Expression vraiment heureuse! (MsiSTEn
Vanhove, celui de M"*' Sincère par M"' Raucourl; M"* Suin et M*^ Belcourt n'ont pas moins contribué au succès de l'ouvrage, b première dans le rôle de la mère prieure, l'autre dans celui de la sœur tourière. Grâce à la vérité de Texécution, on eût dit que ce n'étaient pas les spectateurs qu'on transportait au couvent, mais le couvent même qu'on avait transporté au théâtre.
— Le vendredi 30 avril on a donné sur le théâtre de l'Opéra la première représentation îïAntigone^ tragédie lyrique de M. de Marmontel. La musique est de M. Zingarelli.
Cet ouvrage n'a eu aucun succès, et c'est essentiellement au choix du sujet qu'on en doit imputer la chute. Un peuple persuadé que ceux qui n'avaient pas obtenu la sépulture erraient éternellement sur les bords de TAchéron pouvait admirer et plaindre le dévouement d'Antigone, mais l'intérêt qui résulte de ce préjugé religieux est absolument nul pour nous. Comment nous intéresser durant trois actes à savoir si Polynice sera enterré ou non? La seule manière de nous attacher encore au fond pathétique dont cette situation peut paraître susceptible, c'était de donner plus de développement à l'amour d'Antigonc pour Hémon ; cette passion, qui sera de tous les temps, de tous les peuples, sait tout animer, même un article de foi d'une religion qui n'est plus la nôtre ; nous lui devons à la vérité l'idée des limbes, mais ces limbes malheureusement ne trouvent guère plus de croyance aujourd'hui que les bords redoutés du Styx.
Quant à la musique d'Anligone^ elle laisse concevoir de grandes espérances. Le récitatif du principal rôle a paru d'un bout à l'autre parfaitement bien fait, il porte l'empreinte d'un très-beau talent et décèle une connaissance profonde de toutes les ressources de l'art. On eût désiré plus de variété dans lesaii-s; mais ce défaut ne tient-il pas encore à la couleur trop uniforme du poème? Cet opéra n'a eu que deux représentations.
— Mémoires ou Essais sur la musique^ par M. Grétry. Un volume in-8o. Un ouvrage sur la musique par un compositeur qui a obtenu des succès aussi multipliés que M. Grétry semble promettre une instruction assez piquante ; on aime à suivre un artiste célèbre dans la route qu'il a parcourue, on attend de lui la révélation des secrets de son art. Le livre que nous avons l'honneur de vous annoncer est cependant moins un traité de l'art musical que l'histoire de la vie de l'auteur, de ses ouvrages et
de leurs succès. L'intérêt qu'il a su répandre sur le tableau des premières années de sa jeunesse nous a paru assez attachant.
Né à Liège de parents nobles mais paùvi*es, il naquit avec le sentiment de la musique, avec cette espèce d'instinct auquel il est si doux et si naturel de céder. Les dispositions qu'il annonça dès l'âge le plus tendre déterminèrent son père, qui était premier violon de la cathédrale de Liège, à le faire recevoir enfant de chœur dans l'église à laquelle il était attaché. M. Grétry raconte avec une naïveté intéressante ses premières études, ses premières peines, et tous les succès que lui valut une voix sonore, flexible, et qu'il perdit parce qu'on ne l'empêcha pas de chanter au moment où il atteignit le premier période de la puberté. La perte de sa voix, qu'il regretta tant alors, est peutêtre ce qui nous a valu son talent de compositeur. Une messe en musique faite à l'âge de quatorze ans lui fit obtenir ime place dans un collège de Rome fondé par un Liégeois. Le bonheur de la vie de M. Grétry et sa gloire datent de l'époque de son départ pour ce séminaire de tous les arts. Son voyage de Liège à Rome avec un marchand de reliques n'est pas la partie la moins piquante de ses Mémoires. Cazali fut son maître à Rome, et malgré l'éloge que M. Grétry fait de son maître, nous en ignorerions le nom sans la célébrité de son élève. Nous ne suivrons pas M. Grétry dans les procédés de ses études ; ces détails se font lire avec plaisir ; et pour ne pas fatiguer de leur sécheresse, il y mêle adroitement les aventures qui lui arrivèrent à Rome. Quelques essais de musique vocale et instrumentale lui procurèrent bientôt l'honneur d'être chargé de deux intermèdes au théâtre d'Aliberti; le premier eut du succès, le second tomba; M. Grétry oublie de le dire, mais il se souvient fort bien qu'il fut reçu peut-être un peu trop froidement par l'auteur de la Bonne Fille, auquel on le présenta. Le temps qu'il avait à rester au collège liégeois touchait à sa fin, sa famille ne pouvait lui donner aucun secours ; un Anglais lui offrait une pension pour le suivre à Londres ; il allait partir avec lui, lorsque M. Mellon, attaché à l'ambassade de France, lui fit voir la partition de Rose et Colas. Cette lecture lui fit naître l'envie d'aller à Paris ; ainsi c'est à la lecture d'un des premiers ouvrages de notre théâtre italien que nous devons le compositeur qui l'a tant enrichi, et c'est un poëme de M. Sedaine qui a donné Grétry à la France. Il partit
de Rome laissant à ses camarades liégeois plusieurs psaumes et quelques messes ; il dirigea sa route par Genève, où on lui avait fait espérer qu'il gagnerait bientôt de l'argent à faire des écoliers. Ce besoin et la société de Voltaire, qui lui permettait de le voir souvent, le retinrent quelque temps dans cette ville. M. de Voltaire n*aimait pas la musique, il ne pardonnait pas à l'opéracomique d'avoir fait déserter Zaïre et Mahomet^ mais il n'en pressa pas moins Grétry à quitter Genève pour se rendre à Paris.
En arrivant dans cette capitale, il fut d'abord aux Italiens ; mais en homme de génie élevé à Rome, il vit bientôt qu'il n'apprendrait rien en musique à ce spectacle, et ne fréquenta plus que le Théâtre-Français. Il sentait que la déclamation d'une langue est le premier élément, la première base du genre de musique propre à cette langue, que c'était en l'étudiant qu'il saisirait la juste acception de ses accents et leurs différentes nuances, et c'est à l'étude particulière qu'il en fit que Ton doit peut-être cette vérité spirituelle qui distingue tous les bons ouvrages de M. Grétry. En attendant, l'argent qu'il avait gagné à Genève se dépensait, et il ne pouvait obtenir qu'un auteur voulût lui confier un poëme. Épuisé de moyens et sans ressources, il allait quitter Paris, lorsque M. le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, qui avait distingué son talent, l'invite à dîner avec M. Marmontel; ce poëte consent enfin à lui donner le Huron. La musique en fut faite avec une grande rapidité, elle eut le succès le plus éclatant, et décida dès lors sa réputation et sa fortune. Le reste des Mémoires de M. Grétry offre l'histoire et Texamen critique de ses autres ouvrages. Sans le suivre dans ces discussions, l'on observera seulement qu'il n'est pas aussi sévère pour celles de ses compositions qui n'ont eu qu'un effet médiocre qu'il est juste dans' les louanges qu'il donne à celles qui ont parfaitement réussi ; mais un père dissimule toujours les défauts de ses enfants, et ceux que la nature a traités le moins favorablement sont quelquefois ceux qu'il chérit de préférence.
Parmi les anecdotes étrangères semées dans cet ouvrage, on nous permettra de citer ce qui concerne feu M. d'Hèle, l'auteur de V Amant jaloux et du Jugement de Midas; ce sont des traits qui nous ont paru d'une assez grande originalité pour ne pas être oubliés.
a Cet Anglais, dit-il, que la perte de sa fortune avait engagé
à venir cacher son indigence à Paris, s'appelait Haies, que les Anglais prononcent comme hélas. Il vivait très-sobrement à Paris; toutes les passions semblaient s être anéanties chez lui pour ranimer celle de Tamour. Une femme de Paris lui dissipa le reste de sa fortune ; c'est alors qu'il s'occupa du théâtre, et qu'il fréquenta assidûment le café du Caveau du Palais-Royal. D'Hèle parlait peu, mais toujours bien ; il ne se donnait pas la peine de dire ce que Ton doit savoir, et il interrompait les bavards en disant d'un ton sec : Cest imprimé. Lorsqu'il approuvait, c'était d'un léger coup de tête; si on l'impatientait par des bêtises, il croisait les jambes en les serrant de toutes ses forces, il humait du tabac qu'il avait toujoure dans ses doigts, et regardait ailleurs.
« Forcé de se battre avec un homme qui l'insulte après lui avoir prêté de l'argent qu'il ne peut rendre, d'Hèle lui fait sauter son épée, et lui dit avec tout le flegme anglais : « Si je n'étais « votre débiteur, je vous tuerais ; si nous avions des témoins, « je vous blesserais ; nous sommes seuls, je vous pardonne. »
« Un jour, étant chez un de ses amis, il se revêtit d'une nippe dont il avait besoin et sortit. Son ami rentre, et en s'habillant ne trouve point tout ce qu'il lui fallait. M. d'Hèle seul était entré dans l'appartement, mais on n'osait le soupçonner; cependant le soir au Caveau, le monsieur, en portant la main sur la cuisse de d'Hèle, lui dit : « Ne sont-ce pas là mes culottes ? — Oui, dit-il, je n'en avais point. »
« Je l'ai vu longtemps presque nu, il n'inspirait pas la pitié; sa noble contenance, sa tranquillité semblaient dire : Je suis homme, que peut-il me manquer?»