M. Graun. (Grimm
mérite, qu'il me permettra du moins d'appeler mon contemporain. J'ose aussi l'assurer que je n'accorde pas aussi légèrement qu'il semble le croire des places autour du grand Pergolèse, et que M. Adolfati, sans avoir assez de célébrité pour mériter son suffrage, a un titre bien plus précieux pour être placé à côté de ce génie sublime. Ce titre, c'est son talent, et les preuves de son talent, ce sont les morceaux :
Che non mi disse un df, etc.;
Siete barbare amate stelle, etc.;
Scherza/il nocchier talora,etc.;
Tu vuoi eh' io viva, o cara,etc.;
Ch* io mai vi possa lascîar d'amare, etc.;
D* un genio che m*accende;
et trente autres qu'apparemment l'auteur des Remarques ne connaît pas. J'ai cru devoir cet éclaircissement sur le mérite de M. Adolfati : je ne me pardonnerais pas d'avoir donné, quoique fort indirectement, occasion à un arrêt injuste, prononcé sans ménagement contre un homme dont le génie est fait pour s'attirer l'admiration et les suffrages de tous les gens d'esprit et de goût; du moins de ceux qui, se mêlant de juger les musiciens, sont obligés de se connaître en musique. En attendant que M. Adolfati mérite, par sa célébrité, l'estime de son censeur, je suis bien aise de lui apprendre que ce musicien vient d'avoir, pour la seconde fois, un succès très-brillant à l'Opéra de Gênes, et en même temps un autre non moins flatteur à Modène.
J'ose aussi l'assurer que je connais peut-être autant que lui les ouvrages, le mérite et le talent de M. Hasse et de M. Hœndel, mes contemporains et mes compatriotes, et que je suis tout aussi glorieux que M. Hasse peut l'être lui-même du titre de Saxon par excellence que les Italiens lui ont donné, et qu'à leur imitation M. de Voltaire a conféré, en France, au héros du siècle. Si j'avais cru pouvoir placer cet artiste célèbre à côté de Pergolèse S j'aurais été trop jaloux de la gloire de ma patrie pour y manquer. Mais accabler les gi*ands talents de louanges excessives
1. Tout le monde reconnaît le mérite de Dancourt et de Dufresny; mais personne ne s^est avisé de les placer à côté de Molière, aussi sublime dans son genre que le grand Corneille Test quelquefois dans le sien ; tout comme Phtèe est aussi sublime dans le sien que Zoroastr» dans un autre. (Grikh.)
LETTRE A L'ABBÉ RAYNAL. 31t
et outrées, sans y attacher de sens ni de vérité, c'est les outrager plutôt que les honorer.
Au reste, je n'ai pas voulu désigner tous les autels d'un. temple assez décoré par les simples noms qui s'y trouvent^ j'avais mis peu d'art à sa construction, et l'auteur des Remarques^ relève avec raison ma négligence. Quand, par exemple, je parle de la façon dont M"« Fel chante l'italien, je n'ai pas voulu dire qu'elle avait fait je ne sais quelles découvertes, j'ai voulu dire* simplement que les étrangers*, et entre autres mon compatriote M. Basse, outre une articulation très-heureuse et une expression très-agréable, lui trouvent je ne sais quoi d'original dans son chant, qui, sans être précisément le goût de nos voix italiennes, convient très-bien au génie de cette musique; et si l'auteur des Remarques demande en quoi consiste cette manière originale, je lui dirai que M^^® Fel la doit à son organe, le plus singulier et le plus égal que je connaisse. C'est avec une voix partout également franche et légère qu'elle parcourt deux gammes et demie; mais la nature, qui lui a accordé cette faveur, n'en est pas prodigue, et les voix ordinaires sont obligées d'y suppléer par l'art. Voilà ce qu'on fait en Italie et en France, avec cette différence que nos voix ont trouvé le secret d'aller, sans être franches,, partout avec la même facilité, et de charmer l'oreille par le goût qu elles savent mettre dans leui*s tours et dans leurs passages,, et qu'en France on y supplée par des cris effectivement trèscapables d'affecter l'oreille par leur frémissement sinistre.
J'ose l'assurer encore que je sais un peu ce que c'est que^ déclamer en musique, et que je viens d'entendre au concert le plus beau morceau de déclamation qui existe. C'est le récit Venite adoremus^ chanté et déclamé par M*^« Fel d'une manière sublime et céleste, c'est-à-dire convenable au caractère que l'auteur lui a donné ; et je n'ai pas non plus laissé éch^per le petit morceau llodie si vocem ejus audieritis^ qui ne sert quede transition à la reprise, mais qui est un modèle de la plus noble déclamation et un trait de génie auquel je n'ai rien trouvé.
^* G*e9t-à-dire les connaisseurs : car les étrangers qui se mdlent de parler de basique par air, ont déjà décidé avant que d'entendre, qu'une voix française». et surtout la première voix française, ne saurait que très-mal chanter Titalien. ^nme il n'y a ici que le nom qui les choque, s'ils l'aiment mieux, nous l'appelieron» désormais la voix européenne. (Giimm .)
de ressemblant dans tout ce que j'ai entendu de musique ; mais je veux qu'une déclamation pathétique me déchire le cœur, et non pas les oreilles.
J'ose enfin l'assurer que personne n'admire plus que moi le talent de l'élève du grand Tartini ; mais je n'ai pas cru devoir rappeler au public un événement qu'il pourrait trouver aujourd'hui beaucoup plus humiliant pour son goût, qu'il ne le fut -alors pour le talent de M. Pagin.
Ce que je voudrais toujours rappeler au public, dont je voudrais le remercier sans cesse, et à quoi je crois que les philosophes ont contribué, c'est la justice qu'il rend aux vrais talents, c'est l'admiration avec laquelle il a écouté cette semaine les -chefs-d'œuvre de M. de Mondonville, c'est le suffrage dont il a honoré ces deux hautbois ^ singuliers, c'est la manière dont il 41 applaudi au progès de M. Gélin et à l'expression noble et pathétique de cette autre basse-taille admirable * ; c'est l'enthousiasme si juste qu'il a marqué aujourd'hui après le morceau A wlis ortUy du petit motet de Fiocco, chanté d'une manière si neuve et si digne de cette voix qui sait chanter ; c'est enfin la façon dont il a accueilli et encouragé un enfant charmant* qui a chanté différents morceaux sans cris, sans efforts, avec justesse, avec aisance, et surtout avec un goût très-remarquable à son âge et dans son pays.
J'ai l'honneur d'être, etc.