Allasion dont le sens nous échappe
riaux, les autres l'art de les employer et où tous s'entr'aideront réciproquement, que sortiront les meilleurs ouvrages qu'on puisse faire en tout genre. C'est ainsi qu'il renaîtra un siècle le plus brillant de tous, qui ne sera plus appelé le siècle d'Auguste ou de Louis XIV, la grande époque de la France ou de l'Italie, ni d'aucune autre nation en particulier ; ce sera le siècle glorieux de l'Europe entière. Toute l'Europe éclairée réunira ses efforts pour porter la philosophie, les lettres, les arts et tous les travaux utiles aux hommes au degré de perfection qu'il est permis à la faiblesse humaine d'atteindre; et le monde entier, riche de tant de lumières, s'accoutumera insensiblement à en jouir et à les partager.
Cette révolution si désirable, et si éloignée en apparence du tour d'esprit général, semble devoir nécessairement arriver, ne fût-ce que par là vicissitude naturelle aux choses humaines, chez un peuple qui cultive les lettres, et que des hasards heureux empêchent de retomber dans la barbarie ; mais elle devient plus que vraisemblable pour l'état actuel où se trouve la littérature en France. Quand on a épuisé les recherches agréables, comme les premiers objets qui fixent notre attention par leurs attraits et par leurs charmes naturels, il faut bien, pour éviter une oisiveté que l'habitude de penser rend insupportable, retomber enfin dans les recherches utiles. De plus, après avoir épuisé la partie mécanique des arts et même des sciences, car elles ont aussi la leur, on cherche enfin à remonter aux vrais principes pour tâcher d'établir des règles plus générales qui facilitent l'étude et abrègent le travail. De là natt la métaphysique utile, et le goût du raisonnement, qui jette le mépris sur tout ce qui n'est que des mots. C'est ainsi que l'esprit philosophique se répand à la fin sur toutes les parties de la littérature ; et le chemin naturel à la philosophie est de commencer toujours par de vastes contemplations, de se resserrer en avançant, et de se borner enfin aux seules choses utiles ^ Espérons donc que les Français, après avoir élevé la géométrie à ce haut degré de perfection où la laisseront les Fontaine, les d'Alembert et les Clairaut, porteront leurs vues sur la chimie ; qu'après avoir trop cultivé la physique systématique, ils se boiiieront à l'histoire de la nature, dont ils doivent
1. Voyez leB Pen*ée9 9ur Vinterprétatiofi de la nature. rGRinif.)
aujourd'hui sentir le prix ; qu'ils laisseront les connaissances merveilleuses pour se livrer à la morale et à des études utiles ; qu'ils apprendront enfin qu'il n'y a point d'autre connaissance vraiment digne de l'homme que celle des mœurs, des caractères et des arts, par laquelle il peut devenir plus sage et plus heureux.
En portant nos yeux sur ceux qui tiennent aujourd'hui les premiers rangs dans la littérature, nous ne pouvons qu'en tirer les présages les plus favorables pour cette heureuse révolution, qui doit ramener les recherches des savants et toutes les con* naissaDces humaines à l'utiUté générale et au profit de la société. Jamais les hommes vulgaires ne furent plus petits ; mais jamais on ne vit de plus grands hommes que dans le siècle où nous vivons. Nous avons vu naître F Esprit des loisy l'Histoire naturelle et V Encyclopédie^ trois ouvrages que la postérité nous enflera, qu'elle consultera avec raison comme ses oracles, et dont malheureusement pour nous elle seule connaîtra tout le prix.
Il suffit sans doute à la gloire de ceux qui ont honoré l'esprit humain de ces ouvrages immortels d'être devenus les professeurs des nations, et d'avoir vu admirer leur génie et adopter leurs écrits par toute l'Europe savante et éclatée. Mais quel tribut de reconnaissance et j'ose dire de vénération ne leur doit pas leur patrie en particulier? Leurs noms, devenus respectables et chers à tous ceux de leurs contemporains qui sont sensibles à Thonneur de l'humanité, doivent être inscrits dans les fastes du royaume parmi ces hommes bienfaisants, ces hommes dont les travaux paisibles ont donné à la France une gloire plus solide que celle qu'elle a reçue par des exploits dont l'éclat peut être plus vif, mais est moins durable. Ce sont ces noms qui, trop exposés aux outrages d'une basse et populaire envie, doivent être dédommagés par nos hommages publics, la seule récom-« pense dont il nous soit permis d'honorer leur génie et leurs travaux.
C'est à ces écrivains illustres et au zèle généreux de ceux qui leur ressemblent que nous devons le goût des études raisonnables et des livres utiles qui commence à naître parmi nous. En nous ouvrant une nouvelle carrière, ils nous ont donné l'exemple de la suivre avec succès. C'est à eux surtout que nous
devons l'avantage inestimable de rendre nos livres doublement utiles et par les choses qu'ils contiennent et par la manière dont elles sont dites, qui les généralise pour tous les lieux et pour tous les temps. Nous avons vu l'instant où la seule nation vivante qui sait écrire allait perdre cet art précieux ; où le ton de la vérité et de la raison allait disparaître sous le jargon puéril dont la manie du faux bel esprit commençai t à l'étoufler. Il a fallu qu'un petit nombre de ces hommes que la nature avare n'accorde qu'aux siècles qu'elle veut favoriser vînt préserver le nation de cette affectation contagieuse ; il a fallu que leur style mâle et simple» agréable et majestueux, plein d'harmonie et de sens, nous apprit à mépriser les mauvais jeux de mots, les froides pointes, et toutes ces misérables ressources des esprits vides, qui veulent engendrer des pensées et ne sav<ent engendrer que des mots. Et l'on peut dire enfin que ce sont nos maîtres dans l'art de penser qui nous ont garantis de la perte de l'art* d'écrire.
C'est à tâcher de marcher, quoique de fort loin, sur les traces de ces grands hommes ; c'est à seconder de toutes nos forces leurs vues utiles et louables; c'est à travailler, à leur exemple, à déraciner ces vieux préjugés, honteux à des nations éclarées, qui séparent encore les républiques littéraires, que nous consacrons les travaux de ce journal. C'est en étudiant et consultant sans cesse ceux de nos concitoyens que nous nous faisons gloire d'appeler nos maîtres que nous nous proposons d'exercer un emploi si dangereux par l'extrême difficulté de ménager à la fois le public, les auteurs et la vérité, et si avili par ces multitudes d'écrivains méprisables qui ont osé prendre le nom des antiques. Nous répétons avec sincérité que nous sommes fort éloignés de nous croire capables de remplir dignement l'honorable emploi dont nous osons nous charger; mais sans être sûrs de nos lumières, nous le sommes au moins de nos sentiments. Nous respectons trop le public , nous nous respectons trop nous-mêmes pour craindre de mériter jamais l'indignation des honnêtes gens. Il ne dépendra pas de nous que notre critique ne soit toujours judicieuse; mais nous sommes sureau moins que notre jugement sera toujours impartial. Guidés par le seul amour de la justice et de la vérité, et par un zèle ardent pour le progrès des lettres, et naturellement plus justes à louer qu'à blâmer, admirant et contemplant avec plaisir les belles choses, ne censurant qu'à regret
les mauTaises, nous nous acquitterons des devoirs que notre travail nous impose avec la dignité qui convient à l'importance de notre entreprise, mais avec la réserve plus convenable encore à la continuelle défiance de nos lumières. Nous supplions nos lecteurs de se souvenir toujours qu'en exposant nos opinions avec toute la force avec laquelle elles nous auront frappés, en les appuyant de tout ce qui nous aura paru propre à constater leur solidité, et qui en aura fait à nos yeux des sentiments raisonnables, nous ne prétendons ni les leur proposer comme infaillibles, ni les leur faire adopter à eux-mêmes : nos espérons seulement qu'ils ne nous sauront pas mauvais gré de soutenir ce qui nous paraîtra vrai et utile, non avec ce ton impérieux et décicif, ou insultant et railleur, qui annonce toujours l'odieuse intention de celui qui TafTecte, et apprend aux lecteurs à se défier de sa critique, mais avec la confiance qu'inspire le plus vif amour de la vérité, le plus parfait désintéressement, et le désir le plus sincère d'éclairer les autres et de s'instruire soi-même. Nous serons même très-réservés à donner notre sentiment de quelque manière que ce soit ; et nous n'userons de ce droit que pour les ouvrages qu'il ne nous aura pas été possible de faii'e connaître suffisamment par nos extraits ; car nous n'ignorons pas que notre devoir est de mettre le public en état de les bien juger, plutôt que de les juger nous-mêmes.
Enfin, comme la connaissance des mauvais livres est inutile au public, et que 'par conséquent nous ne devons lui parler que de ceux où le bon nous aura paru surpasser le mauvais, nous n'en saurions placer aucun dans notre journal, sans lui donner tacitement un témoignage d'approbation ; et nous croyons que faire un bon extrait d'un bon livre, qui lui attire les louanges des lecteurs, c'est la manière la plus honnête et la moins suspecte dont nous puissions lui accorder les nôtres.
Malgi'é l'extrême délicatesse de tous les gens de lettres, malgré leur sensibilité inconcevable à toute critique, on nous croirait peut-être dispensés, par la nature de notre journal, de prendre tant de précautions, nous qui n'aurons jamais à parler des auteurs avec qui nous avons à vivre. Mais il serait bien étrange qu'obligés de ménager nos concitoyens, nous nous crussions permis d'offenser d'autres hommes, parce qu'ils sont étrangers ou éloignés de nous, et que nous prétendissions mesurer les lois
de rbumanité et de la justice sur la distance des lieux. Cette distance nous paraît au contraire une raison pour juger encore avec plus de circonspection des écrits dont nous n'aurons pas été à portée de voir de près les occasions, les illusions et les causes. Car, quelque soin que nous puissions prendre pour être instruits de toutes circonstances relatives aux choses que nous aurons à dire, il nous en échappera plus qu'il n'en faut pour nous faire tenir en garde contre notre propre jugement. D'ailleurs, comme la raison n'a point de patrie exclusive, que tous les hommes de lettres sont frères et concitoyens de la même république, celui qui mérite le plus d'égards est celui qui se rend le plus utile à la société commune ; et mon plus cher compatriote est le sage qui m'instruit le mieux.
Nous invitons donc, sans acception de pays, tous les savants de l'Europe et du monde à concourir avec nous à la perfection d'un ouvrage qui est consacré à l'avantage des lettres en général, et à la gloire de ceux qui les cultivent, quelque lieu de la terre qu'ils puissent habiter. Nous recevrons, avec un très grand plaisir, les mémoires dont ils voudront enrichir notre journal ; et ils y trouveront employés, avec un grand soin, tous ceux qui nous auront paru dignes de l'être. Chacun pourra écrire dans sa propre langue; nous nous chargerons des traductions, et nous nous ferons un devoir de faire connaître, avec les ouvrages, les noms et la patrie des auteurs.
Nous supplions tous ceux qui ont le bonheur de gouverner des contrées où les sciences fleurissent de travailler à leur propre gloire, en excitant leurs peuples à faire connaître^ par notre journal, à la France et à toute l'Europe, les ouvrages savants et utiles, et les progrès dans tous les arts, qui se sont faits dans leurs États et sous leurs auspices par des sujets qui les honorent. Il y a plus de véritable grandeur à protéger six hommes qui savent penser qu'à se faire obéir de la multitude des autres. Nous invitons ces hommes puissants, qui n'ont qu'à vouloir pour faire le bien, et à qui leurs souverains daignent confier le soin de rendre leurs sujets heureux, à nous mettre à portée, avec des mémoires rédigés sous leurs ordres par des plumes intelligentes, d'exposer au public l'état des sciences et des arts, qu'ils protègent sans doute dans les pays qui sont sous leur administration. C'est du moins ainsi qu'en usent pai*mi nous les
dignes dépositaires des volontés de nos rois, et qu'en ont toujours usé les ministres sages et veitueux, qui tous ont aimé et protégé la philosophie et les lettres, et qui, loin de craindre les regards importuns des hommes éclairés, ne demandaient, pour la récompense d'une intègre et laborieuse administration, que d'être vus et jugés par ceux qui savent metti-e le véritable prix aux actions des hommes.
Si nos sollicitations sont écoutées, si nos soins sont secondés, il nous sera doux d'avoir contribué par cet encouragement universel et par ce concours de tous les ordres à resserer la société générale, à étendre les connaissances humaines, et à rédiger dans les fastes de l'Europe savante, à côté des noms des rois qui ont été dignes du trône et des ministres qui en ont été les appuis, les noms non moins respectables de ceux qui, par leur génie et leurs talents, ainsi que par leur vie honnête et véritablement philosophique, ont contribué au progrès des arts et des lettres, au maintien des bonnes mœurs, et ont étendu la lumière de l'esprit humain et l'empire de la vertu.