‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 9 sur 354 · CONTE RUSSE · texte numérisé non relu

CONTE RUSSE

On assure que l'original du conte dont nous avons l'honneur de vous envoyer la traduction fut écrit en russe par une très-

1. Catherine avait envoyé dès 4782 à Grimm une copie de ce conte (voir la lettre du \^* juin 1782 dans le recueil publié par M. Grot pour la Société historique russe.) La même année, il était traduit en allemand {D(ts M&rchen vom Zarewish CÂlor, Berlin etStettin, in-8") et il en paraissait deux éditions en français. Tune à Berlin avec ce sous-titre : Cont9 moral de main impénale et de maUressB (traduction attribuée à Formey) et Tautre sous la rubrique de Berlin à Lausanne. La « primeur » offerte par Meister à ses abonnés avait donc huit ans de date.

grande souveraine : nous ignorons à quelle époque ; on dit seulement que cette princesse se trouvait souvent n'avoir rien à faire, quoiqu'elle eût le plus vaste empire du monde à gouverner et à défendre, et que dans ses moments de repos elle daignait s'occuper elle-même de l'éducation de ses petits-enfants, et que ce conte est le fruit d'un de ces heureux loisirs.

Avant le temps de Kiis, prince de Kief, il y avait en Russie un czar qui était bon homme, aimait la vérité et voulait du bien à tout le monde ; il parcourait souvent les provinces de son empire pour voir comment on y vivait, et il s'informait partout si l'on était heureux et raisonnable.

Le czar avait une czarine, et le czar et la czarine vivaient dans la plus grande union ; la czarine voyageait toujours avec le czai-, elle ne pouvait supporter d'être séparée de lui.

Un jour le czar, accompagné de la czarine, arriva dans une viUe située sur une haute montagne au milieu d'une forêt. C'est là qu'il eut un fils d'une beauté merveilleuse, qu'on appela Chlore ; mais au milieu de la joie des fêtes destinées à célébrer durant trois jours la naissance du prince, le czar apprit la fâcheuse nouvelle que des peuples voisins cherchaient à l'inquiéter, qu'entrés dans ses États ils en avaient déjà ravagé la frontière ; il se mit à la tête des troupes qui campaient près de là, et courut défendre ses fidèles sujets. La czarine partit avec le czar, mais le czarowitz resta dans la ville et dans la maison où il était né. Le czar laissa près de lui sept gouvernantes remplies de prudence et ayant tous les talents propres à l'éducation. Il fit entourer la ville d'une forte muraille flanquée de toui*s, suivant l'usage de ces temps; on ne plaça point de canons sur les tours, parce qu'alors il n'y avait encore de canons nulle part. La maison dans laquelle demeurait le czarowitz Chlore n'était à la vérité ni de marbre de Sibérie ni de porphyre, mais elle était solide et commode. Derrière la maison l'on avait planté des jardins fruitiers arrosés par des canaux d'eau vive remplis d'excellents poissons, et dont la fraîcheur embellissait toute la contrée. Plusieurs pavillons d'une architectecture variée, et d'où la vue s'étendait au loin sur les vallons et sur les campagnes, ajoutaient encore au charme de ce séjour.

A mesure que le czarowitz avançait en âge, sa nourrice

et ses gouvernantes ne manquèrent pas de s'apercevoir qu'il était aussi sage qu'il était beau, et qu'il n'avait pas moins de douceur que de vivacité. La réputation du beau, du sage, du bon czai-owitsch se répandit partout. Le bruit en parvint jusqu'aux oreilles d'un certain khan de Kirgis, qui errait dans la grande plaine suivi de ses chariots et de ses tentes ; il fut curieux de voir ce singulier enfant, il le vit et il désira de l'emmener avec lui. Il commença par prier les gouveraantes de vouloir bien se rendre avec le jeune prince dans son camp ; elles répondirent avec beaucoup de politesse qu'elles ne le pouvaient pas sans la permission du czar, qu'elles n'avaient pas l'honneur de connaître monseigneur le khan, et qu'elles n'osaient conduire le czarowitsch chez des personnes inconnues. Le khan ne se contenta point de ce refus, tout poli qu'il était; il courait après le czarowitz comme un pauvi'e affamé court après son pain, et il ne cessait de persécuter mesdames les gouvernantes pour les engager à mener l'enfant dans son camp. Après beaucoup d'instances constamment refusées, il vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prières, et il leur envoya des présents ; elles le remercièrent, lui renvoyèrent les présents, et lui firent dire qu'elles ne manquaient de rien.

Le khan était opiniâtre, il tenait terriblement à ses idées, et rêvant aux moyens de se satisfaire, voici enfin celui dont il s'avisa. Il prit des vêtements tout déchirés, et s'assit à la porte du jardin comme s'il était un pauvre vieux mendiant qui demandait l'aumône aux passants. Le czarowitz en se promenant remarqua un vieillard assis à la porte du jardin, et envoya s'informer quel était ce vieillard ; on y fut, et l'on revint lui dire que c'était un pauvre malade. Comme un enfant curieux. Chlore demanda instamment à le voir; les gouvernantes s'y opposèrent, lui dirent qu'il n'y avait rien à voir, et qu'il suffisait de lui envoyer quelque aumône. Chlore voulut porter l'argent lui-même, il courut en avant, les gouvernantes le suivirent; mais plus elles se hâtaient de le suivre, plus Chlore se pressait pour ne pas se laisser atteindre; à la porte du jardin, voulant se précipiter vers le prétendu mendiant, son petit pied heurta une pierre et il tomba, son petit visage contre terre. Le mendiant accourut, prit l'enfant sous le bras, et il se laissa glisser ainsi tout doucement jusqu'au bas de la montagne ; là il trouva un char couvert de dorure et richement garni en velours ; le khan y monta, et revola vers la plaine avec

le czarowitz. Arrivées à la porte du jardin, les gouvernantes ne trouvèrent plus ni le pauvre, ni l'enfant, pas même le moindre vestige de leurs pas ; il n'y avait en effet aucun sentier du côté de la montagne par où le khan était descendu, comme nous l'avons dit. Assis sur son char, il tenait le czarowitz comme un petit poulet d'une main, de l'autre il tourna son bonnet sur sa tête, et cria trois fois Hurahl A ce cri, les gouvernantes descendirent de la montagne, mais elles arrivèrent trop tard, et ne purent jamais rejoindre le czarowitz.

Le khan amena heureusement Chlore dans son camp, où l'attendaient tous les grands de la cour dans leurs chariots et dans leurs tentes; il chargea le plus sage des vieillards de Eirgis de veiller sur le jeune prince : celui-ci le prit dans ses bras, et le conduisit dans une tente magnifiquement ornée d'étoffes de la Chine et d'un beau tapis de Perse : il fit asseoir l'enfant sur un coussin de drap d'or, et cherchait à le consoler ; mais Chlore pleurait amèrement, et regrettait d'avoir couru si fort devant ses gouvernantes; il ne cessait de demander où on le conduisait, ce qu'on lui voulait, où il se trouvait, et pourquoi... Le vieillard et tout ce qui l'entourait ne répondaient à Chlore qu'en lui faisant toutes sortes de contes ; les uns disaient que le cours des astres en avaient décidé ainsi, les autres qu'il serait dans cette nouvelle demeure beaucoup mieux que chez lui; que ne lui disait-on pas? Tout, excepté la vérité. Mais comme ils virent qu'il ne cessait de pleurer, ils songèrent à l'effrayer en le menaçant de fantômes. « Cesse de te lamenter, lui disaient-ils, ou nous te changerons en chauve-souris ou en vautour, et alors les loups] ou les grenouilles te mangeront. » Le czarowitz n'était pas peureux; les yeux encore mouillés de larmes, il ne put s'empêcher de rire de tant d'extravagances. Quand le vieillard vit que l'enfant cessait de pleurer, il ordonna qu'on mît le couvert : on servit, et le czarowitz mangea; on lui donna des confitures et toutes sortes de fruits, ce qu'on avait de mieux. Après le souper, on le déshabilla et on le fit coucher.

Le lendemain le khan fit appeler les grands de sa cour, et leur parla ainsi : « Vous êtes informés qu'hier j'eus le bonheur d'enlever le czarowitz Chlore, un enfant d'une rare beauté et d'une sagesse, dit-on, plus rare encore. Je veux m'assurer par moi-même si tout ce que j'en ai ouï dire est véritable, et je compte

bien exposer ses talents à plus d'une épreuve. » Lorsque les grands eurent entendu ces paroles, ils s'inclinèrent tous profondément; les flatteurs louèrent la sublime entreprise d'avoir ravi un enfant étranger et, qui plus est, l'enfant d'un prince voisin ; les lâches l'applaudissaient en disant : « L'admirable chose que vient d'exécuter le plus grand des souverains! Mais les choses arrivent^lles autrement que Sa Hautesse ne les imagine? » Quelques-uns qui aimaient le prince de bonne foi secouaient la tête, et lorsque le khan leur eut demandé pourquoi ils ne parlaient pas, ils lui répondirent avec franchise : « Tu as mal fait d'avoir enlevé l'enfant d'un prince ton voisin, et il nous arrivera malheur si tu ne t'empresses pas à réparer ta faute. — Voyez donc, répliqua le khan, ils trouvent toujours à redire à tout ce que je fais » ; et il leur tourna le dos. Dès que le czarowîtz fut réveillé, le khan donna l'ordre de l'amener chez lui. Quand l'enfant vit qu'on vou lait le porter, il dit : a N'en prenez pas la peine, je puis marcher, et veux marcher tout seul. » En entrant dans la tente du khan, il fit une révérence d'abord au khan, ensuite aux autres personnes, à droite et à gauche; puis il se plaça devant le khan d'un air si respectueux, si poli, si décent, qu'il étonna tous les seigneurs de la cour et le khan lui-même. Après un moment de réflexion, le khan lui dit : « Czarowitz Chlore, on dit de toi que tu es un enfant plein de prudence : cherche-moi, je te prie, la rose sans épine qui ne pique point. Ton gouverneur t'indiquei-a un champ assez vaste; je te donne trois jours de temps. » L'enfant s'inclina de nouveau devant le khan, et lui dit : « J'obéis » ; et il sortit de la tente du khan pour retourner dans la sienne.

Chemin faisant, il rencontra la fille du khan, qui était mariée avec le sultan Sombre- Allure. Ce prince n'avait jamais ri, le plus léger sourire des autres lui donnait même de l'humeur; la princesse son épouse était d'un caractère gai et parfaitement aimable : elle n'eut pas plus tôt aperçu le petit Chlore qu'elle l'appela. « Sois le bien venu, czarowitz; comment te trouves-tu? où vas4u? » Le czarowitz lui répondit que, sur l'ordre du khan son père, il allait chercher la rose sans épine qui ne pique point. La princesse Félime, car c'était son nom, s'étonna de ce qu'on chargeait un enfant de découvrir une chose si difficile à trouver : elle aimait déjà Chlore de tout son cœur, et elle lui dit : « Attends, mon cher czarowitz, j'irai chercher avec toi la rose sans épine

qui ne pique point, si mon père le permet. » Chlore fut dîner dans sa tente, car il en était temps ; cependant la princesse alla trouver son père, et lui demanda la permission d'accompagner le C2aro\«ilz. Le khan, non-seulement ne lui accorda point cette permission, mais il lui défendit même de la manière la plus précise d'aller chercher avec le jeune prince la rose sans épine qui ne pique point.

Félime engagea son époux Sombre-Allure à demeurer auprès du khan son père, et sur-le-champ elle fut retrouver le czaromtz. Celui-ci se réjouit fort de la revoir, et la supplia de s'asseoir auprès de lui; c'est ce qu'elle fit volontiers, et puis elle lui dit : « Le khan ne permet point, mon cher czarowitz, que j'aille avec toi chercher la rose sans épine qui ne pique point, mais je veux te donner un bon conseil, et je te conjure de ne pas l'oublier; écoute, mon enfant, n'oublie point ce que je vais te dire. » Le czarowitz promit de se souvenir de tout exactement. « Quand lu sortiras, reprit la princesse, pour aller chercher la rose sans épine qui ne pique point, tu n'iras pas bien loin sans rencontrer des gens d'un abord très-aimable, qui s'efforceront de te persuader de les suivre; ils te diront beaucoup de folies, l'assureront qu'ils passent leur vie au milieu d'une foule innombrable de plaisirs. Ne les crois pas, ils mentent, leur joie n'est qu'apparente et mêlée de beaucoup d'amertume. Apres ceux-ci Tiendront d'autres gens qui l'inviteront d'une manière plus pressante encore; résiste à leurs caresses avec fermeté, et ils te laisseront en repos. Ensuite lu passeras dans un bois où lu trouveras des flatteurs qui tâcheront encore de le détouraer du droit chemin par les propos les plus séduisants ; n'oublie pas un instant que chercher la rose sans épine qui ne pique point est le seul soin dont tu doives l'occuper. Je t'aime, et j'enverrai mon fils au-devant de loi, il poun-a l'aider de ses conseils. » Chlore écouta la princesse avec beaucoup d'attention tout le temps qu'elle voulut bien lui parler, et puis il lui dit : a La rose sans épine qui ne pique point est-elle donc si difficile à trouver? — Non, répondit Félime; la difficulté n'est point extrême, pourvu qu'on ait le projet de bonne foi et qu'on y tienne fortement. » Chlore lui demanda encore : « Quelqu'un a-l-il déjà trouvé celte fleur? — J'ai vu de simples artisans, de pauvres laboureurs, répliqua la princesse, qui en cela n'ont pas été moins heureux que de très-grands

seigneurs, même des czars et des czarioes. » A ces mots elle prit congé du czarowit2, et le vieillard à qui on avait confié le jeune prince le mena sur le chemin qu'il faut suivre pour chercher la rose sans épine qui ne pique point ; il lui ouvrit en conséquence une petite porte par laquelle il le fit passer dans un très-grand parc.

Entré dans le parc, Chlore vit devant lui plusieurs chemins dont quelques-uns étaient droits, d'autres obliques, d'autres encore extrêmement tortueux. L'enfant ne savait d'abord lequel choisir; mais ayant aperçu un jeune homme qui venait à sa rencontre, il courut vers lui et lui demanda qui il était. « Je m'appelle Réflexion, dit le jeune homme, et je suis fils de Félime ; ma mère m'envoie pour aller chercher avec toi la rose sans épine qui ne pique point. » Le czarowitz remercia Félime au fond de son cœur, sen*a la main du jeune homme et lui demanda le chemin qu'il fallait prendre. Réflexion lui répondit d'un air content et résolu : a Ne crains rien, czarowitz ; prenons le droit chemin : on ne le prend guère, et c'est pourtant le meilleur. — Mais comment tout le monde ne le prend-il pas? dit le jeune prince. — C'est qu'on s'amuse à regarder les autres, et puis l'on s'égai*e. » En marchant, le jeune homme fit remarquer à Chlore un sentier charmant et lui dit : a Regarde, czarowitz, ce sentier-ci s'appelle celui de l'Heureuse Jeunesse; qu'il est agréable! pourquoi faut-il qu'il soit si court I »

Ils passèrent par un bois et descendirent dans une vallée délicieuse où ils virent un ruisseau d'une onde limpide, et au bord du ruisseau un groupe de jeunes gens dont les uns étaient assis, les autres couchés sur l'herbe sous de frais ombrages. Ces jeunes gens n'eurent pas plus tôt aperçu le czarowitz qu'ils se levèrent et furent au-devant de lui. L'un d'eux, lui adressant la parole avec beaucoup de grâce et d'empressement, lui dit : « Permettez-nous, monsieur, de vous demander où vous allez ? Est-ce par hasard que vous êtes venu dans cette contrée ? Pouvons-nous espérer le bonheur de faire quelque chose pour vous ? Votre air seul inspire la plus forte estime, la plus rare amitié, et les rares qualités qu'on voit briller en vous nous transportent de joie et d'admiration. » Le czarowitz se rappela dans ce moment les discours de Félime et leur répondit en souriant : « Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et vous ne me connaissez

pas davantage; ainsi ce n'est sûrement pas à mon mérite, c'est à la politesse en usage dans le grand monde que je dois attribuer des compliments si flatteurs. Je suis forcé cependant de vous quitter pour chercher la rose sans épine qui ne pique point. » Un aatre des jeunes gens rassemblés là prit alors la parole et dit au czarowitsch : a Votre projet même n'est-il pas la meilleure preuve de vos rares talents? Mais faites-nous la grâce de nous honorer quelques jours de votre présence et de prendre part à nos brillantes fêtes. » Chlore répondit qu'on avait fixé le terme de son voyage, et qu'il ne pouvait s'arrêter nulle part sans s'exposer à mériter la colère du khan. Ils tâchèrent de lui persuader qu'il devait se reposer au moins quelques jours par intérêt pour sa santé, et qu'il ne trouverait point de lieu plus commode ni de société plus empressée à lui plaire. 11 est impossible d'exprimer combien on le pressa, combien Ton employa de séductions pour l'engager à rester; enfin, des troupes de jeunes garçons et de jeunes filles, les mains entrelacées, dansant et sautant autour d'eux, renfermèrent Chlore et son guide dans un cercle d'où l'on espérait qu'ils ne poun*aientplus échapper; mais, au milieu du tumulte, Chlore saisit tout à coup la main de son ami Réflexion, et tout deux se glissèrent si rapidement hors du cerde que ceux qui dansaient autour d'eux ne purent les retenir.

Après avoir été un peu plus avant, ils rencontrèrent le chef de ces contrées, le seigneur Commode, qui allait se promener 3ui\i de tout son cortège. Il accueillit Chlore et son ami avec bonté et les pria d'entrer chez lui ; comme ils étaient un peu fatigués, ils n'eurent pas la force de refuser. Dès qu'ils furent entrés dans l'appartement, il les obligea de s'asseoir sur un sofa, luimême s'étendit à côté d'eux sur des coussins d'édredon couverts de vieux brocarts d'or : ses domestiques s'assirent le long du lambris ; ensuite Commode donna l'ordre d'apporter des pipes et du café ; mais nos jeunes étrangers lui ayant dit qu'ils ne prenaient jamais de café, il fit répandre sur le tapis des eaux de senteur, puis il s'informa à Chlore du motif de son voyage. Le czarowitz répondit que, suivant l'ordre du khan, il allait chercher la rose sans épine qui ne pique point. Seigneur Commode s'étonna de ce que, si jeune encore, il osait entreprendre une tâche si difiicile, et lui dit : a De plus âgés que toi, mon ami, xn. t

y réussiraient à peine ; crois-moi, prends du repos et ne va pas plus loin ; j'ai là près de moi des gens qui ont aussi cherché, mais ils s'en sont lassés et n'y songent plus. » Un de ceux qui étaient présents se leva et dit : 'c Je suis sorti plus d'une fois avec ce projet, mais je m'en suis dégoûté, et j'ai préféré de demeurer auprès de mon patron le seigneur Commode dont la table est excellente et le vin exquis. » Au milieu de ce discours. Commode enfonça sa tète dans les coussins et s'endormit paisiblement. Lorsque ceux qui étaient assis entendirent ronfler Son Altesse, ils se levèrent tout doucement ; les uns allèrent s'habiller et se parer, d'autres furent se coucher, d'autres babiller de choses oiseuses, d'autres enfin prirent des cartes et des dés. Ces occupations, qui semblaient amuser les uns, donnaient beaucoup d'humeur aux autres, et il était aisé de lire sur leur visage les différentes impressions qu'ils éprouvaient. Lorsque Commode fut réveillé, tous se rassemblèrent autour de lui, et l'on apporta une table couverte de fruits. Son Altesse demeura étendue sur ses coussins et faisait ainsi les honneui's de sa table au czarowitz, qui observait avec attention tout ce qui se passait. Il était prêt à goûter des fruits que Commode venait de lui présenter, lorsque son guide Réflexion le tira par le manche ; ce mouvement fit tomber des mains du czarowitz une très-belle grappe de raisin dont les grains s'épai-pillèrent sur le parquet. Réveillé comme en sursaut, il se leva sur-le-champ, et, suivi de son compagnon, il quitta brusquement le vieux château de Commode,

Non loin de là ils remarquèrent une chaumière et quelques arpents d'une terre très-cultivée, couverte de toutes sortes de grains, comme du seigle, de l'avoine, de l'orge, du maïs ; quelques-uns de ces grains étaient déjà mûrs, d'autres ne faisaient que lever. Plus loin ils virent une prairie sur laquelle paissaient des moutons, des vaches et des chevaux. Ils trouvèrent le maître de la chaumière, un arrosoir à la main, allant abreuver les jeunes tiges de choux et de potirons que venait de transplanter sa femme. Ses enfants étaient occupés dans un autre endroit à arracher de mauvaises herbes, a Dieu vous aide, bonnes gens, dit Réflexion. — Grand merci, jeunes messieurs, lui répondirent ces bons paysans » ; ils s'inclinèrent devant le czarowitz comme devant un inconnu, mais à Réflexion ils dirent avec cordialité : <( Nous t'en prions, mon gentilhomme, veuille entrer chez nous.

La princesse ta mère nous protège, elle vient souvent nous voir et ne dédaigne pas notre humble demeure. »

Réflexion se rendit à leur invitation et entra avec Chlore dans la métairie. Au milieu de la cour était un grand et vieux chêne, sous le chêne un banc large, propre et uni, et devant le banc une table. Les jeunes hôtes s'assirent sur le banc, la fermière et sa bru mirent le couvert ensemble ; elles apportèrent un grand plat de lait caillé, une galette, un flanc tout bouillant, et des œufs frais avec un excellent jambon : au milieu elles posèrent encore sur la table un pain de seigle, et pour chaque convive un petit pot de lait doux. Au dessert on servit du miel avec des confitures de mûres et de concombres. « Messieurs, leur dit le fermier, acceptez de bon cœur ce que nous vous offrons de même » ; et nos voyageurs, qui avaient bon appétit, ne dédaignèrent rien ; en mangeant, ils s'entretinrent avec ces bons fermière qui leur racontèrent comme leur vie était saine, douce et paisible, comme suivant leur état ils étaient abondamment pouiTus de tout, comme leurs jours s'écoulaient heureusement dans de champêtres travaux, enfin, comme leur industrie et leur constance avaient surmonté la peine et la misère. Après souper le même banc où ils étaient assis fut couvert de petits tapis de feutre ; Chlore et Réflexion y posèrent leur manteau, la fermière leur porta encore à chacun un oreiller garni de toile blanche, ils s'y couchèrent et s'endormirent profondément, car ils étaient bien las.

Le matin ils se levèrent de bonne heure, remercièrent leur hôte, qui ne voulut point recevoir d'argent, et continuèrent leur route. Us avaient fait environ une demi-verste lorsqu'ils entendirent le son d'un chalumeau. Chlore voulut s'en approcher. Réflexion eut beau lui dire que cette musique les détournerait de leur chemin, sa curiosité fut la plus forte, il y céda; mais lorsqu'il eut vu la folie des gens ivres qui dansaient au son de cette musique, leurs grimaces ridicules et dégoûtantes, il en fut effrayé, se jeta entre les bras de son guide et le pria de le ramener sur le bon chemin, où, après avoir passé quelques buissons, ils aperçurent bientôt une montagne fort escarpée, a C'est là, dit Réflexion à son ami, c'est là que croit la rose sans épine qui ne pique point. » Chlore, accablé dans cet instant de la chaleur du soleil, commençait à se lasser et à perdre courage : « Ce chemin, s'écriait-il, ne finit pas. Faudra-t-il encore marcher aussi long-

temps? ne peut-on pas prendre un autre chemin? » Réflexion répondit que le chemin par lequel il le conduisait était le plus court, et qu'il n'était point de peine dont la patience ne vint à bout. Le czarowitz disait avec humeur : « Eh bien, peut-être trouverai-je un chemin moi-même! » Il s'éventait avec sa petite main, doublait le pas et s'éloignait de son guide. Réflexion restait en arrière et le suivait à pas lents, triste et silencieux. Notre enfant s'égara dans un bourg où personne ne fit attention à lui, car c'était jour de marché, et chacun était occupé à ses affaires. Le czarowitz se perdit parmi les chevaux et les charrettes ; se voyant seul au milieu de tant de tumulte et d'embarras, il se mit à pleurer. Un homme qui passait à côté de lui et ne le connaissait pas lui dit : « Allons, petit chien, veux-tu cesser de crier? Ne fait-on pas assez de bruit sans toi? » Dans ce moment il fut rejoint par son ami Réflexion. Le czarowitz se plaignit à lui de ce que cet homme l'avait appelé petit chien; Réflexion ne lui répondit rien et l'emmena. Chlore lui ayant demandé pourquoi il ne lui parlait pas comme ci-devant, il lui dit : « Tu ne me consultes point, et tu vas te perdre dans un lieu où il ne te convient nullement d'être; ne te fâche donc pas si tu y trouves des gens et des discours qui te déplaisent. » Réflexion allait continuer, lorsqu'ils rencontrèrent un homme d'un certain âge, mais d'un air intéressant, entouré d'une foule de jeunes gens. Chlore était toujours fort curieux des choses nouvelles; s'adressant à l'un d'eux, il lui demanda qui était ce vieillard. » C'est notie instituteur, lui dit le jeune homme ; nous venons de terminer notre leçon, et nous allons nous promener. Mais vous-même, où allez-vous ? — Nous, répondit le czarowitz, nous cherchons la rose sans épine qui ne pique point. — J'ai entendu faire à notre instituteur, répliqua le jeune homme, l'explication de la rose sans épine qui ne pique point; cette fleur n'est autre chose que la vertu. Quelques-uns la cherchent sur des chemins tortueux, mais on ne la trouve qu'en suivant le chemin le plus droit. Heureux celui dont l'âme ferme et pure surmonte toutes les fatigues du voyage I Regardez la montagne qui est devant vous, c'est là que naît la rose sans épine qui ne pique point; mais la route est difficile et pénible. » A ces mots, le jeune homme prit ^ogé de lui et rejoignit son maître.

Chlore et son compagnon furent droit à la montagne où ils

trouvèrent un sentier pierreux et fort étroit qu'ils ne purent gravir qu'avec peine. Un vieillard et une vieille femme, tous deux en vêtements blancs et de l'aspect le plus vénérable, vinrent au-devant d'eux et leur tendirent leurs bâtons, en leur disant : a Appuyez- vous là-dessus et vous ne broncherez point. » Les gens du pays dirent que le premier s'appelait Probité et l'autre Vérité. Lorsque, appuyés sur ces bâtons, ils furent arrivés au pied du sommet le plus élevé de la montagne, ne trouvant plus aucun sentier, ils furent forcés de s'attacher à quelques arbrisseaux et de s'élancer ainsi de branche eu branche jusqu'à la cime, où ils trouvèrent enfin la rose sans épine qui ne pique point. A peine l'eurent-ils cueillie que la voûte des temples d'alentour retentit du son des timbales et des trompettes ; au même instant le bruit se répandit partout que le czarowitz, tout jeune encore, avait trouvé la rose sans épine qui ne pique point. Il vola vers le khan, la fleur à la main, et ce prince sur-le-champ le renvoya au czar, qui eut une telle joie du retour de son fils et de toutes les perfections dont il le vit doué que dès ce moment il oublia toutes ses peines passées. Le czar et la czarine, que dis-je? tout le monde aime chaque jour davantage le jeune prince, parce que chaque jour il croît en sagesse et en vertu.

Ici finit mon conte. Que celui qui en sait davantage raconte à son tour.

— Les trois nouveautés données au commencement du mois sur le Théâtre-Italien ne méritent guère qu'on s'en occupe longtemps. La Rencontre imprévue^ ou les Fous de Médine, comédie en trois actes, en prose, mêlée d'ariettes, représentée pour la première fois le samedi i'*'' mai, est extraite d'une ancienne pièce de M. Dancourt, les Pèlerins de la Mecque^ mise en musique par M. le chevalier Gluck. Ce drame a paru d'une extravagance si insipide que toute notre vénération pour la mémoire de rillustre compositeur n'a pu lui obtenir la faveur d'une seconde représentation. Le principal personnage de la pièce est un musicien français que tout ce qui rappelle l'idée du mariage fait tomber en convulsion. Le morceau qu'on a le plus applaudi est l'air de la sonnette que chante le kalender ; c'est une longue leçon pour apprendre à demander l'aumône. Il est du sieur Solier, un des derniers acteurs reçus à ce théâtre.

La Suite des Solitaires de Normandie S en un acte, en vaudevilles, par M. de Piis, représentée pour la première fois le mardi A, est moins une action qu'un tableau. Michel et Jacqueline viennent s'établir avec leur famille dans la petite maison que leur a fait bâtir la duchesse ; ils y reçoivent leur bienfaitrice et lui font faire un repas délicieux avec du gros pain, des fruits et du lait. Les ouvriers qui ont été employés à construire la maisonnette refusent d'abord le salaire de leur travail, et la duchesse les forçant à le recevoir, ils en font présent aux enfants de Jacqueline et de Michel. On a trouvé quelques longueure dans les scènes, mais elles sont rachetées par de jolis couplets, par plusieurs traits de sentiment exprimés avec une grâce naïve et spirituelle. Ce petit ouvrage a été fort applaudi.

Jeanne d'Arc^ opéra-comique en trois actes, paroles de M. Desforges, musique de M. Creich, a été donnée pour la première fois le lundi 10.

Au premier acte, Agnès Sorel détermine son auguste amant à s'occuper sérieusement de la défense de son royaume et à recevoir les services de Jeanne d'Arc; Dunois la lui présente. Au second acte, on voit la Pucelle en prière dans une église au pied de l'autel ; c'est dans ce temple qu'elle reçoit avec beaucoup d'appareil une épée des mains de son roi. C'est dans ce même temple que Talbot vient défier les guerriers français. Au troisième acte, on hasarde une sortie contre les assiégeants, dans laquelle Jeanne d'Arc combat Talbot et le fait prisonnier ; c'est l'action qui termine la pièce. Tout ce grand fracas produit plus de spectacle que d'intérêt. Il était difficile que la musique d'un pareil ouvrage ne fût pas un peu bruyante; on a trouvé qu'elle l'était trop, surtout dans les rôles de femmes, dont le chant est excessivement haut. C'est le coup d'essai de M. Creich ; plusieurs morceaux ont été vivement applaudis, et quelques-uns nous ont paru mériter de l'être.

— Des Lois pénales, par M. de Pastoret, maître des requêtes, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, etc., l'auteur de Zoroastre^ Confucius et Mahomet^ considérés comme sectairesy législateurs et moralistes^ etc.^ etc., deux volumes in-8^

1. C'est un conte des Veillées du chàteauj do M™" de Sillerj', qui a fourni le sujet des deux pièces. (Meister.)

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