 1 Que vos clameurs touchent les morts I
Ce qu'il iturâit fait du morceau :
Quel transport saisit mes esprits 1
M. Destouches, se ressemblant toujours, accompagne l'ombre de Tiréâie* d'une symphonie qui me peint Argine accablée de sommeil. Mais malheureusement il oublie si vite les desseins qu'il éWche qu'il me prive de la consolation de voir la triste Argine endormie.
Si je me permettais de juger la musique par la lecture, sans l'avoir entendu exécuter, je ferais le parallèle du second acte d*Hippolyte et Arîcie avec Omphale. Je citerais, pour la force de l'expression, ces vers dans la bouche d'une Furie :
Aon, dans le séjour ténébreux G^est en vain qu'on gémit, c'est en vain que Ton crie. Et les plaintes des malheureux Irritent notre barbarie.
M. Destouches n'aurait pas peut-être donné de l'expression à ces vers, mais en revanche il n'aurait pas oublié d'exprimer à sa façon gémity et d'adoucir la modulation sur le mot plaintes prononcé par la Furie. Je citerais ensuite pour modèle du plus noble récitatif celui de Thésée à Pluton :
Inexorable roi de Tempire infernal, etc.,
et j'opposerais aux duos d'Omphale celui de Thésée et de la
Furie :
Non, rien n*apaise ta fureur.
Noil, Hen n'apaise ma fureur, etc.
{.ETTSC: SUB OMPUALE. ^i
Mais, afin que je ne vous parle pas éternellement 4^ votre Orphée, comparez cette scène d'Qmphale défigurée par le musicien, avec la belle scène du serment et de la conjuration du ' premier acte de Tancrède \ J'ai applaudi l'entrée de ce héros dans la forêt enchantée avec la même sincérité que je m'ennuie à l'anniversaire de la naissance d'Ompbale, et j'ai été aussi attendri par ce monologue touchant et noble de Tancrède :
Sombres forêts, asile redoutable, etc.
qu'Alcide me rebute par cette sombre et triste déclaratioa d'amour qu'il fait à Omphale.
C'est un problème inexplicable en apparence, comment les mêmes spectateurs qui ont applaudi ce chef-d'œuvre de l'art, ce divin Pygmaliony la veille, osent marquer le lendemain le moindre plaisir à Omphale. Mais il n'est pas difficile de rendre compte de ces contradictions. C'est aux philosophes et aux gens de let^ très que la nation doit, même sans s'en douter, son goût devenu depuis peu général pour la bonne musique, ainsi que pour tous les beaux-arts. C'est à leurs éloges que M. Rameau doit principalement la justice et les honneurs que toute la nation lui rrad aujourd'hui. Mais la nature et l'instinct font dans un seul jour, eo Italie et ailleurs, plus de prosélytes au bon goût que les philosophes n'en font ici par leurs dissertations en plusieurs années. Ce goût, quoique général en France, est encore vague; il est souvent balancé par de vieux préjugés qui semblent respectables par leur faiblesse même, comme quelquefois la vieillesse n'a d'autre titre à la considération que sa décrépitude. C'est encore aux philosophes et au temps de fixer ce gbût, et de le rendre sûr chez la nation. Dans dix ans d'ici le magasin de l'Opéra se débarrassera de bien des prétendus trésors, et il ne sera pas plus pauvre pour cela : AtySy ArmidCy Hippolyte et Aride seront à la tête de la tragédie ; l'Europe Galante et les F(teg de F Hymen et de F Amour à la tête du ballet; I^si s^a le modèle des pastorales, et je crains fort que PkUie ne reste sans rivale comme elle a été sans modèle.
L'autorité et le crédit des gens de lettres avanceront sans doute ce terme si glorieux pour la France. C'est à eux, conune
1. Ce podme est de Dancheti et la musique de Campra. (Grimm.)
professeurs de leur nation et de l'univers, d'éclairer la multitude par leurs lumières et de la guider par leurs préceptes. En fait de goût la cour donne à la nation des modes et les philosophes des lois. 11 ne leur faut que le courage, qu'ils n'ont pas toujours, d'affronter les opinions le plus généralement reçues et souvent les plus absurdes, de les attaquer avec toute la force de la raison, de les exterminer, partout où ils les trouvent. Le philosophe * qui a fait le Discours préliminaire de V Encyclopédie^ leur a donné le signal. Il a osé admirer ses contemporains et ses compatriotes. Il a osé, avec une hardiesse digne de lui et de tout homme qui pense, parler de ces génies supérieurs, dont il partage les travaux et la gloire, et dont la nation ingrate, quelquefois plus encore par défaut de lumières que par envie et jalousie, a souvent méconnu le mérite et terni l'éclat qui n'en rejaillissait que sur elle. Le temps n'est pas éloigné, j'espère, où le public apprendra l'ait d'écouter, et où il décidera des choses de goût et des arts agréables avec la même finesse et avec la même délicatesse que faisait autrefois le peuple d'Athènes. C'est alors qu'il ne nommera plus, dans un acteur, expression de chant ce qui n'est que jeu outré, effort des poumons, quelquefois un geste de bras, ou un mouvement de baguette. C'est alors qu'il n'appellera plus chant ce qui n'est qu'une suite de cris, souvent faux, toujours désagréables. C'est alors que les grands talents seront véritablement flattés des applaudissements qu'ils reçoivent, et qu'ils les regarderont comme leur apanage le plus précieux; au lieu qu'aujourd'hui ils ont souvent à rougir des hommages que leur prodiguent les mêmes mains qui se prostituent un moment après, avec la même fureur, à applaudir ce qu'il faudrait sifller, ou du moins ce qu'il ne faudrait que tolérer avec un silence indulgent, pour faciliter le passage du néant à la médiocrité. Il me faut l'espérance de toutes ces révolutions, pour calmer la douleur que me cause le succès éclatant de Pygmalion. Je m'aperçois tous les jours avec regret qu'on n'en sent que ce qui est joli, et qu'on oublie ce qui est beau. C'est une suite de ce goût pour les petites choses, de cette maladie de rétrécissement d'esprit qui semble avoir infecté notre siècle, et qui est cause, dans un autre sens, que tout le monde s'occupe de l'ornement